En 2017, nous en arrêterons avec la culture du viol !9 min read

Catégories Contributions, Inégalités de genres, Société

Mercredi 8 décembre dernier, le monde était heureux de célébrer la Journée Internationale des Femmes, et La Plume a sauté sur l’occasion pour organiser en Sorbonne une conférence sur un sujet qu’on espère de moins en moins tabou : la culture du viol. En partenariat avec l’AGEPS, l’événement qui a réuni plus de 200 étudiants fait l’objet aujourd’hui de ce compte-rendu. RÉSUMÉ

Comme intervenantes, nous avons eu la chance inouïe de recevoir Danielle Mérian, avocate, militante chrétienne et féministe, et créatrice de l’association SOS Africaines en danger, ainsi que Giulia Pozzi, psychanalyste, psychothérapeute, et Docteure en Philosophie politique et Éthique, et enfin Fatima Benomar, militante féministe, artiste et créatrice du mouvement des Effronté-e-s.

Les viols et violences augmentent, ils sont nombreux, trop nombreux

Commençons par rappeler quelques chiffres. Un article des Échos publié en 2015 soulève une information tragique : entre 2012 et 2014, le nombre de viols en France a augmenté de 18%, c’est-à-dire passant d’environ 10 000 à 12 000, dont seuls 10% auraient fait l’objet de dépôts de plainte.

Dans le même temps, le journal Libération rappelle que 223 000 femmes françaises sont victimes de violences chaque année et, selon une étude du Conseil à l’Égalité, que 100% des Françaises déclarent avoir fait l’objet d’agression dans les transports en commun.

Les inégalités entre les femmes et les hommes persistent

En 2013, les femmes percevaient un revenu inférieur de 25% en moyenne à celui des hommes, travaillent-elles pourtant moins ?

Il semblerait que non : #Datagueule précise qu’à compétence, poste et travail égaux, l’écart de salaire reste de 10% [inexpliqués…], et pire encore, 62.2% des femmes salariées ont un niveau d’études supérieur au bac, contre 51.7% des hommes.

Les femmes sont-elles traitées légitimement ? Sont-elles provocatrices et méritent-elles de subir ces violences dont la fréquence est niée ?

Il ne s’agit pas là de faire du sexisme positif contre le hommes, non. Mais pour autant, cela signifie-t-il qu’il est déséquilibré de défendre le féminisme ? Le féminisme est-il réactionnaire et disproportionné ? Tentons de comprendre ce terme, mais aussi pourquoi il est souvent perçu comme un gros mot, alors que la culture du viol des femmes est bien présente.

Qu’est-ce que cette culture du viol, et quel impact a-t-elle sur notre quotidien ?

Réjane Sénac, chercheuse au CNRS et au centre de recherches politiques de Sciences Po, précise qu’à notre époque les femmes sont incluses, ce qui forme un bilan positif. Pourtant, elles sont incluses en tant que femmes, comme complémentaires aux hommes, censées apporter modération et calme. Cela n’est pas de l’égalité.

Ces violences nous entourent, forgent notre société sans que nous nous en rendions compte. Dans les écoles, les universités, cette « culture du viol », et le harcèlement omniprésent étouffent les femmes. Fatima Benomar nous rappelle que 74% des femmes violées connaissaient leur agresseur, et que 57% des violés sont des mineurs, garçons compris. Le danger est d’autant plus tabou qu’il émane souvent de la sphère familiale, dont la force du lien ne doit pas être remise en question. Mais comment porter plainte contre son propre père, et alors remettre en question l’ordre familial et l’autorité paternelle ?

De même, au sein des partis politiques, les femmes ne peuvent porter plainte contre un collègue ; cela leur attirerait la colère de leurs alliés ; on les accuserait de vouloir déstabiliser l’équilibre interne du parti qui doit être soudé en temps de campagne !

Pourquoi ces femmes d’EELV ont-elles eu tant de mal à déposer plainte contre Denis Baupin ? Comment est-il possible de justifier les sifflements dont Cécile Dufflot a été victime à l’Assemblée nationale ? Le port d’une robe justifie-t-il une dégradation morale ?

Non : l’Assemblée nationale est notre lieu de représentation populaire, et nous ne voulons pas constater lors de la diffusion d’un débat que cette majorité de députés s’y comporte comme une bande de singes indisciplinés.

Les femmes intériorisent quotidiennement la culpabilité d’être femmes, qui pensent avoir provoqué leur agresseur ; s’exprimer serait la remise en question de l’ordre social. Et c’est cela qui incite les hommes à continuer.

Il est clair que sous souffrons d’une crise des mots : comme le précise Danielle Mérian, « appelons un chat un chat, et un crime un crime », et un viol un viol. Les femmes ne sont pas les seules victimes de l’abus de pouvoir : les médias l’ont si bien prouvé en n’osant pas qualifier l’agression du jeune Théo de viol. 

Fatima Benomar explique ce déni de la manière suivante : le viol est un cas féminin, et un homme violé serait humilié de cette féminisation…

Ces systèmes d’oppression forment notre quotidien. Giulia Pozzi rappelle qu’ils expliquent la domination féminine, et que tout commence dans les foyers, et plus encore dans les lits où les femmes, gênées, coupables (pensent-elles), de ne pas ressentir de plaisir, s’abandonnent aux volonté et violence de leur partenaire.

Doit-on en arriver à une culpabilisation de l’acte sexuel ? Doit-on donner raison à un partenaire abusif et soumettre le plaisir le plus primaire à la volonté d’un être aimé / aimant ?

Voilà le paroxysme de la situation amoureuse : l’homme qui aime sa femme la tourmente, la domine, la possède. L’industrie pornographique en est d’ailleurs la preuve. Y voit-on souvent une femme jouir ? Ou y voit-on plutôt une femme pousser des râles gênants répondant à la performance de son partenaire ?

Le seul résultat d’un tel jeu est une domination encore plus marquée : qu’elle soit dans les collèges où les garçons harcèlent les filles, qu’on la constate dans le nombre de meurtres passionnels, ou qu’on la retrouve dans la publicité, cette domination violente est tragiquement quotidienne, et réduit les femmes à croire qu’elles ont raison d’avoir peur. La vision des femmes reste profondément manichéenne : on leur offre d’être des « salopes » ou des « mal baisées ».

Mais qu’en est-il de l’action publique dans la lutte contre ces dangers ?

Selon le Haut Conseil de l’Egalité entre les femmes et les hommes, la part consacrée au Ministère du Droit des femmes serait de 0.0066% du budget total de l’Etat en 2016, comme présenté dans un rapport ; action ridiculement inférieure à celle menée par le Ministère de l’Intérieur contre les accidents routiers, qui ont d’ailleurs fait l’objet de nouvelles, strictes et médiatisées mesures de prévention en 2015 (et pour moins de victimes…)

Ce problème a de multiples facettes. D’une part, il est institutionnel : en effet, de nombreux viols ont lieu au sein même des commissariats (ô sort ironique !), lieu où les plaintes ne sont souvent pas enregistrées, ou bien sont plus souvent correctionnalisées que portées aux assises (faute de moyens budgétaires…), comme le précise Danielle Mérian.

Giulia Pozzi insiste d’autant plus que les centres d’accueil sociaux (hôpitaux, commissariats, aides psychologiques), ne sont pas soumis à des formations pour réagir à ce genre de problèmes.

Mais à quel genre de problème cela mène-t-il ? Cela ne peut que conforter les agresseurs dans leur action, puisqu’un tiers des hommes sondés lors d’une étude de Massil Benbouriche, docteur en psychologie et en criminologie, admet qu’il aurait été jusqu’au viol s’il n’avait pas eu peur de réelles représailles. On comprend pourquoi rien ne dissuade vraiment ces agresseurs…

Les femmes intériorisent cette honte, en souffrent jusqu’à leur mort (dans le pire des cas), ou craignent de donner une image de « coincées » aux hommes qui les séduisent avec insistance si elles ne répondent pas à leurs avances.

Malheureusement, ce jeu leur donne aussi un semblant de confiance. Peut-être cherchent-elles à s’émanciper de la tutelle qui leur a été imposée si longtemps : « assumons notre sexe plutôt que de subir des mariages forcés ! »

Les cultures évoluent : certains textes révolutionnaires à leur époque nous semblent aujourd’hui désuets et illisibles tant ils sont réducteurs envers les femmes (Périclès, Rousseau, Spinoza…) Le droit évolue également, condamnant certains excès, donnant de plus en plus de droits aux femmes, condamnant les inégalités et les cruautés. Des déclarations, des conventions internationales interviennent et font de petits pas vers un avenir plus souriant aux femmes.

Ce progrès est lent, très lent, pénible même. En Afrique, des milliers de fillettes sont excisées chaque année, cause contre laquelle Danielle Mérian se bat quotidiennement. Des mères brûlent les seins de leurs filles pour leur éviter le viol, et d’attirer ainsi la honte sur leur famille, sur le nom de leur père.

Mais cela n’est-il pas complètement archaïque ? Et pouvons-nous vraiment critiquer ce genre de crimes en France ou dans des pays où des films sont césarisés alors qu’ils font l’apologie de viol comme un fantasme féminin, et pour lesquelles l’actrice, béate de son succès, en oublie de préciser que certaines femmes ne fantasment pas, non, au sujet d’agressions ?

La morale de cette histoire est la suivante : il ne faut pas céder au chantage normatif, mais ne pas non plus pousser une lutte trop forte contre notre héritage sexiste. Autrefois, on avait peur de viriliser les femmes. Aujourd’hui, le souci semble plus d’être de féminiser les hommes… Tentons plutôt d’avancer vers de nouvelles manières d’appréhender les genres, et de nous battre pour un service public à la petite enfance qui cesserait de stigmatiser les genres. Ne laissons plus les femmes se tourner le dos au nom de la réussite, et ne leur donnons plus de raison de ressentir du dégoût, de la honte quant à leur corps. Apprenons à aimer les corps, à les respecter individuellement, et surtout les esprits humains qui les habitent. Et, tous, cessons de vouloir à tout prix devenir homme, virilité et force, mais soyons plutôt humains et solidaires.

Les manifestations qui ont eu lieu ces derniers temps, notamment aux Etats-Unis, donnent bon espoir pour notre avenir, hommes ou femmes, et nous donnent le courage de ne pas baisser les bras, même quand certains semblent être ligués contre les droits humains.

Danielle Mérian :

  • http://www.bfmtv.com/societe/desfleurspourdanielle-la-mamie-qui-fait-du-bien-930814.html
  • http://sosafricainesendanger.fr

Giulia Pozzi :

  • http://giuliapozzi.fr/qui-suis-je
  • http://litther.com

Fatima Benomar :

  • https://fatimabenomar.wordpress.com
  • http://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/inegalites-salariales-les-femmes-appelees-a-arreter-le-travail-ce-lundi-7-novembre-a-16h34-882687.html
  • https://effrontees.wordpress.com

Pour un week-end féministe :

Participer : Caféministe : « Comment écrire l’Histoire des Femmes avec un grand F », au 6, rue Sorbier, XXème arrondissement, le samedi 11 mars.

Voir :

  • Desert Flower de Sherry Hormann, 2009 (sur l’excision) ;
  • StyleLikeU (https://www.youtube.com/user/stylelikeu) (sur la diversité féminine) ;
  • Solange te parle (https://www.youtube.com/watch?v=CpEbw7jicfs) ;
  • The female bond, NOWNESS (https://www.youtube.com/watch?v=mP25vkjGPOQ) ;
  • The nice girl’s guide to being a bitch (https://www.youtube.com/watch?v=Rr4KHZlslyI).

Lire :

  • The vagina monologues, Eve Ensler, 1996 ;
  • Femmes qui courent avec les loups, Clarissa Pinkola Estés, 1992 ;
  • Le deuxième sexe, Simone de Beauvoir, 1949.