Natacha et Marouane ont parcouru le monde. A l’occasion de leurs pérégrinations juridiques, ils nous font aujourd’hui découvrir la situation des ouvrières du textile au Cambodge.

De ce petit pays d’Asie du Sud Est, on connaît surtout de son histoire, le glorieux Empire Khmer, dont sa grandeur nous est parvenue, au travers de la splendide cité d’Angkor. Citadelle intemporelle qui s’était paisiblement endormie dans la forêt tropicale, et ce jusqu’à sa redécouverte XIXème siècles. On connaît aussi le tristement célèbre régime Khmers rouges, dont les traces se font encore sentir aujourd’hui.

Néanmoins, Peut-être sait on moins bien, que depuis plus de 20 ans, un gouvernement autoritaire dirige le pays d’une main de fer, avec à sa tête l’inépuisable et inébranlable Hun Sen.

Membre de l’ASEAN, le Cambodge a l’une des croissances les plus dynamiques de l’Asie du Sud Est. Pour autant il reste l’un des pays les moins avancés, avec des inégalités qui se creusent au rythme de la mondialisation. Le secteur tertiaire (notamment touristique) et le secteur primaire représentent 75% du PIB et sont les principales sources d’emplois.

Représentant 21% du PIB, première industrie du Cambodge, le secteur du textile constituait en 2012 – derniers chiffres connus – 80 % des exportations. Via des marques telles que C&A, H&M, Adidas, Gap, Levis, Primark, Skechers… Les vêtements et les chaussures fabriqués au Cambodge se retrouvent massivement dans les magasins européens et américains. Pourtant, dans ce secteur, employant 750 000 salariés dont 90% de femmes âgées en moyennes de 18 à 25 ans, le salaire ne dépasse pas 130 euros par mois.

Aux origines, en 1996, les États-Unis et l’Europe dans le cadre du programme Tout sauf les armes ont accordés au Pays les moins avancés des droits très favorables : quotas d’importation en direction de l’Europe et des États-Unis, exonération totale de droits de douane. Ce programme a rendu le pays extrêmement attractif pour les grands groupes d’habillement qui y ont vu une manne budgétaire. De très nombreuses délocalisations ont suivies.

marché de nuit, Phnom Penh

Dans le bourdonnement incessant des machines, les ouvrières travaillent à l’intérieur d’énormes entrepôts. D’un geste laconique et machinal, elles froncent, crantent et emmanchent. Le hangar est en perpétuel mouvement, du lever au coucher du soleil. Des surveillants dans les rangées, s’affairent à contrôler l’efficience maximale de la productivité de la ruche. Dans la torpeur subtropical, les conditions de travail sont insupportables, la chaleur y ait accablante et moite, les pauses sont rares voir inexistantes, nombreuses sont celles qui s’évanouissent de fatigue.

Channsitha Mark, directrice de l’ONG WIC (Workers Information Center), nous décrit la plupart des ouvrières comme, « Des jeunes issues de zone rurale. Sous-payées, sous-alimentées, elles louent des chambres malsaines et exiguës, sans eau potable, qu’elles partagent à plusieurs, dans des endroits dangereux, propices aux harcèlements et aux vols“.

Pourtant, cette situation n’est pas du tout méconnue. Au contraire, le ministère du travail reconnaissait lui-même dans un communiqué que  le secteur « s’est rapidement développé grâce au travail d’une main d’œuvre peu rémunérée utilisée pour effectuer une tâche difficile».

Étrange alors, que lorsque dix mille ouvrières du textile manifestaient à Phnom Penh en 2014 pour une augmentation de salaire, le gouvernement ait répondu aux réclamations par la répression. Bilan, plusieurs morts et de nombreuses arrestations arbitraires.

Suite à ces événements, les groupes d’habillement et le gouvernement furent de grandes promesses sur l’amélioration des conditions de travail des ouvrières. il faut dire qu’ils étaient sous pression de l’opinion publique international…

Mais quatre ans après, malgré les déclarations des grands groupes et les mesures prises par le gouvernement, la situation des ouvriers reste précaire et les manifestations fréquentes. En effet, la main d’œuvre bon marché est l’un des atouts essentiels du pays. Dans un système ultra concurrentiel, chaque hausse de salaire est une perte d’attractivité pour le Cambodge, qui risque à terme des pertes de parts de marché face aux pays limitrophes (Vietnam, Birmanie).

Des ouvrières de Phnom Penh
  • Des mouvements syndicaux affaibli

Difficile de faire valoir le Droit de Grève et Droit syndical  dans un pays autoritaire où la justice sert d’outil pour museler l’opposition.

En effet, les syndicats de travailleurs peinent à revendiquer leur droit. Les chefs d’entreprises agissant dans un cadre juridique quasiment inexistant, font ce que bon leur semble et n’hésitent pas à licencier lorsque l’un de ses salariés compte protester ou se syndiquer. Par exemple, l’une d’entre elle voulait s’inscrire auprès du Collection Union of Movement of Workers. Il s’agit d’un syndicat indépendant, qui lutte contre les mauvaises conditions de travail dans l’usine. Elle explique qu’elle fut licenciée du jour au lendemain alors qu’elle venait de signer un nouveau contrat. 

La pression exercée par le gouvernement est constante. Les militants syndicaux sont régulièrement les victimes d’arrestations sommaires ou d’exils. On dénombre au moins douze autres personnalités syndicalistes importantes qui ont été poursuivies pour des accusations sans fondement ou anodines au cours de l’année 2016. Les poursuites étaient en grande partie destinées à intimider les syndicats travailleurs dans les rapports de force. Le 26 novembre dernier, Hun Sen a menacé de fermer le Cambodian Centre for Human Rights, CCHR, une organisation locale de défense des droits.

De plus, les manifestations prennent souvent des tournures politiques. Parmi les manifestants, nombreux sont ceux qui remettent en cause le régime politique cambodgien dans son ensemble. En 2014, le mouvement avait rapidement pris de l’ampleur, les adversaires du gouvernement s’étaient alors joint aux côtés des grévistes.

Les autorités profites alors de ces événements pour arrêter les syndiqués qui manifestent, sous prétexte de débordements. Ces derniers sont ensuite condamnés à la  prison ou l’exil.

Pour n’en citer qu’une, Tep Vanny, célèbre militante,  a été déclarée coupable en 2017 de « violences volontaires avec circonstances aggravantes » en lien avec une manifestation. Les juges l’ont condamnée à une peine de deux ans et demi d’emprisonnement.

  • Décalage entre lois et applications 

Le Cambodge possède une base législative importante, d’un côté par ses normes nationales, de l’autre par les traités internationaux qu’il a ratifiés.

Le Code du Travail Cambodgien datant de 1997 est étonnamment bien fourni, la France a d’ailleurs participé à sa rédaction.

La Constitution Cambodgienne intègre les principaux instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme. (Par exemple son Article 31. « Le royaume khmer reconnaît et respecte les droits de l’Homme tels qu’ils sont définis dans la charte des Nations unies, dans la déclaration universelle des droits de l’Homme et dans tous les traités et conventions relatifs aux droits de l’Homme, de la femme et de l’enfant »)

De plus, le Cambodge est Membre de l’Organisation internationale du travail, dont il a ratifié plusieurs conventions. Pour exemple la Convention 87 de l’OIT sur la Liberté Syndicale et la Protection du Droit Syndical, ratifiée par le Cambodge, précise que « Nul ne doit être privé de sa liberté ou faire l’objet de sanctions pénales pour le simple fait d’organiser ou de participer à une grève pacifique. ».

Les experts juridiques estiment que la loi cambodgienne sur le travail est suffisante pour prévenir des abus. Chhorn Sokha, spécialiste en droit du travail dans une association qui défend les travailleurs du textile, nous a expliqué qu’il suffirait de faire respecter la législation sur le travail pour que les choses aillent mieux.

Mais toutes ces législations ne sont pas respectées… Une loi ne devient efficace que si l’Etat se donne les moyens de la faire appliquer, et d’en sanctionner les manquements. Les usines transgressent impunément la loi, aucune institution sérieuse n’étant là pour la faire respecter.

Les « inspecteurs du travail » notamment, sont très facilement corruptibles. Entre 2009 et 2013, sur plusieurs milliers d’inspections, seulement 10  inspections ont été imposées pour violation de lois sur le travail.

D’autant qu’il ne faut pas non plus compter sur les juges censés être garants de la loi. Formés à l’Ecole Royale de la Magistrature, organe créée en 2002 avec le soutien de la France. Ils sont théoriquement contrôlés par le Conseil Supérieur de la Magistrature. Mais ils sont très critiqué par les ONG pour leur partialité, notamment Amnesty.

La société civile elle-même est mal informée et la loi est largement méconnue, ce qui en affaiblit les garanties.

Les normes salariales sont dès lors très facilement transgressables. Pour s’en défaire, les employeurs se servent de « contrats successifs » à répétition. Des usines émettent des contrats illégaux de courte durée (dès fois des contrats de seulement une journée) forçant les travailleuses à signer plusieurs contrats de travail par mois ! Le concept de flexibilité de l’emploi poussé à l’extrême qui permet à ces entreprises de rester dans un rapport de domination complètement déséquilibré.

Les ouvrières ont beau travailler dans la même usine depuis plusieurs années, les contrats courts mettent ces dernières dans des conditions précaires. elles vivent dans la peur du non renouvellement à chaque fin de contrat. les entreprisent évitent également de payer les ouvrières pour les congés de maternité et autres avantages

Paradoxalement les dirigeants se servent de la loi en tant que moyen de pression contre les travailleurs. Ils n’hésitent pas par exemple à déclarer une grève illégale car la procédure n’a pas été respectée.

Dans son rapport Work Faster or Get Out, l’organisme Human Right Watch y dénonce des violations régulières du droit du travail. Alors que la journée de travail est normalement limitée à 10h de travail, dans 94% des cas les ouvrières sont forcées de travaillé 12h par jours. Ces heures supplémentaires sont souvent effectuées par contrainte sous peine de sanctions. Licenciement, retenues salariales ou encore échange punitifs d’un salaire minimum mensuel à un salaire à la pièce où le revenu dépend du nombre de vêtements produits.

Le rapport dénonce également des cas femmes enceintes forcées à travailler. Sans que ces dernières puissent bénéficier des 3 mois de congés maternités normalement prévus dans le droit cambodgien ! Histoire d’en rajouter une couche, de nombreux cas de harcèlements sexuels ont été rapportés à l’ONG.

  • Le gouvernement Cambodgien resserre l’étau

Le parlement, dominé par le Parti du Peuple Cambodgien qui est au pouvoir depuis 1993, a voté en 2016 une loi anti-syndicale malgré l’énorme mobilisation qui a suivi l’annonce du projet. Selon le Collectif Éthique sur l’Étiquettes, cette norme, contraire aux conventions de l’OIT « restreint dangereusement le droit d’organisation et de négociation collective et au droit à la liberté syndicale et la protection du droit syndical ».

Le contexte politique actuel n’est pas du tout favorable à une amélioration des droits du travail, le régime prenant une tournure de plus en plus autoritaire. Dernier épisode en date, le Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), principal parti d’opposition, a été dissous en novembre 2017. Acmé d’une longue bataille contre le seul parti  qui était en mesure de tenir tête à Hun Sen. En réaction, L’UE a suspendu son aide pour l’organisation des élections législatives au Cambodge.

Dans un climat tendu, Hun sen à quelques mois des élections a annoncé vouloir hausser le salaire des ouvrières 130 à 140 euros.

Si ces mesures favorables envers les ouvrières promises peuvent paraitre réjouissantes. On comprend aisément qu’il s’agit de manœuvres politiques destinées à instrumentaliser l’opinion. Le gouvernement a bien compris que l’intérêt de l’opinion publique pour les ouvrières du textiles pourrait bien être la clé de voûtes des prochaines élections…

Cependant, en agissant ainsi, il joue à un jeu bien dangereux. La société cambodgienne est en tension, les mobilisations sont récurrente et les soutiens ne manquent pas, que ce soit les nombreuses associations, ONG ou syndicats. L’issue des élections de 2018 dans les urnes est prédeterminée, mais la réaction du peuple cambodgien est elle imprévisible.

Pour ne citer que lui, Moeun Tola du Centre Communautaire d’Education Juridique (CLEC), a eu une idée intéressante. Fédérer l’ensemble de ces énergies afin de mieux lutter pour le droit des travailleurs cambodgiens. C’est en effet l’objectif du Centre pour l’Alliance du Travail et des Droits de l’Homme. Comme il l’explique, cette nouvelle ONG est « axée sur l’organisation des travailleurs, la mise en réseau des personnes de tous les secteurs. Pas seulement les ouvriers, mais aussi les jeunes, les agriculteurs etc. Nous allons renforcer le pouvoir des gens ordinaires. ».

Il veut également renforcer la coordination entre les syndicats et les travailleurs. Le syndicat démocratique ne doit pas être celui qui tire sa puissance du haut, mais du bas de l’échelle.

L’ONG envisage différents outils pour soutenir les travailleurs dans leurs luttes. L’un d’eux parait un peu saugrenu mais pourtant prometteur. Une formation proposée par l’association qui vise à prendre photos et vidéos de toutes les infractions commises par les employeurs. Dans un pays connecté comme le Cambodge, les réseaux sociaux sont des outils diablement efficaces !

Fresque d’Angkor représentant La scène mythologique du Barattage de la mer de lait : la lutte entre les démons et les Dieux à l’origine du monde.

POUR ALLER PLUS LOIN:

http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=1078&action=pdf

https://www.hrw.org/report/2015/03/11/work-faster-or-get-out/labor-rights-abuses-cambodias-garment-industry

https://www.amnesty.org/fr/countries/asia-and-the-pacific/cambodia/report-cambodia