Réforme de l’orthographe : faut-il pleurer les nénuphars ?9 min read

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Pendant plusieurs jours, nous avons pu assister à un déchaînement sur les réseaux sociaux et dans les médias de ceux qui veulent « défendre » la langue française et son orthographe. Des prises de positions véhémentes jusqu’aux blagues presque condescendantes visant indirectement tous ces illettrés qui se satisferont de la réforme, en passant par ceux qui prônent la difficulté comme moyen de se dépasser et voient la réforme de l’orthographe comme l’embrassement de la médiocrité. Seulement, tous ces individus défendent un objet, la langue, qu’ils ont/que nous avons incorporé dans une forme spécifique dès notre plus jeune âge. Ainsi, quand il s’agit de changer cet objet, un des premiers que nous avons intégré en tant qu’être social, les critiques font appel à un instinct que l’on pourrait qualifier de conservateur visant à défendre la religion de la langue française dans sa forme actuelle.

Ce qu’il faut comprendre ici est que, ce qui apparaît comme un outrage à certains (accepter de changer l’orthographe de certains mots) implique beaucoup de logiques et de dynamiques sous-jacentes et il ne faut pas s’arrêter à ce qui nous paraît instinctivement comme une horreur (un ognon, mon dieu) et s’intéresser aux effets propres du langage.

Un conservatisme instinctif

Ces réactions ulcérées à l’annonce de l’application effective de cette réforme (adoptée en 1990) et aux changements qu’elle impliquera font donc appel à des instincts presque primaires. Primaire car la première réaction est le fait même de trouver laid, bizarre un mot écrit d’une manière différente de celle à laquelle nous sommes habitués. Ce qui nous choque en premier c’est finalement l’esthétique, l’apparence, puisque nous avons associé certains concepts à certains mots et donc à une certaine orthographe.

C’est cela qui nous choque et cela est renforcé par le fait que l’on nous a appris la langue française comme si nous apprenons quelque chose de sacré. Et voir écrit ognon sans « i » nous choque de la même manière que les habitants du « meilleur des mondes » d’Huxley ont un frisson de dégoût à l’idée d’imaginer des êtres vivipares, uniquement parce qu’ils ont été conditionnés comme cela. C’est la même réaction instinctive que l’on a intégré et qui semble faire trembler certaines personnes d’effroi à l’image d’un hopital sans chapeau et cela même si l’on essaye de chercher par la suite des fondements objectifs à notre position comme le fait que la langue soit un héritage, fasse partie de notre identité etc.

En effet, comment oser massacrer quelque chose qui fait partie de notre patrimoine et qui nous éloigne, de par sa difficulté, de la médiocrité. Et puis, il faut continuer à pouvoir se vanter de la difficulté de notre langue, comme si cela était un gage de qualité ou une marque de prestige. Cela suffira à flatter l’orgueil de quelques habitants du pays des droits de l’Homme et de la Révolution à une époque où la France est un pays important moins pour son action réelle que par son histoire.

Seulement, si l’on s’arrêtait à ces considérations le mariage pour tous n’aurait pas été voté car la figure traditionnelle de la famille fait aussi partie du patrimoine et se trouve être un héritage qui date de plusieurs siècles, l’esclavage n’aurait pas été aboli, les femmes n’auraient pas eu le droit de vote etc. Alors, pourquoi tant de lever de boucliers sur la réforme de l’orthographe ? Il est intéressant pour répondre à cette question de voir qui est contre cette réforme et qui la défend.

La question de la langue comme outil de distinction sociale

En effet, si l’on considère les classes moyennes comme une catégorie de la population ayant deux objectifs : celui de se rapprocher des classes supérieures et de s’éloigner des classes inférieures tout en ressentant le danger d’un rapprochement avec ces dernières, en particulier en période de crise, alors l’orthographe peut être vu comme un moyen de différenciation important.

A l’inverse, pour toute une partie de la population qui a été peu scolarisée du fait de conditions de vie socialement difficiles ou même d’épreuves personnelles cette méconnaissance de l’orthographe et de la grammaire « classique » est un facteur discriminant qui vient s’ajouter aux autres. Bien que les taux de scolarisation en primaire, là où l’on apprend à écrire, soient très élevés et peu importe le milieu duquel on vient, on remarque qu’un décrochage s’effectue, dans un premier temps dans le secondaire puis surtout dans le supérieur.

Il est aussi intéressant de voir l’image renvoyée quand on qualifie quelqu’un d’illettré, que ce soit à proprement parler ou de manière exagérée quand on fait référence à quelqu’un ne maîtrisant pas bien les règles de français. Cela met considérablement l’individu désigné à l’écart et l’on a tendance à le voir comme quelqu’un qui n’est pas bien intégré à la (« bonne ») société, qui aura de la difficulté à trouver un travail, se contentera de petits jobs où « il ne faut pas trop réfléchir », sera cantonné à certaines zones géographiques etc.

Certains pourront objecter à cela que 51% des illettrés sont des employés et qu’il existe aussi un illettrisme d’ « habitude » lié à la non-pratique de l’écriture dans certains emplois relativement qualifiés. Seulement, dans le premier cas, cette statistiques des 51% d’employés chez les illettrés ne dit rien du type d’emploi occupé et il serait intéressant de regarder le découpage entre contrats précaires ou non. Deuxièmement, s’il est indéniable que l’illettrisme chez les cadres, par exemple, soit facteur d’une pression importante dans une catégorie où le nombre d’années passé dans le système scolaire est statistiquement plus important, il n’en reste pas moins que le cadre illettré possède d’autres atouts de valorisation sociale contrairement aux classes les plus défavorisés chez qui cet illettrisme est un facteur de mise à l’écart s’additionnant à d’autres.

Par ailleurs, on a de manière étrange du mal à s’imaginer un cadre supérieur ou un dirigeant politique maîtrisant mal les règles de notre langue. Pourquoi cela ? La maîtrise de l’orthographe est-elle un indicateur des capacités de réflexion, d’ « intelligence » (pour peu que ce terme signifie quelque chose) d’un individu ? Qu’est-ce qui empêcherait quelqu’un qui a fait toute son éducation de manière orale de devenir un intellectuel reconnu ? Et aussi, qu’en est-il de l’ « apprentissage de la vie » ?

Un jeune par exemple, contraint par les aléas de la vie à arrêter l’école à un certain âge, bien que ne maîtrisant pas les règles « élémentaires » de l’orthographe peut faire preuve d’inventivité voire de génie pour résoudre certains problèmes auquel il est confronté. Cela grâce, justement, à certaines situations dont il a fait l’expérience sans posséder un bagage scolaire important, de la même manière que Jamal Malik remporte la version indienne de « Qui veut gagner des millions ? » grâce à ses propres expériences de vie.

La difficulté de la langue française créer aussi une barrière à l’intégration

La difficulté de la langue et de l’écriture est une barrière immense pour ceux qui émigrent de leur pays vers le notre et le clivage entre ceux qui maîtrisent la langue et ceux qui ne la maîtrisent pas est énorme et finalement, est porteur d’une certaine violence. Violence dans le fait que la langue, en tant qu’elle fait partie de la définition voire de l’essence d’un Etat, créée une différenciation importante et donc, dans le cas où celle-ci est dure à assimiler, engendre une situation où nécessairement le nouvel arrivant aura du mal à se sentir intégré. Etant donné qu’il existe déjà de nombreuses barrières à l’intégration en France, faciliter l’apprentissage de la langue ne serait-ce qu’un tant soit peu par certaines réformes peut être utile.

Et à ceux qui disent qu’enlever l’accent du « o » d’hôpital ne rendra pas plus simple le fait de parler français n’oublions pas que ce sont les petites décisions qui, petit à petit, font les grands changements et l’accent de l’hopital comme le « i » de l’ognon peuvent très bien être le premier pas vers le début d’une réflexion sur les règles de notre langue.

On peut donc se demander si les positions contre cette réforme de l’orthographe ne sont pas des réactions de peur d’une partie de la population qui craint de voir un de ses avantages, une de ses caractéristiques qui les distinguent des classes les moins favorisées : la maîtrise de l’orthographe, perdre son critère de distinction sociale. Et donc se demander à la suite si, dans une période d’instabilité économique et de flou sur l’avenir, cela n’engendre pas une réaction vive de la part de certains qui sont effrayés de perdre ce facteur de distinction, en tant que cette perte les rapproche d’une situation économique et sociale qu’ils tentent de fuir.

Dans cette logique de période de crise, il apparaît important de se rattacher à des choses, des objets stables dans le temps (la langue est un exemple parmi d’autres), faire qu’ils persistent coûte que coûte. On peut imaginer qu’il y aurait eu une levée de boucliers similaire si un politique avait proposé de remplacer ou supprimer les trois mots quasi-sacrés de la devise de notre pays, que l’on apprend dès le plus jeune âge (quand bien même ceux-ci ne signifieraient rien en soi).

Il faut donc dans ce débat, essayer de se poser les bonnes questions. Pourquoi suis-je tant attaché à ces règles ? Quels sont les fondements et les déterminants de mon avis sur la question ? Et surtout, chacun se devrait d’essayer d’imaginer de la manière la plus neutre possible, en revêtant le voile d’ignorance de Rawls, quels pourraient être les avantages d’une telle mesure si j’oublie effectivement ma position et les préjugés qui lui sont liée.