Trois critiques des Objectifs de Développement Durable23 min read

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Quelques semaines avant le début de la Conférence de Paris sur le climat (COP21), un Sommet sur le développement durable s’est tenu au siège de l’ONU à New-York, dans une relative indifférence. L’objectif affiché était de faire le point sur les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) adoptés en 2000 et de définir les nouvelles cibles et les nouveaux enjeux en matière de développement pour les décennies à venir. Après le succès (ou l’échec) relatif des objectifs des OMD,  une liste de 17 Objectifs pour le Développement Durable (ODD) a été adoptée.
Parmi eux, « éliminer la pauvreté sous toutes ses formes et partout dans le monde », « réduire les inégalités dans les pays et d’un pays à l’autre » , « prendre d’urgence des mesures pour lutter contre les changements climatiques et leurs répercussions » etc. Un beau programme qui se voulait plus large d’un point de vue quantitatif (on passe de 8 à 17 objectifs) et qualitatif en intégrant les maillons social, économique et environnemental du développement. Toutefois, les moyens prescrits par les Nations Unies pour atteindre ces objectifs sont critiquables à bien des égards.

I/ Faire reposer toutes les espérances de progrès sur la seule croissance économique

Le premier problème lié à l’utilisation de la croissance comme principal vecteur de progrès est que celle-ci va à l’encontre d’autres objectifs.

Ainsi, les ODD prônent des « modes de production et de consommation soutenables » mais l’Objectif n°8 mentionne une cible de 7% de croissance du PIB pour les pays les moins avancés. L’idée étant qu’une augmentation de la production entraînerait nécessairement de l’emploi, une hausse de la consommation et donc une amélioration des conditions de vie.
On remarque là un premier antagonisme : ces ODD appellent, d’une part, à des modèles de développement « soutenables » tout en se focalisant sur un objectif de croissance économique via un modèle classique d’industrialisation. Ce modèle est polluant donc et loin d’être soutenable du fait de la raréfaction des ressources. Plus encore, nulle part n’est évoquée la question de la possibilité de cohabitation de plus en plus de sociétés consuméristes « à l’occidental ». En effet, la biocapacité de notre planète  (les capacités de production de la Terre sur une année) a été épuisé dès août cette année. Il paraît donc peu probable que la Terre puisse résister plus longtemps à un rythme de consommation de 20 Etats de type « développés ». La seule réponse proposée est d’ « encourager les entreprises […] à adopter des pratiques viables », rien de bien contraignant donc.

Par ailleurs, la croissance est aussi présentée comme la solution pour mettre fin à la pauvreté dans le monde alors même que plusieurs études ont nié cette relation. En effet, ce qui importe n’est pas tant la croissance que la répartition de ses bénéfices.
Pour prendre un exemple extrême, l’Arabie Saoudite a connue pendant une décennie une croissance exponentielle qui a contribuée au triplement du PIB. En 2012, le pays était 30ème en terme de PIB par habitant, mais 57ème en terme d’IDH. Aujourd’hui, 50% de la population saoudienne vit sous le seuil de pauvreté alors même que le pays dispose de ressources financières considérables. En l’espèce, en ce qui concerne l’exemple saoudien, il n’est donc pas logique de faire du lien croissance économique – réduction de la pauvreté une relation causale. Même si, évidemment, une croissance « justement répartie » peut réduire cette pauvreté.

Toutefois, comme on l’a montré lors de notre atelier de travail (23 octobre avec Pascal Durand et Antoinette Guhl), la Terre peut-elle encore supporter plus de croissance, même si celle-ci répartie ses fruits équitablement dans la population ? La réponse serait plutôt non. En effet, deux possibilités s’offrent à nous.
Soit : continuer à faire bénéficier les plus défavorisés de 5% des fruits de la croissance. En espérant que cette croissance augmente toujours plus et donc que ces 5% en direction des défavorisés augmenteraient aussi en conséquent.
Soit : tenter de se tourner vers une redistribution des richesses déjà existantes et à venir en considérant le fait que dans le monde, 10% des plus fortunés détiennent 83% du patrimoine mondial et que les 50% les moins fortunés n’en détiennent qu’à peine 1%.

Ainsi, il est nécessaire de trouver d’autres indicateurs que le PIB pour mesurer le progrès social.

Le plus connu des indicateurs alternatifs au PIB est l’Indicateur de Développement Humain (IDH) mais d’autres indicateurs, comme l’Indicateur de Progrès Social (dont une critique se trouve ici) peuvent prétendre au titre d’indicateur référence. Cet IPS regroupe 52 indicateurs de la performance sociale pour un pays, parmi eux : les libertés individuelles, la durabilité de l’écosystème ou encore le fait d’avoir un toit etc… Et donc, en étudiant le classement des 133 pays étudiés, on remarque par exemple que le Costa Rica est au 28ème rang des nations selon l’IPS. A titre de comparaison, l’Italie, qui a un PIB par habitant presque trois fois supérieur au Costa Rica est 31ème. D’où des politiques ayant comme visées premières le progrès social et non pas l’atteinte du progrès social via la croissance du PIB paraissent être préférables étant donné que la relation PIB – bien-être n’est pas automatique.

Sur cette question des inégalités, le projet d’ODD prévoyait d’ « assurer un partage équitable des bénéficies issus des ressources naturelles ». C’est-à-dire faire en sorte que les pays profitent de leur richesses naturelles au même titre que les firmes multi-nationales (FMN) qui les exploitent dans les pays en développement. On est donc loin d’un projet révolutionnaire où les État s’accapareraient tout !

Et bien que cette idée – que les richesses nationales profitent aussi aux États – puisse paraître logique (elle l’est indéniablement), dans de nombreux pays en développement ce n’est pas le cas. Pour illustrer cette situation on peut prendre l’exemple de la Bolivie. Dans ce pays les FMN s’accaparaient près de 80% des revenus issus de l’exploitation des matières premières et laissaient donc quelques miettes à un pays (le plus pauvre de l’Amérique latine jusqu’à récemment) qui, justement, avait besoin de fonds pour se développer !

Mais les Etats-Unis ont menacé de ne pas signer les ODD si le terme « assurer » n’était pas remplacé par « promouvoir ». Alors que les OMD nous ont montré que les objectifs, même clairement explicités n’étaient pas tout le temps respectés, le changement sémantique d’ « assurer » à « promouvoir » affaiblit encore plus ce volet du programme. Il rend celui-ci impossible à évaluer quand le temps sera venu de faire les comptes.

II/ L’omission de l’importance du rôle d’autres institutions

Une autre faiblesse de ces ODD tient au fait qu’aucune mention n’est faite aux autres grandes institutions internationales telles que l’Organisation Mondial du Commerce (OMC) ou le Fonds Monétaire International (FMI). Celles-ci ont été pour beaucoup –malgré les idées reçues- responsable, au moins en partie, des problèmes de développement de nombreux pays.

Extrait d’un article de Gilles Dostaler dans Alternatives Économiques

 

 

 

 

 

 

 

 

 

En effet, l’imposition de force de règles telles que la suppression des barrières douanières – qui peuvent pourtant aider un pays à a se développer – et la conditionnalité de l’aide ont souvent mis certains PED dans des situations compliquées. Cette conditionnalité de l’aide consiste à exiger des pays qui aspirent à recevoir une aide financière qu’ils mettent en place les politiques exigées par ces institutions. Celles-ci se résumant généralement à une plus grande libéralisation des marchés, moins d’Etat-Providence, un confinement au rôle d’exportateur de matières premières, etc.

De la même manière, il a été montré que ces politiques étaient fortement déstabilisatrices pour les pays et qu’elles aggravaient les inégalités.  Au lieu de ça, l’Objectif n°17 va dans le sens d’une plus grande libéralisation et officialise le fait que le commerce mondial soit « sous l’égide de l’Organisation mondiale du commerce ».

III/ Un problème de définition en amont

Un des derniers problèmes des ODD tient à la définition même de l’extrême pauvreté dont elle prétend vouloir se débarrasser.

Est considérée comme extrêmement pauvre par les Nations Unies, toute personne qui gagne moins de 1,90$ par jour alors même que de nombreuses études admettent que ce palier est sous-évalué, une approximation plus réaliste serait de rehausser ce palier à 5$ par jour et par tête. Si l’on décidait de prendre ce seuil de 5$/jour donc, 60% de la population mondiale se situerait sous le seuil d’extrême pauvreté, et cela ferait donc de l’éradication de celle-ci un objectif totalement irréalisable. Du moins si l’on se restreint encore aux moyens proposés actuellement par les Nations Unies.

Finalement, même avec une définition largement « optimiste », ces objectifs montrent plusieurs failles. Qu’en serait-il avec des définitions plus réalistes ?

On remarque donc que, malgré son image d’instance internationale juste, agissant dans une logique de recherche de « bien-être mondial », l’action de l’ONU sur ce thème du développement et de l’avenir de la planète est, d’une part, encore trop timide mais surtout, prend la mauvaise direction. En effet, malgré l’apparente défense de ce « bien-être mondial » d’importants conflits d’intérêts se jouent en coulisse.

Issue d’une série de photos de Johnny Miller sur les inégalités

Il est impossible de nier l’existence d’une prise de conscience internationale des enjeux écologiques et de développement. Cependant, on ne peut nier non plus, d’une part, la tendance pour les Etats des pays développés à favoriser les intérêts de grandes compagnies. Principalement via des politiques de libéralisations imposées dans les pays en développement, qui permettront à ces compagnies de profiter d’avantages législatifs et juridiques.
D’autre part, on ne peut qu’observer la faible représentations dans les hautes instances d’idées hétérodoxes en la matière, c’est-à-dire prônant par exemple une régulation financière mondiale, une taxation de la finance spéculative ou encore la suppression totale des dettes des pays en développement qui sont pour beaucoup illégitimes. Autant de politiques qui pourraient bénéficier aux populations de ces pays et ainsi réduire les inégalités.

De plus, le culte de la croissance, même habillé de son costume vert 100% recyclable, du fait de sa focalisation sur une variable principale,le PIB, peine à proposer un modèle de développement alternatif cohérent et englobant. Celui-ci pourrait prendre en compte certes, des indicateurs comme le niveau de consommation, mais aussi le respect de l’environnement, la réduction des inégalités ou encore le droit à l’autodétermination de facto.

La difficulté rencontrée ici est qu’un changement de politique est difficile à mettre en place au niveau mondial étant donné la prédominance de cette pensée (qu’on qualifie de « néolibérale ») dans les instances internationales, l’acceptation tacite de ses règles par les grandes puissances ou encore par l’imposition de celles-ci dans les autres pays. C’est pour cette raison que les objectifs des ODD sont flous, peu contraignants et vont à l’encontre même du mode de développement néolibéral et sont par conséquent incompatibles avec lui. Les Nations Unies tentent donc de masquer cette incompatibilité par des ébauches de politiques qui, au final, changent peu de choses. La question qu’on peut se poser est donc si l’ONU est-elle encore une organisation utile en ce qui concerne le développement ?

Toutefois, tout n’est pas perdu

Déjà, la diversification et la popularisation de nouveaux indicateurs comme l’IPS permettent de mettre en lumière certains problèmes et enjeux. La multiplication des mouvements citoyens comme Occupy Wall Street et Podemos réclamant une répartition plus juste des richesses peuvent aussi être vu comme des signes que les sociétés civiles ont pris conscience des enjeux présents. Enfin, à un niveau plus large cette fois, on peut remarquer que certains pays comme le Costa Rica mènent des politiques qui vont dans ce sens avec par exemple la décision de ne pas avoir d’armée pour utiliser ses fonds dans l’application de politiques à visée écologique ou éducative. Cela se traduisant positivement dans les chiffres puisque son indice IPS est supérieur à des pays développés comme l’Italie.


Après la publication de cet article s’en est suivit un échange sur certains points que j’abordais ici. Il m’est apparu intéressant de retranscrire celui-ci, dans le but de fournir une réponse à ceux qui auraient eu les mêmes interrogations que ce lecteur.

Lecteur : Pour le premier point, votre critique est tout autant biaisée. Une croissance économique peut évidemment être source d’inégalités et potentiellement destructeur au niveau environnemental mais sans croissance, comment financer ces projets ? Il y a deux projets différents, soit on utilise des mécanismes incitatifs et/ou contraignants pour une « meilleure croissance », soit on voit la croissance économique comme forcément néfaste.

Pour le deuxième point, ce n’est pas l’OMC qui force les pays à signer… Et le FMI, la conditionnalité des programmes a changé…

Lazare Rusch : Je pense que vous n’avez pas bien compris le message de l’article –que je vous invite donc à relire en ayant en tête ce qu’il suit.
« Sans croissance comment financer ces projets ? ».  Il n’est pas dit ici qu’il faut forcément une croissance 0 (« tenter de se tourner vers une redistribution des richesses déjà existantes et à venir »). L’accent est simplement mis sur le fait que, faire de la croissance du PIB l’objectif n°1, peut conduire à un développement très inégal. Le problème, pour le dire autrement, est qu’au lieu de faire de la croissance un moyen au service du développement, celle-ci est devenue l’objectif principal, en faisant du lien croissance → développement un automatisme qu’on ne devrait pas remettre en question alors même que la question à laquelle il faut répondre est : « quels objectifs sociaux, économiques, écologiques etc devrais-je mettre en œuvre pour réduire la pauvreté et développer le pays ? ». Et à ce moment là, les politiques misent en place du fait de cette réflexion feront qu’on constatera sûrement une croissance économique mais celle-ci découlera d’un travail logique en amont et non pas d’un raisonnement du type « d’abord la croissance et puis après on verra ». Il est clair que pour construire un hôpital, une école, faire des campagnes sanitaires il faut des fonds et la plupart des pays peu ou pas développés n’en ont pas, par définition.

Alors comment fait-on ? On lance un processus de développement « classique » avec l’exploitation de matières premières, l’accueil d’industries nécessitant une main d’œuvre peu qualifiée en voyant cela comme une « étape nécessaire » et espérant une remontée de filière à même de développer le pays ? C’est peut-être le moyen le plus simple mais d’un point de vue écologique il n’est pas viable et d’un point de vue social est-il souhaitable ? Comment financer ces projets donc, et amorcer une phase de croissance saine mais aussi, juste ? Quelques idées : l’annulation des dettes des PED qui sont pour beaucoup illégitimes, un financement des pays développés qui ont contribué de par leur industrialisation à aboutir à la situation écologique qui est la notre, ré-encastrer l’économie au niveau local, etc. Il peut aussi être intéressant de regarder vers ce que propose les « partisans de la décroissance » au lieu de les marginaliser dès que l’on entend ce mot.

Sur l’OMC le fait de dire que « ce n’est pas [elle] qui force à signer » me paraît tout à fait fantaisiste. Deux choses: premièrement les pays peu développés ont rejoint l’OMC car la doctrine économique dominante montre le libre-échange comme le meilleur moyen pour se développer, donc les pays dans des situations compliquées la rejoigne, effectivement, en espérant que cette adhésion leur sera bénéfique et ce n’est qu’une fois à l’intérieur qu’ils se rendent compte de la réalité. Il est toujours plus facile de convaincre quelqu’un dans le besoin en lui faisant miroiter l’amélioration de sa situation. Et puis surtout, on ne peut pas non plus mettre de côté la pression faîte par les « grands » à l’ouverture des « petits ».

Enfin, par rapport au FMI, vous évoquez le fait que la conditionnalité a changé. Dans la forme peut-être, mais dans le fond ? N’avez vous pas l’impression que nous sommes passé d’une conditionnalité ex post à une conditionnalité ex ante ? Je ne vais pas faire l’énumération des différents types d’aide que propose le FMI mais prenons quelques exemples :

– la LCM nécessite (non-exhaustivement) : santé des finances publiques, et notamment viabilité de la dette publique, une inflation maintenue faible et stable grâce à une saine politique monétaire et de change … Donc cela empêche, de fait, la mise en place de certaines politiques qui pourraient être efficaces.

– pareil, la LPL quant à elle, n’est pas accordée s’il y a « une forte probabilité que la dette publique ne soit pas viable à moyen terme », donc encore une fois c’est à discrétion, et il faut que le « pays mène une politique économique avisée », avisée comment ? En accord avec la pensée orthodoxe ou avisée en fonction des caractéristiques propres aux pays. (Sur ce point Stiglitz a remarqué que les experts du FMI venaient dans les pays qui nécessitaient une aide avec des plans déjà préparés sans étude préalable sur le terrain).

– pour l’ADM : « donner la preuve qu’il [le pays] a procédé à des réformes et mené une politique économique avisée, exécuter de manière satisfaisante les grandes réformes convenues au point de décision » ; même si l’on se rend compte que, finalement, ces réformes ne sont pas efficaces ?

Donc finalement il y a toujours des mesures préalables et des critères de réalisation quantitatifs qui contraignent les Etats et d’autre part, une grande partie des décisions dépend de l’appréciation subjective des décideurs de ces institutions.

Lecteur : Pour le 1er point, je parle de tout ce que vous dîtes dans les mécanismes incitatifs et réglementaires. C’estcCaricaturer mon propos que de dire que je me positionnais forcément dans les étapes de développement à la Rostow Watt, mais c’était bien un questionnement sur quel type de croissance, avec quelles inégalités derrière. Il y a des modèles de développement qui marchent plus ou moins bien, différentes stratégies industrielles et agricoles qui fonctionnent. Les travaux expérimentaux de Duflo montrent bien avec pragmatisme ce qui fonctionne ou qui ne fonctionne pas. Votre propos me semblait plutôt manquer de concret et était davantage une critique en règle de cette croissance économique.

Il existe une littérature abondante sur les liens entre croissance et inégalités, ainsi que sur croissance et développement durable. L’ensemble des points qui sont soulignés dans votre commentaire méritent d’être discutés et c’est cela que je regrettais dans l’article, ce manque de concret (mais aussi une lecture sans doute trop rapide). Les tenants de la décroissance ont une approche tournée vers un autre modèle de consommation, un autre modèle de société. Je ne dis pas qu’il faut forcément les marginaliser, certains concepts étant riches de sens (l’effet rebond, l’entropie du système capitaliste), je dis que leur utilisation par d’autres est trop souvent péremptoire et déconnectée du concret.

Lazare Rusch : Je pense comprendre votre point de vue, mais donc il est important que je précise le contexte de cet article, qu’on peut ne pas appréhender de prime abord. L’objectif ici est d’une part, de proposer une grille de lecture différente de celle communément admise et d’autre part de rendre celle-ci lisible pour le plus grand nombre, y compris celui qui n’a jamais eu une heure de cours d’économie dans sa vie. C’est pourquoi j’ai tenté de faire un article relativement synthétique et en omettant volontairement toute la littérature sur les bienfaits de la croissance pour le développement étant donné qu’elle est assez conséquente et que son point de vue est largement adopté. Donc ce serait se tromper de voir ici une critique en règle de la croissance économique, mon but est plus de remettre les choses en perspectives et d’amener à repenser notre ordre de priorité.

Lecteur: Pour l’OMC, je ne nie bien entendu pas les pressions politiques derrière, ni l’impact de grands pays sur les petits. Mais ici l’ouverture commerciale est vue irrémédiablement comme quelque chose de néfaste. Je ne dis pas que c’est la panacée non plus mais il y a de multiples bienfaits et méfaits du libre-échange, avec des effets contradictoires sur les inégalités entre les pays et au sein des pays. Or, dans cette démarche, cela est vue de manière partiale et non-scientifique. Je ne dis pas que le point de vue défendu ici est faux mais où sont les preuves?

A mon sens, dire que le libre-échange est néfaste ou que le libre-échange est merveilleux est tout aussi dénué de sens si on n’apporte aucune réflexion, aucun papier de recherche derrière: cela reste de l’idéologie. La phrase « ce n’est qu’à l’intérieur qu’ils se rendent compte de la réalité » traduit cette postulat mais fournissez des preuves, des témoignages de politiques..(et il y a une évidence empirique dans les deux sens)! Ou sinon votre avis ne vaut pas mieux que n’importe quel avis s’il n’est pas mieux argumenté.

Lazare Rusch : Peut-être aurais-je dû apporter des preuves supplémentaires, mais comme je l’ai dit plus haut je ne voulais pas noyer l’article sous les références et décourager certains lecteurs. Donc ma réponse va dépendre de la visée de votre commentaire, si c’est juste un avis sur la forme (manque de données explicitées) ou sur le fond. Je suis prêt à entendre la critique sur la forme mais sur le fond je suppose que vous êtes au fait des négociations de l’OMC qui ont eu lieu à Bali en 2013 et qui enterrent la sécurité alimentaire des pays en développement (et qu’on ne me parle pas de l’argument de la « clause de paix »). De plus, l’accord de « facilitation des échanges » est bénéfique aux grandes multinationales alors qu’elles ont un coût très important pour leur application. L’OMC promeut aussi une politique d’exportation de matières premières pour les pays en développement, donc néfaste pour la nature et faisant dépendre toute l’économie d’un pays des cours mondiaux qui sont par nature fluctuants. Cette libéralisation nuit aux paysans expropriés car ne pouvant faire face à la concurrence et enfin on peut encore citer l’exemple qu’utilise Naomi Klein dans son livre avec les « climate jobs » en Ontario. Je donne ici quelques éléments pêle-mêle pour vous montrer que je me base bien sur des faits.

Lecteur : Pour le FMI, la vision de Stiglitz est connue et semble bien refléter la réalité des programmes du FMI dans les années 90 mais qu’en est-il aujourd’hui? Il y a sans doute toujours un primat donné à la stabilité monétaire et de change, mais il y a aussi des raisons derrière. Et d’ailleurs dans le cas de la Grèce, le FMI a récemment prônée une restructuration de la dette. Ce changement de position de la part du FMI, dont même Krugman a souligné son caractère surprenant, s’applique aussi aux restrictions de la mobilité des capitaux étrangers avec la possibilité d’utiliser des contrôles de capitaux (dans quelle mesure, sous quelles conditions pour que cela soit bénéfique à tous…)! La vision binaire du FMI ne correspond sans doute pas à la réalité.

Et enfin, les PED sont capables de se soustraire du FMI: il suffit de voir l’initiative de Chiang Mai. Il y a quand même un caractère subordonné pour les PMA envers le FMI mais là encore, est-ce forcément un problème? Il y a des relations de pouvoir selon les quote-part mais cela pose la question de la représentativité.

Lazare Rusch : La légère inflexion du FMI sur ce point là est peut-être l’exemple qui confirme la règle. En effet, si l’on regarde sur une échelle restreinte de 10 ans plusieurs exemples peuvent contredire cette vision : Hongrie et Lettonie en 2008, Ukraine en 2011, et surtout, avant de saluer la proposition d’une restructuration de la dette grecque il faut avant tout mentionner que c’est les mesures d’austérité imposées de concert avec l’UE qui ont participé à l’effondrement du pays. Enfin, il est aussi permis de réfléchir sur le fait que, voir arriver un gouvernement d’ « extrême gauche » (avec en ministre des finances un homme à l’opposée de l’idéologie dominante) à la tête du pays ait fait réfléchir les dirigeants du FMI sur les conséquences sociales des programmes qu’il impose.

Certes l’initiative de Chiang Mai (et dans une moindre mesure le FLAR) propose une autre alternative et permet à des pays de se faire plus entendre dans le cadre de ces organisations mais le problème reste que ces organisations sont le « premier filet de sécurité » et que, si elles entendent se substituer au FMI au niveau régional elles ne le peuvent que jusqu’à un certain point. En effet au-delà d’un certain tirage (initialement 10% de la limite d’emprunt maximal) des programmes du FMI sont mis en place parallèlement aux aides. Donc le FMI est toujours l’acteur principal en cas de crise d’une part, et d’autre part cela décourageait un peu les pays de la zone sceptiques par rapport au FMI et donc qui trouvait le lien FMI-Chiang Mai trop étroit. Après cela, effectivement il faut voir comment ces structures vont évoluer et surtout il faut voir si cela va impliquer une ingérence des « grands régionaux » dans les affaires des « petits ».