Les hommes et le féminisme : apprendre à jouer les seconds rôles7 min read

Catégories Inégalités de genres, Société

Si tu n’es pas féministe aujourd’hui, tu es mal informé ou con. La question de l’universalité du féminisme devrait être d’une telle évidence qu’elle mériterait d’être éludée par principe. Cela dit, la consistance et la cohérence de cet article imposent une clarification sur le sujet. On peut, il est même sain d’être critique à l’égard des outils de la lutte féministe. Mais remettre en question son bien fondé relève au mieux de la bêtise au pire de la malveillance.

L’amélioration de la place des femmes dans la société est un combat dont le caractère universel n’accepte aucun débat, au même titre que la lutte contre le racisme et l’homophobie. Ces deux parallèles sont d’ailleurs riches de leçons. Les causes telles la lutte contre le racisme ou pour le mariage pour tous n’ont commencé à rencontrer un succès exponentiel que lorsqu’elles ont été perçues comme des combats plus larges que ceux des noirs et des arabes ou des homosexuels. Lorsque la société a eu une prise de conscience collective et a décidé de se mettre en marche. L’aliénation est l’ennemi prédominant des grandes luttes sociales et tant que l’on verra le féminisme comme une cause de femme et non pas de société les progrès seront limités. Les hommes doivent donc s’engager pour le féminisme sans avoir besoin de plus de justifications que le fait qu’ils soient des êtres humains doués de raison.

Le féminisme plus qu’aux femmes, bénéficie à tous

Pouvoir imaginer un quart de seconde que le féminisme ne puisse bénéficier qu’aux femmes tient de la stupidité et du manque de discernement. Il est déraisonnable d’ignorer les bénéfices que pourrait tirer l’ensemble de la société d’un système plus juste. Pour les tenants de la méritocratie absolue il est toujours bienvenu d’abolir les discriminations négatives et positives pour que chacun soit récompensé à sa juste valeur. Un système où les individus ont accès aux mêmes opportunités et les mêmes chances d’y parvenir procure plus de légitimité à ceux qui ont réussi à se hisser aux positions les plus sélectives d’une part et signe la fin des philosophies de quota et de discriminations positives d’autre part.

Enfin, exclure les femmes de certains domaines intellectuels, professionnels ou artistiques revient à se priver de la moitié du potentiel d’une population. Mettre à contribution les meilleurs individus sans considération pour leur sexe c’est l’assurance d’optimiser ses capacités de création et d’innovation.

La nécessité et l’urgence de s’engager réellement

Aujourd’hui, quand on parle d’engagement féministe, résistance passive et sympathie ne suffisent plus, les bonnes intentions ne remplaceront jamais les mots et les actions.

Il est simple de se dire féministe. Mais une prise de conscience personnelle, une vraie réflexion et une profonde remise en question sont nécessaires pour chacun d’entre nous. Avoir un regard attentifs sur nos actes et ceux dont nous sommes quotidiennement témoins, réfléchir à leur portée et à leur implication sont les clés du développement du féminisme en chacun d’entre nous. Sur la forme et le degré que doit revêtir le féminisme il n’existe en revanche pas de dogme et le débat est ouvert et sain, chacun peut et doit se former une opinion propre. Nous ne pouvons pas nous demander si nous devons être féministes ou non mais il est nécessaire qu’individuellement nous nous demandions comment l’être.

S’il est temps que les hommes s’investissent c’est que, sans en détenir l’exclusivité, ils sont malgré tout les principaux instigateurs des actes de sexisme. Plus oppresseurs qu’oppressés, pour lutter contre le sexisme il faut commencer par réaliser qu’en tant qu’hommes nous en sommes les premiers vecteurs. De manière consciente ou inconsciente, dans les actes ou les paroles, le poids de la tradition et des habitudes font peser sur la société un sexisme lourd. Est-il encore besoin de mettre en avant le manque de diversité qui mine la représentation politique, les inégalités salariales ou l’objectification quasi systématique du corps de la femme dans l’imagerie collective ? Le sexiste le plus facile à prendre en faux c’est d’abord le sien.

Est-il normal de parler d’attitude de « gonzesse » ? Est-il normal que plus de trois quarts des professeurs d’université soient des hommes alors que pratiquement 60 % de leur élèves sont des femmes ? De s’interroger pour savoir si l’on prend en compte de près ou de loin le sexe des candidats lorsque l’on est dans l’isoloir ? Ce sont ces questionnements qui doivent poser les bases d’une remise en question intellectuelle et individuelle.

Reconnaître que les femmes souffrent d’inégalités à cause de leur sexe implique aussi de reconnaître que les hommes en profitent et cela doit être pris en compte lorsque l’on veut considérer la place que ces derniers ont à occuper dans le mouvement féministe.

Soutenir le mouvement…

Il est tentant de penser que le combat contre les inégalités doit se faire de manière égalitaire. C’est tentant mais c’est illusoire. Illusoire parce qu’on ne peut pas partager la lutte sans partager le fardeau. Comment prétendre à la légitimité de l’oppressée quand on bénéficie à chaque instant de l’avantage de l’oppresseur ? Il est profondément injuste de vouloir accorder le même crédit aux hommes et aux femmes sur des questions telles que le viol ou l’avortement, parce qu’il est difficile de saisir la complexité d’une telle question sans y être confronté directement. La limite de l’empathie et de la compréhension de la gente masculine dans ces cas là, place de fait les femmes dans une position d’autorité sur le plan intellectuel.

À cela s’ajoute l’impossibilité d’avoir un mouvement égalitaire dans une société qui ne l’est pas. L’exclusion catégorique des hommes de certains mouvement féministes se justifie par l’expérience qui a souvent montré que, même malgré eux, les hommes ont la fâcheuse tendance à s’accaparer plus de visibilité qu’ils ne le devraient. Toute la bonne volonté du monde ne peut pas s’affranchir des préjugés des médias et de la société et les hommes qui s’investissent dans le féminisme ont un accès facilité aux positions importantes. Il serait donc absurde d’imaginer que certaines organisations féministes puissent reproduire en leur sein les schéma hiérarchiques qu’elles dénoncent dans la société. L’engagement masculin doit donc être réfléchi car il n’est pas anodin est peut même s’avérer nocif.

… tout en laissant la place

La pilule est difficile à avaler mais il faut commencer par reconnaître et accepter qu’en tant qu’homme, à fortiori blanc, on est privilégié. Cela fait mal à l’ego, mais il faut admettre qu’à accomplissement égal notre mérite est moindre lorsque l’on est un homme.

Non seulement il faut supporter l’idée que nous vivons une version relativement plus accommodante de la société mais il faut adapter le militantisme en conséquence, se cantonner docilement au second plan médiatique et intellectuel. Avoir des structures actives et efficaces (quasi) exclusivement dirigées par des femmes démontre, si il en était encore besoin, qu’elles sont plus que capables de rivaliser avec celles produites par la société patriarcale qu’elles combattent. Certain-e-s poussent le raisonnement, non sans une certaine légitimité, jusqu’à exclure totalement les hommes de la lutte féministe arguant que les femmes n’ont pas besoin des hommes pour se libérer.

Il est primordial que tous nous nous engagions en masse pour construire une société dont nous n’aurons plus à rougir. Il est grand temps que nous réalisions que le féminisme n’est pas un combat des femmes contre les hommes mais un combat des humanistes pour un système plus équitable. Néanmoins on ne doit pas déposséder les femmes de leur souffrance et donc de leur légitimité à être le fer de lance de ce combat. C’est aux femmes de prendre les rênes de leur émancipation. Les hommes ne doivent être que les supplétifs d’une victoire féministe qui doit être féminine.