Si vous êtes nés après les années 90, vous avez sûrement dû entendre cette phrase : “l’abstention est le premier parti en France”.

Alors que l’élection présidentielle bat son plein, il est nécessaire de rappeler que cet évènement ne constitue pas le seul moment d’effusion de la vie politique. Après l’élection du président en mai, les Français pourront retourner aux urnes le mois d’après lors des élections législatives. Avant ces dates cruciales, il nous paraît essentiel de rappeler le poids du parti le plus important en France : l’abstention.
Depuis les années 80, l’abstention n’a cessé d’augmenter. A partir de 1988, elle tourne autour de 30% et atteint 40% en 2007. En 2002, on enregistre le taux d’abstention le plus élevé au second tour d’une élection présidentielle (20,29%). En 2012, elle atteignait 42,78% (au premier tour) pour les élections législatives. Enfin, n’oublions pas les élections européennes qui battent tous les records avec 56,5%  d’abstention atteint en 2014.

Deux catégories d’abstentionnistes

     En France, le taux de participation a longtemps été équitablement réparti entre les quartiers populaires des banlieues métropolitaine et le reste du pays. Cependant, les années 80 qui se caractérisent par une crise industrielle entraînant hausse du chômage et développement des emplois précaires voient aussi l’avènement d’une décroissance de la participation électorale. Coïncidence ? Pas vraiment. En effet, les études de l’INSEE montrent que l’écart de participation entre les catégories de la population les plus diplômées et celles qui le sont le moins est au moins de 15 points.

A cet égard on peut citer le travail d’Anne Muxel qui distingue deux catégories d’abstentionnistes : les « hors-jeux » et les « joueurs ». Les « hors-jeux », ont un niveau d’instruction peu élevé, présentent des difficultés d’insertion sociale et sont présents en grand nombre dans les quartiers populaires. A l’inverse, les « joueurs » sont principalement des jeunes, diplômés, plus insérés socialement. Les premiers ne s’intéressent pas à la politique et ne se sentent proche d’aucun parti tandis que les seconds sont au contraire politisés. On peut d’ailleurs remarquer que l’abstention de ces deux groupes n’a pas la même signification. Pour les premiers, l’abstention est un signe de désinvestissement et de désintérêt pour la politique tandis que, pour les seconds, l’abstention exprime une sanction vis-à-vis des candidats en lice.

 Intermittence électoral : quésaco ?

      L’intermittence électorale désigne le fait de voter à certaines élections et pas d’autres. Un individu peut tout à fait s’être abstenu de voter en 2002, avoir voté pour un candidat en 2007 et s’être de nouveau abstenu en 2010. Sur ce point, les « hors jeux » et les « joueurs » ne semblent pas avoir le même comportement. Les premiers paraissent plus constants tandis que les seconds alternent vote et non vote, notamment du fait que leur participation peut-être vue comme l’expression d’une sanction. Elle revêt alors un sens politique qui traduit le manque de confiance envers les candidats ou l’insatisfaction vis-à-vis des programmes.

      L’intermittence peut également être le signe d’une indécision qui conduit à l’abstention. En 2002, près de 20,6 % des Français déclarent avoir hésité jusqu’au dernier moment avant de voter. Le nombre important de candidats à ces élections (16) est en partie responsable. Cependant, avec 11 candidats aux élections de 2017, l’indécision est également perceptible. Qui choisir entre une Nathalie Arthaud dont le parti semble à l’agonie, un François Fillon embourbé dans le Pénélope Gate, une Marine Le Pen qui combat l’Union Européenne alors même qu’elle siège à son Parlement, un Benoît Hamon qui réajuste constamment son revenu universel ou encore un jeune loup à la tête de la meute En marche qu’est Emmanuel Macron ? Et encore, il reste six candidats dont on pourrait tout à fait discuter les candidatures. 

 Les élections législatives à l’ombre des élections présidentielle

    Traditionnellement, les élections présidentielles sont celles qui entraînent le taux de participation le plus élevé. Lors des élections présidentielles de 2007, on notait d’ailleurs un taux d’abstention de 16,23% au premier tour et de 16,03% au second tour. Ce faible taux d’abstention peut être expliqué par une forte campagne électorale, marquante pour la population de par sa durée, son omniprésence médiatique et de sa pénétration sociale dans différents espaces (foyers, universités, lieu de travail, quartiers) où se prolonge le débat politique.

Avec plus de sept débats télévisés (trois débat pour la primaire de la droite, trois débat pour la primaire de la gauche et un débat avec les différents candidats) qui ont rassemblé en moyenne 4,5 millions de téléspectateurs, la course à la présidentielle est un événement qui provoque une certaine effervescence nationale et cela durant toute une année.

Pourtant, à l’ombre de ces élections se prépare un événement dont on parle peu : les élections législatives. L’élection des députés, essentielle au fonctionnement démocratique, a tout de même donné un taux d’abstention supérieur à 40% en 2012. Peut-être faudrait-il rappeler que le président a besoin d’une majorité pour gouverner et faire voter les lois alors même que le gouvernement peut être déchu par motion de censure. Tout comme le Président, les députés sont également élus pour cinq ans et chacun d’entre eux, bien qu’élu dans le cadre d’une circonscription, est un représentant de la Nation tout entière. Mais le fait est que les élections législatives sont moins médiatisées et il incombe à chaque citoyen d’avoir la volonté de s’intéresser à la vie politique.

    C’est pourquoi on tend souvent à croire que l’abstention est le signe d’un manque de vitalité démocratique ou encore d’un désintérêt politique. En France, le vote est un acte libre, un droit, mais aussi un devoir hérité du contrat social. Il engage la conscience de l’individu et le lie à la communauté. Le vote « engage la responsabilité d’un citoyen éclairé » et par conséquent, l’abstention est aussi une expression de cette responsabilité. Celle-ci exprime donc un sens politique bien plus large que le simple désintérêt et/ou le désinvestissement politique mais, malgré cela, il faut néanmoins garder en tête que les absents…ont toujours tort !