Affaire i-Télé: Ce qu’elle nous dit sur les médias6 min read

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La genèse de l’affaire

La plus longue grève du secteur audiovisuel privé et de l’audiovisuel français depuis les sept semaines de grève à l’ORTF en 1968, s’est achevée le mercredi 16 novembre 2016, lorsque durant leur dernière AG, les grévistes  d’i-Télé votent la reprise du travail « dès la signature du protocole d’accord avec la direction ». 

Cela faisait trente et un jours que les journalistes de la chaîne d’information en continu avaient cessé d’occuper leur poste. Lundi 17 octobre, c’est en réaction à l’arrivée à l’antenne de Jean-Marc Morandini, mis en examen pour corruption de mineur depuis le 23 septembre que la rédaction se met en grève. Alexandre Ifi, directeur adjoint de la rédaction, démissionne sur le champ. 

L’arrivée de Jean-Marc Morandini à i-Télé, prévue avant la publication de l’enquête accusant l’animateur de l’organisation de casting dénudées, avait été reportée. NRJ 12 et Europe 1 choisissent quant à eux de l’écarter.  L’annonce par la chaîne, le vendredi 7 octobre que Jean-Marc Morandini intégrera comme prévu une émission quotidienne dans les semaines à suivre, est suivi dans la foulée, le 11 octobre, par une motion de défiance votée par la rédaction. Cette dernière voit dans l’autorisation donnée à l’animateur, ami de Vincent Bolloré, actionnaire majoritaire de Vivendi, société mère du Groupe Canal + dont fait partie i-Télé, une attaque à l’image de la chaîne. 

Le mouvement de grève est reconduit sans interruption jusqu’au 16 novembre, durée pendant laquelle la direction suspend temporairement l’émission de Morandini. A la signature du protocole d’accord avec la direction, c’est désormais établi, Jean-marc Morandini reste.  

« Si vous n’êtes pas content, vous n’avez qu’à partir »

Le 16 novembre, les grévistes ont jugé qu’il était temps de mettre fin à leur combat, et de signer la neuvième version du protocole d’accord proposée par la direction. Quelques unes des revendications des journalistes ont été arrachées. La direction d’i-Télé avait prévu dès le début de la grève que les journalistes pourraient quitter l’entreprise en faisant jouer leur clause de conscience, donnant un écho plus institutionnel aux propos de Serge Nedjar, le dirigeant de la chaîne: « Si vous n’êtes pas contents, vous n’avez qu’à partir ». Le protocole d’accord prévoyant que les salariés qui décideraient d’activer leurs clauses de conscience partiraient avec deux mois de salaire par année d’ancienneté, avec un plancher de six mois. 

Mais les principales revendications des salariés portaient sur la mise en place de garanties éditoriales, garde-fou contre les influences de l’actionnaire majoritaire qu’est le groupe Bolloré. Parmi ces revendications, deux ont été accueillies par la direction de la chaîne. Il s’agit de l’adoption d’une charte d’indépendance et de la mise en place d’un comité éthique. Néanmoins, la demande de nomination d’un directeur de la rédaction distinct du directeur de la chaîne n’a pas abouti, les deux postes resteront pour le moment cumulés par Serge Nedjar. Les grévistes se sont résignés à la dernière offre de la direction,  la nomination d’un directeur de l’information délégué, travaillant au coté du directeur de la rédaction.

Si la filiale du groupe Bolloré a décidé de ne pas remettre en cause la présence de l’animateur, il a finalement été décidé que les journalistes auront la possibilité ne pas travailler avec Jean-Marc Morandini s’ils le souhaitent.

Derrière i-Télé: un bilan plus général

A la fin de la grève, l’heure du bilan sonne. L’accord est signé, mais les départs annoncés s’accumulent. Une vingtaine de salariés avaient ainsi annoncé leur départ au moment où la décision de signer un protocole d’accord avec la direction avait été prise. Vendredi 25 novembre, ce sont 70 journalistes qui déclarent vouloir quitter la rédaction. Qu’importe pour le directeur général de Canal +, Maxime Saada, qui a précisé que le groupe s’est « engagé au remplacement de tous les départs ». 

La grève, dans sa durée, a été perçue par de nombreux journalistes comme une démonstration de force de Vincent Bolloré. Celui-ci, depuis son arrivé dans le capital du groupe Canal +, et face aux difficultés économiques que connaît ce dernier, a entamé une refonte des grilles de programmes.Le Petit Journal de Yann Barthès et Les Guignols de l’Info en ont d’ailleurs fait les frais. Mais Vincent Bolloré, s’il est au cœur de l’actualité de ces derniers mois, n’est que la manifestation d’un phénomène d’une plus grande ampleur. 

C’est Le Monde Diplomatique qui, en juillet 2016 a compilé les différentes données disponibles sur la composition du capital des titres de presse dans une infographie dont l’éloquence est aussi exceptionnelle qu’inquiétante (Médias français : qui possède quoi). Le constat de l’influence de certaines grandes fortunes, plus particulièrement du secteur des télécommunications, sur les médias s’est généralisé. Canal + n’est à Vivendi que ce que Libération, L’Expansion, L’Express, L’Étudiant à SFR. Le Monde et L’Obs appartiennent à Iliad (Free),  le groupe TF1 à Bouygues,  et Direct TV à l’opérateur américain AT&T. Reste que Patrick Drahi, président et fondateur d’Altice, groupe propriétaire de SFR, soutenait toujours en mai 2015, devant l’Assemblée Nationale, qu’il « n’y a pas de grosse convergence entre la presse écrite et le téléphone mobile ».

« Celui qui contrôle les médias, contrôle les esprits »

C’est ce que nous disait Jim Morison. Soit, mais toujours est-il qu’il semble peu opportun de rejeter, d’un bloc, l’ensemble de ces médias qui façonnent notre rapport à l’information.
D’abord par ce qu’il
ne faudrait pas avoir d’a priori sur la qualité rédactionnelle et éditoriale d’un média mais surtout, car il est nécessaire de privilégier au pur rejet (un peu simple), une recherche de l’information plus active et plus élargie.

Un point important est aussi celui de la base sur laquelle les médias s’appuient, et notamment celle de la presse écrite dont les difficultés économiques ne cessent de grandir. Il n’est dès lors pas étonnant que l’on trouve parmi les rares titres qui ont connu une croissance économique en 2015, les quotidiens les plus engagés tant à droite avec Valeurs Actuelles qu’à gauche avec Le Monde Diplomatique, dont les tirages ont respectivement augmenté de 5% et 15% sur l’année et dont l’indépendance apparaît comme forte pour ses lecteurs.

Au delà des remous provoqués par ce bras de fer entre les grévistes et la direction d’i-Télé, il est donc plus que jamais nécessaire de prendre conscience du rôle des citoyens dans le choix de ces moyens d’information. Occasion alors de rappeler que si les médias influencent le citoyen, c’est aussi au citoyen de choisir ses médias.