Alain Juppé ne se représentera pas. – Décryptage.

En pleine affaire Fillon, le candidat malheureux à la Primaire de la droite et du centre a décidé de ne pas se représenter. Dans une allocution d’une dizaine de minutes réalisée quelques heures avant le Bureau politique du parti Les Républicains, Alain Juppé annonce qu’il ne sera pas une voie de recours. DÉCRYPTAGE

Une relation différentes aux médias : la démarche clintonienne d’Alain Juppé

C’est sans doute la première analyse que l’on peut réaliser de cette allocution. Le candidat déchu introduit son discours auprès des médias en déclarant “A travers vous, c’est aux Françaises et aux Français que je veux m’adresser ce matin“. 

Alors même que le candidat Fillon ne cesse de critiquer les médias, de les faire huer à ses meetings et d’agiter le spectre d’une théorie du complot qui viserait à l’assassiner politiquement, Alain Juppé légitime le “Fourth Power” (“quatrième pouvoir”) et lui reconnaît son pouvoir de transmission. 

On peut y voir d’ailleurs une réponse détournée à l’une des phrases “choc” de l’interview de François Fillon hier au Journal Télévisé de France 2 où il déclarait que tous les médias nationaux avaient déclaré le suicide de sa femme mardi dernier alors qu’il n’en était rien. 

Le premier est dans une démarche Trumpiste, le second dans une démarche Clintonienne. 

Un bilan de la situation politique très critique

Alain Juppé tire ensuite le bilan de la situation de cette campagne : 

Il y voit une “gauche déboussolée par l’échec du quinquennat François Hollande”, reprenant dans le même temps la théorie des “gauches irréconciliables” de Manuel Valls.

Le Front National en prend lui aussi pour son grade, Juppé parle de “fanatisme anti-européen qui conduirait notre pays au désastre”, rappelle les “démêlés judiciaires” de Marine Le Pen.

Macron est le troisième à recevoir une salve de critiques, dépeint comme immature politiquement et disposant d’un projet faible qui ne ferait plus illusion. 

Pour ce qui concerne enfin la droite, il lâche “quel gâchis !” en évoquant le besoin de droite dans le pays, la nécessité de réformes qu’il considère comme courageuses.

Dans une posture presque gaullienne, le Maire de Bordeaux se positionne alors au-dessus des partis et se permet de critiquer les siens comme les alliés ou les rivaux de toujours. 

L’union face à la division : Gagner plutôt que défendre ses valeurs

Entre la Raison et le Coeur, Alain Juppé a semble-t-il choisi la raison. Dans le dilemme cornélien qui se posait à lui la semaine dernière, et alors même que François Fillon ne souhaite pas se retirer, il ne voulait pas imaginer une hypothèse avec deux candidatures qui se confrontent. 

Lui, le chiraquien, se souvient alors des luttes fratricides à l’intérieur de la droite française, qu’il s’agisse de la guerre entre Jacques Chirac et Valery Giscard d’Estaing ou encore entre Jacques Chirac et Edouard Balladur. 

Il sait alors qu’une telle division pourrait contribuer à la défaite de son camps alors que les chances de François Fillon existent encore aujourd’hui, en témoigne la base sérieuse de l’électorat qui le soutient dans tous les sondages. 

La lucidité de Juppé face à la lubie de Fillon

Enfin, le cœur de cette allocution se situe dans l’argument principal utilisé par Alain Juppé et qui contraste violemment avec l’attitude de François Fillon. Il déclare ainsi “Les Français veulent un profond renouvellement de leur personnel politique et à l’évidence je n’incarne pas ce renouvellement”, de même qu’il ajoute ne pas être en mesure de respecter le devoir d’exemplarité accru et réclamé par les Français parce qu’il a déjà été condamné.

Et c’est là que la lucidité et le réalisme de l’Homme politique apparaît comme diamétralement opposé à la conception très plébiscitaire du suffrage défendue par François Fillon pour qui la question judiciaire est secondaire.

CONCLUSION. Cette allocution d’Alain Juppé était l’allocution d’un sage, d’un ancien qui reconnaît ses défauts et mesure l’importance de ses qualités, ménage ses rivaux et salue ses amis. Il remercie ceux qui croient en lui mais souhaite demeurer l’homme de Bordeaux comme l’indique précisément son écriteaux. 

Alain Juppé sort renforcé, François Fillon affaibli. Le candidat déchu a dépassé en esprit le vainqueur névrosé et avide. Si la victoire ne sera pas dans les urnes, elle l’est déjà dans les coeurs. La dignité face à la déraison, l’honneur et le courage face à l’obstination.