Blue and Lonesome

“Blue & Lonesome” est le vingt-troisième album studio du groupe de rock anglais The Rolling Stones, sorti le . Produit par Don Was, c’est leur premier album original depuis “A Bigger Bang” sorti 11 ans plus tôt. L’album ne contient cependant que des reprises, une première depuis leur ep éponyme.

Ladies and Gentlemen

1967. Fête déglingue chez Keith Richards dans le Sussex. Descente de flics organisée par les huiles de la perfide albion, qui s’agacent des péripéties de ce groupe de cinq branleurs. Leur préférant les plus conventionnels Beatles, alors prêcheurs de Love à tout va, ils les accusent de pervertir la morale d’une jeunesse emportée par l’ouragan blues et sexuel stonien depuis la sortie de leur première galette en 65. Foirage complet. Les autorités ne trouvent qu’un peu de hash et des amphètes, tout le reste a déjà été consommé. Le rapport de police note tout de même un lot de consolation: la sulfureuse Marianne Faithfull, alors girlfriend de Mick Jagger, ouvre la porte nue sous un manteau de fourrure, une barre de Mars coincée dans la « case trésor » (Antoine de Caunes je t’aime). Mick se prend trois mois de ballon et Keith douze. Une nuit en zonzon et une caution payée plus tard, les deux loubards ressortent tout sourire face à la foule qui réclamait leur libération. Les Stones sont devenus des hors la loi. La légende est née, tout s’enchaîne: les albums mythiques, la mort, la dope, le sexe, les tournées toutes plus hallucinantes et hallucinées, le schisme, la décadence, puis la réconciliation, et enfin la renaissance. Alors à bientôt 74 balais, de quoi sont encore capables les Rolling Stones?

Revue d’effectif

Des années d’excès, forcément ça abîme. Tombés au champ d’honneur: le fondateur et invétérable amateur d’acides, j’ai nommé Brian Jones, roi de la guitare slide et de l’harmonica, retrouvé noyé dans sa piscine en 1969 (le club des 27 commence alors à pointer le bout de son nez puisqu’ Hendrix rend l’âme l’année suivante suite à un mélange de barbituriques et d’alcool). Il est immédiatement remplacé par un virtuose, Mick Taylor. C’est la période faste, Keith mouline sa Télécaster de ses riffs (ostinato pour les puristes) les plus incandescents, Mick développe un jeu de scène unique, Taylor balance des solos à en chialer du blues, et Charlie Watts fait profiter le monde entier de son jeu de batterie classieux, métronomique, et de sa désinvolture profondément british. Le bassiste on s’en branle, il assure les tournées, Keith enregistrant le plus souvent les parties de basse en studio.

Mais en 74, coup de tonnerre! Taylor, tombé dans l’héro, ne supportant plus le rythme frénétique de débauche de Keef et de ne pas être crédité sur les compositions du groupe, quitte la fête foraine et s’en va ruminer pour de longues années. Aboutit alors la formation finale de la machine Stonienne. Pour remplacer Taylor, Sir Eric Clapton, «God» himself, est un temps pressenti. Il enregistre d’ailleurs une version alternative de Brown Sugar avec le groupe sur laquelle il joue de la slide (style de jeu de guitare propre au blues, à l’aide d’un tube en métal). Mais son statut déjà légendaire, ainsi que son jeu de guitare particulièrement soliste ne colle pas assez à la conception guitaristique de Keith, pour qui les solos de guitare s’apparentent à de la « branlette ». Ron Wood, Ronnie pour les intimes, alors guitariste des Faces de Rod Stewart, est embauché. Quand on est le pote de défonce de Keith Richards et qu’on s’envoie plus de crack en une semaine qu’un quartier latino de Los Angeles en un an, ça aide. Sans faire des prouesses, son jeu colle parfaitement à celui de Keith et la complicité musicale saute aux oreilles.

Venons-en aux deux frères ennemis, fondateurs du groupe, et auto-proclamés Glimmer Twins, « jumeaux flamboyants ». Le premier, Mick Jagger, tient le rôle de chanteur, sex-symbol, businessman froid et implacable. C’est aussi un harmoniciste de talent, à en réveiller Sonny Boy Williamson du repos éternel dans lequel la vie l’a plongé, doté d’un mouvement de bassin à faire passer James Brown pour une cheerleader. Jagger ne fait pas que chanter sur scène, il courre, gesticule, crée une transe communicative, harangue la foule, en fait parfois trop. L’accompagnant depuis bientôt 60 ans, j’invoque désormais la meilleure paluche droite que le rock’n roll ait jamais portée, Keith Richards. Inimitable grimpeur de cocotier, pirate quand il se prête à jouer (oui oui c’est lui) le père de Jack Sparrow dans Pirates des Caraïbes. Prince des ténèbres, Riff Humain, Keef Riffhard, les surnoms ne manquent pas à celui qui est resté pendant 10 ans premier de la liste des personnalités qui devaient mourir dans l’année. Mais au-delà de la légende obscure, Keith c’est avant tout un rockeur blanc au cœur noir: « je suis aussi noir que ce putain d’as de pic, mec ! » affirme-t-il…

Noir comme la couleur de la musique qu’il chérit et qu’il a rendue célèbre à travers le monde, le Blues. Le Blues de Chicago qui prend aux tripes. La musique du Diable. Auteur de riffs que l’on ne présente plus (Satisfaction, Jumping Jack Flash, Honky Tonk Women et j’en passe), enflammant les pistes et les esprits, capables de résister à une guerre nucléaire, le vieux Keith est un miraculé d’une époque révolue. LA quintessence de la Rock Star.

Mojo Working

C’est donc il y a de ça quelques mois que la bombe est lancée : les Stones sont de retour en studio pour enregistrer un nouvel album, premier depuis A Bigger Bang publié il y a 11 ans. Keith, Mick, Ronnie et Charlie se réunissent dans les studios de Mark Knopfler (Dire Straits), les British Grove Studios, dans l’optique d’enregistrer de nouvelles compos originales. Keith Richards, dans un élan de chamanisme, demande à Ron Wood d’apprendre une vieille face B du bluesman Little Walter Blue and Lonesome. En effet jusqu’alors « La pièce résiste aux Stones ». Le son ne vient pas, et Richards suggère de jouer ce vieux blues. Jagger saisit un harmonica : instantanément l’émotion se fait entendre. Les Stones s’éclatent et enregistrent 12 reprises de blues choisies avec érudition minutieuse, en trois jours. Comme pour boucler la boucle, eux qui ont démarré leur carrière avec deux albums de reprises de blues. Eux sans qui Muddy Waters serait encore en train de repeindre le plafond de chez Chess Records selon la légende. Et Surprise ! L’ami Eric Clapton (tiens, comme on se retrouve), qui mixait son dernier album dans le studio d’à côté, est venu claquer la bise. Il en profite pour jouer les jokers de luxe, saisit une vieille Gibson de Keith, et jam avec la bande sur deux morceaux : Everybody Knows About My Good Time, et I Can’t Quit You Baby sur laquelle on peut entendre le groupe l’applaudir à la fin. Renouant avec un son Bluesbreakers, le résultat biche sévère.

Brut de décoffrage, on est comme projeté il y a plusieurs décennies dans le sous-sol poussiéreux d’un club blues de Chicago avec les Stones sur scène.. La guitare de Wood est fiévreuse, Keith balance des accords ténébreux et moelleux à souhaits, Watts explore la souplesse de son touché jazzy, et Jagger, tout en retenue, exploite son jeu d’harmonica. Le mix du producteur Don Was fait d’ailleurs aux deux derniers la part belle. Bref, ça sonne à mort.

Un beau témoignage donc que constitue cet album. Celui d’une maturité acquise au prix d’une vie hors du commun. Celui d’un amour inégalable pour le Blues. Celui aussi d’un message : on jouera jusqu’au trépas… Quand on demande à Keith Richards comment il aimerait partir, celui-ci répond dans une bouffée de fumée et un rire défiant la vie: « J’aimerais claquer magnifiquement. Sur scène. »

Bonus : mes albums préférés

Beggars Banquet : la naissance du vrai son des Stones, présence erratique de Jones qui s’enfonce dans la came, mais nous gratifie quand même de superbes parties de slide. Let it Bleed, Gimme Shelter, The Midnight Rambler, You can’t always get what you want, faut-il vraiment continuer ?

Get yer ya-ya’s out : meilleur album live de tout les temps, le rock’n roll à son paroxysme. Sticky fingers : parce que cet album pue l’héro et que la pochette mythique a été produite par Wahrol. Album cuivré. Exile on a main Street : à mon sens le plus grand chef d’œuvre des stones, enregistré dans le sud de la France dans un climat chaotique, album « à la Keith » par excellence. Some girls : Parce qu’une génération entière de gamins a été conçue sur la face B de cet album.