Booba est-il féministe ?

“T’es pas bonne si t’as pas de fesses t’as walou”

Amatrice de rap, je suis une habituée de ce genre de délits de sexisme. Ce n’est pas pour autant que je les tolère. L’écoute de ces paroles a suscité en moi un simple questionnement, celui de savoir si Booba est féministe. Je me suis demandée ce que Booba -en tant qu’individu- pouvait bien penser de la cause des femmes. J’ai commencé par m’interroger sur les fondements de cette misogynie qui irrigue bien souvent les paroles du Duc de Boulogne. De fil en aiguille, j’en suis venue à me poser une question : Comment et pourquoi le rap en tant que musique ancrée dans le réel, vectrice d’empowerment, porteuse d’une énergie fabuleuse, résiliente et positive peut-il être parfois capable de s’entacher d’autant de bassesse ?

La chronique qui suit tente de répondre à ces questionnements par une analyse historique du rap.

Une misogynie inscrite dans la génétique rap

Dans les représentations collectives, le rap apparaît comme le genre musical le plus sexiste. Le genre musical de la misogynie apparente, récurrente, explicite, déclamée, assumée et affirmée. Certains, même, se refusent à considérer le rap pour une prétendue misogynie qui serait inhérente au genre, une misogynie qui coulerait dans les veines du rap.

Ces considérations ne sont pas dénuées de fondement : selon une étude de 2009 (Weitzer and Kubrin, Misogyny in Rap : A Content Analysis of Prevalence and Meanings), 67% des paroles de rap objectivent sexuellement les femmes et entre 22% et 37% des paroles sont estampillées misogynes. La figure de la femme putain (“bitch” pour l’outre-Atlantique) imprime les paroles des rappeurs depuis la genèse du hip hop quand la figure de la femme objet traverse le temps et l’espace dans l’imagerie rap. Nul besoin de citer d’exemples illustrant ce propos tant ils pullulent, et ce, avec de plus en plus de vigueur depuis que le rap a franchi la barrière du grand public (cf. Booba).

Cette misogynie chronique dans le rap prend racine dans les origines du mouvement hip hop, lorsque le rap états-unien a, au cours des années 1980, connu son homogénéisation progressive vers le gangsta-rap. Le gangsta-rap est un sous-genre du rap, éminemment masculin et ouvertement sexiste. Les paroles du gangsta-rap vantent l’argent facile, l’objectification sexuelle des femmes et la violence conjugale. Ce sous genre porté par des groupes et artistes tels les N.W.A ( “Niggaz Wit Attitude”), Snoop Dogg ou les Geto Boys conquierent l’industrie du disque au cours des décennies 80 et 90. Cela grâce au fort intérêt qu’ils suscitent auprès de la jeunesse blanche des États-Unis en célébrant un mode de vie qui lui est totalement étranger et s’adressant à sa fascination pour les Noirs.

L’univers et les thèmes du gansta-rap sont à l’origine de la misogynie qui a fécondé tout le rap postérieur. Cette misogynie originelle se voulait protestataire. Elle était l’affirmation exaltée de la masculinité de l’homme noir dans une société américaine qui avait longtemps refusé de la lui concéder compte tenu de la « blanchité »du modèle de genre hégémonique (celui de la famille blanche américaine où l’homme seul travaille et assure la subsistance de son épouse blanche et de leurs enfants). L’esclavage puis le racisme structurel (qui rendait difficile l’accès au marché du travail pour les hommes noirs) expliquent pourquoi la société blanche américaine a longtemps tenu les hommes noirs pour émasculés.

Ces derniers, ne parvenant à se conformer à la masculinité hégémonique, ont tenus les femmes noires comme responsables de leur émasculation par leur refus de se plier à l’ordre patriarcal. C’est ainsi que la gangsta-rap a constitué une réponse à l’impossibilité pour l’homme noir américain de se conformer à la masculinité dominante, celle de l’homme blanc, réponse cynique qui s’évertuera à combattre le mythe d’un matriarcat noir.
En ce sens, Ice cube, figure de proue du gangsta-rap, affirmera en 1991 que

« la femme noire ne pourra jamais admirer l’homme noir tant qu’[il] ne se sera pas relevé ».

Le rap se caractérise par ailleurs par une place très minoritaire des femmes quand les autres genres musicaux affichent une parité approximative. Peu de femmes officient dans le ‘rap jeu’ et leur rareté s’explique sûrement par cette misogynie inhérente au rap dont nous avons vu les raisons historiques précédemment. Cette place minoritaire est particulièrement explicite et prononcée dans la scène rap française. Il suffit pour le vérifier de demander au premier afficionado venu de vous citer le nom des artistes rap qu’il apprécie pour vous apercevoir très rapidement que peu de femmes y figurent. Pour ne pas dire aucune (Vous aurez sûrement droit à la classique ribambelle composés des Booba, Nekfeu, Sch, Niro, Médine, Youssoupha, Sofiane, PNL…).
Diam’s a marqué les esprits et les maisons de disques vu l’ampleur de son succès d’alors mais depuis, aucune rappeuse n’est parvenue à franchir cette barrière du grand public ni n’est parvenue à un semblant de longévité. En plus d’être minoritaires, les rappeuses semblent être confinées dans un choix à faire entre une sexualisation outrancière de leur image ( Cf. Shay en France, Nicki Minaj aux États-Unis) ou au contraire un mimétisme de la masculinité des rappeurs. La place des femmes dans le rap est minoritaire et, en plus de cela, cette place semble bien torturée. Ce qui accable davantage le rap en tant que genre musical portant le sceau de la misogynie et de l’antiféminisme.

Le dépassement de ce déterminisme génétique

Bien évidemment, tout le rap n’est pas antiféministe, il existe une multitude de facettes qui composent le prisme rap. L’une de ses facettes est celle du gansta-rap, d’autres de ses facettes s’illustrent par leur usage de la puissance du rap comme genre musical à veine contestataire pour insuffler des messages d’égalité homme-femme, de respect mutuel, sinon même de véhiculer des messages féministes. C’est ainsi que nombre de rappeurs ont attelé leur plume à cette tâche, à l’image de Médine qui dans “Combat de femmes” rend un hommage à trois figures féminines (la mère, la sœur, l’épouse) sans misérabilisme mais avec honnêteté. Médine, toujours, dans “À l’ombre du mâle”, qui dénonce les pressions sociales subies par les femmes, pointant du doigt cette manie qu’a la société de juger la valeur des femmes à l’aune de sa sexualité. Enfin de citer Akhenaton qui dans “Nid de guêpe” traite de la question de la prostitution en mettant en lumière l’humanité de celle qu’il peint comme étant prise dans un piège, un nid de guêpe. Pour ne citer qu’eux…

Les rappeuses, quant à elles, font souffler un vent nouveau sur le rap. Vent nouveau qui s’ accapare de la puissance contestataire du rap pour porter au plus haut le message féministe. Certaines rappeuses investissent le gangsta-rap pour les possibilités d’expression et de contestation nouvelles qu’il leur offre. En se réappropriant les codes du gangsta-rap, elles troublent l’ordre de genre, négocient leur identité et subvertissent les normes de genre et de sexualité. Les figures de proue du gangsta-rap féminins (parmi lesquelles figurent H.W.A , B.W.P, Lil Kim, Princess Nokia entre autres) côtoient d’autres rappeuses qui, elles, font valoir leur singularité et leur féminité (Cf. Keny Arkana, Shay, Casey, Queen Latifah, EVE, Lauryn Hill) sans emprunter les codes virils du gangsta-rap.

Le rap apparaît alors comme un espace de conflit et de dialogue où se négocient les identités de genre. Affranchi des codes esthétiques qui enchaînent l’industrie du disque, le rap est un véritable espace d’émancipation et de liberté. Cette liberté lui permet d’embrasser un féminisme pluriel allant du féminisme fédérateur de Queen Latifah dans U.N.I.T.Y jusqu’au féminisme teinté d’activisme politique de certaines rappeuses arabes (Malikah au Liban, Shadia Mansour en Palestine, ou bien Soska en Égypte) en passant par l’afroféminisme de certaines (Princess Nokia) tout en étant le berceau de la misogynie banalisée. Le rap donne lieu à de forts antagonismes qui ne sont autres que le reflet de la réalité. Le rap n’étant autre qu’un miroir tendu à la société.

Booba n’est certainement pas féministe

Booba n’est pas féministe. C’est une évidence. Il s’inscrit dans l’héritage du gangsta rap des années 80 alors même que le combat pour se conformer à la masculinité dominante n’est plus d’actualité… Cependant, Booba n’est pas le seul à qui l’on doit tenir rigueur de misogynie et le rap n’est pas plus misogyne qu’un autre genre musical. Ainsi, de citer Robin Thicke et son titre “Blurred lines” qui a inondé les ondes radios à l’été 2013 (trad. « ok bon il y était presque, il a essayé de te domestiquer. Mais t’es un animal, chérie c’est dans ta nature. Laisse moi simplement de libérer. Et c’est pour ça que je vais avoir une gentille fille. Je sais que tu le veux. »), les Rolling Stones dans “Under My Thumb” où Mick Jagger compare la femme à un animal de compagnie, ou même feu Georges Brassens qui chantait «Le comble enfin, misérable salope, comme il n’restait plus rien dans le garde-manger, t’as couru sans vergogne, et pour une escalope, te jeter dans le lit du boucher ».
On s’offusque plus facilement de la misogynie de Booba quand celle des artistes hors rap est acceptée, parfois même érigée en référence populaire. Ainsi on s’entendra dire que Mick Jagger était simplement rock, Robin Thicke gentleman et Brassens romantique. Cette sélectivité dans la condamnation de la misogynie est révélatrice, révélatrice de tristes réalités. Non seulement la société est encore et profondément misogyne, mais, de surcroît, il existe une insidieuse misogynie portée par certains qui échappe au couperet de la condamnation. Cette misogynie est tolérée par la société parce qu’enrobée dans un liant de politiquement correct et socialement acceptable. Le rap ne connait ni le politiquement correct ni le socialement acceptable. C’est pourquoi il est plus incriminé qu’un autre genre en matière de sexisme. À défaut de faire preuve d’exemplarité en matière de féminisme, le rap a le mérite de nous rappeler à quel point le combat féministe est d’actualité.
Contestation en Europe du droit à l’IVG, fléau du harcèlement de rue, discrimination des femmes à l’embauche, inégalités salariales, plafond de verre, sous-représentation institutionnelle… Ici comme ailleurs, le féminisme est un combat de société et il se doit pour cela d’être inattaquable. Il se doit pour cela d’être inattaquable, irréprochable, compte tenu du climat de régression que nous vivons actuellement. Il se doit pour cela de ne pas se rendre coupable de favoritisme dans sa condamnation de toute forme de misogynie.


NOTE DE L’AUTEURE █ Ils en saisissent toutes les nuances, savent en appréhender les humeurs, ont conscience de son authentique exigence littéraire- comme parfois de ses égarements-, savent se laisser glisser dans les méandres de sa fertile diversité, entre poésie et prosaïsme, subversion et résilience, grandeur et décadence. Je n’aurais rien à leur apprendre, ils savent déjà tout et seront ainsi les témoins privilégiés de l’échec mensuel de cette chronique.

La chronique échouera inévitablement dans l’ambition qu’elle se fixe : celle d’exhiber le reflet que nous offre le rap en tant que miroir tendu à la société d’un certain nombre de ses aspects. Cette tentative de questionner phénomènes, courants de pensée, mouvements qui se profilent dans notre société à travers le prisme du rap se heurtera à une indépassable “maladie d’incomplétude”. Car il est évidemment impossible de rendre compte parfaitement, empiriquement, intégralement le temps d’une simple chronique mensuelle de tout ce que dit le rap de la société. La chronique sera un échec. 

Mais comme les échecs sont riches d’enseignements, et qu’ils le sont davantage quand il s’agit de rap :

Les numéros à venir

#1 : Booba est-il féministe ?
#2 : Booba est-il consumériste ?
#3 : Booba est-il hédoniste ?
#4 : Booba est-il écologiste ?
#5 : Booba est-il patriote ?