L’université des déshérités : Ce que nous enseigne l’école sur l’éducation à la française

« Nous sommes face à la situation, paradoxale, où l’éducation est devenue l’obstacle majeur de l’intelligence et de la liberté de penser » (Bertrand Russell).

Au moment où classe politique française se félicite d’avoir trouvé un consensus après neuf mois de débat sur la sélection en master, le système éducatif français est structurellement en crise, les universités françaises perdent de leur influence et se développe une défiance croissante envers écoles et facultés publiques. On se propose donc, ici, de poser les grands problèmes de l’université et d’en esquisser les solutions.

 L’éducation française est-elle démocratique ?

Cette question, trop peu traitée dans le champ médiatique, pose des problèmes insolubles, en particulier concernant la mise en œuvre d’une démocratie éducative efficace. Il paraît donc clair que les résultats lamentables de la France dans les enquêtes PISA ne plaident pas vraiment pour le modèle actuel que la France a adopté, pour ne pas dire jalousement conservé, depuis la Troisième République. En effet, l’écart entre le premier quart et le dernier quart des élèves selon leur niveau est le plus fort de l’OCDE, ce qui atteste d’un aristocratisme scolaire tout français qui bat en brèche la fameuse image du « nivellement par le bas ». Réhabilité par la pensée réactionnaire, ce fantasme d’une école qui était, rappelons-le, une discipline éducative, avec sa morale, sa rigueur, son dogme pédagogique et son Histoire « qui fait aimer la France », en va jusqu’à oublier que ce récit national est toujours enseigné au primaire, et seulement en primaire, notamment parce qu’elle n’a rien à voir avec l’Histoire.

6701479

On avance alors que l’esprit post soixante-huitard aurait sacrifié le niveau scolaire sur l’autel de l’égalitarisme d’un bac dévalué : alors qu’en 1967 seuls 0,3% des bacheliers obtiennent la mention « très bien », ils sont 8,9% en 2012. Peut-on alors convenablement avancer que 0,3% des meilleurs bacheliers n’ont pas au moins le niveau de leurs prestigieux prédécesseurs ? Ou encore que les 102 400 à avoir eu en moyenne chaque année leur bac général dans la décennie 1960 sont plus « intelligents » que les 85 000 qui ont eu la mention Bien ou Très Bien pour le même bac en 2012 ?

capture

Il faut donc se prémunir de cette pensée qui voudrait nous faire croire que le niveau décroit inévitablement depuis trente ans. Globalement il est vrai le niveau orthographique des élèves est plus faible en 2016 qu’en 1972 (environ deux fois plus de fautes sur une même dictée proposée à des élèves de CM2), mais cela est à nuancer avec le fait que chaque année, dans les filières les plus sélectives, le niveau est en nette progression depuis quinze ans. En effet, la barre d’admissibilité aux concours de Normale sup’, de l’X ou encore des agrégations a sensiblement augmenté depuis dix ans.

Cette culture élitiste n’échappe pas à la structure symboliquement démocratique de l’éducation supérieure : l’université.

         Moins bien que les grandes écoles ou que les classes préparatoires pour les recruteurs ? Le classement de la Times Higher Education semble le supposer, lui qui intègre parmi les onze établissements français de son Top 150: quatre écoles de commerce (HEC, EM Lyon, ESSEC et EDHEC) et trois écoles d’ingénieurs (Mines ParisTech, Centrale Supélec et Polytechnique). Pour autant, compte tenu des critères retenus par ces classements, ceux-ci ne peuvent être finalement révélateurs que des préoccupations des entreprises et non pas des compétences réelles des étudiants. Or, en privilégiant diplômes, titres et concours, le système français ne se soucie guère de mise à l’épreuve, mettant donc sur le banc les élèves d’université qui se révèlent pourtant tout aussi polyvalents, voire plus autonomes, que leurs confrères.

ll

D’après le dernier classement de Shanghai (2016) des universités (le classement se veut global et comprend différents critères : excellence académique, niveau de la recherche, salaire et insertion professionnelle des diplômés, nombre de prix Nobel parmi les anciens étudiants)

Par ailleurs, ces raisonnements comptabilistes amènent à une redéfinition des budgets qui alimentent en retour les inégalités entre établissements : les universités scientifiques sont privilégiées car davantage valorisées par les recruteurs et les classements internationaux (comme en atteste la présence de l’université Pierre-et-Marie-Curie et Paris Sud) ainsi que des établissements comme l’ENS, relativement hermétiques à une ouverture à l’étranger, mais qui fournit des prix Nobel et des médailles Fields au panthéon français.

Il est d’ailleurs regrettable que ces impératifs financiers, loin de suppléer à une carence du budget, s’y substituent pour imposer une ligne pédagogique à l’enseignement supérieur dans une optique purement concurrentielle. Ainsi, que ce soit la recherche, les salaires des enseignants ou plus simplement les locaux, les élèves du service public sont condamnés à observer, impuissants, des dynamiques de marché qui leurs échappent, et par lesquelles les pouvoirs publics décident si la philosophie ou la sociologie sont utiles. En économie, la théorie orthodoxe domine, tandis qu’en histoire, les compétences scientifiques et intellectuelles apprises et mobilisées par l’élève ne sont perçus comme d’aucune valeur pour le professionnel, alors même qu’elles permettent une souplesse d’analyse et une adaptation aux situations déterminantes dans de nombreux secteurs d’activité.

En effet, plusieurs études américaines démontrent que les étudiants sortant de filières de sciences humaines sont de biens meilleurs managers que ceux sortis d’études scientifiques ou techniques. A l’instar du Canada où se développent depuis plusieurs années cursus et projets alliant sciences dures et technologies aux sciences humaines : cet automne, étudiants en histoire et en ingénierie planchent ensemble d’une part sur une application utilisant la technologie GPS pour guider les touristes, d’autre part, sur des lunettes de réalité augmentée permettant de visualiser dans leur contexte historique les objets anciens. Enfin, il est intéressant de voir qu’en Angleterre, les études de lettres ne sont pas incompatibles avec une carrière de cadre-sup dans les plus grandes multinationales de la City. Ce qui semble absurde en France, permet pourtant aux entreprises britanniques d’être autant rentables qu’innovantes, quand les plus grands cabinets de conseil constatent un retard d’une décennie de la majorité des firmes françaises en matière d’organisation et de pratiques managériales.

L’université a donc aussi une part de responsabilité dans son relatif déclin : celui du conservatisme corporatiste qu’elle maintient derrière des dehors de démocratisation, comme en attestent les projets de thèse menés à la Sorbonne, d’un autre temps comparés à ceux de l’EHESS, pluridisciplinaires et ouverts sur le monde, et qui sont d’ailleurs bien plus reconnus à l’étranger comme dans l’espace médiatique. Thomas Piketty en est l’exemple le plus connu: interviewé à plusieurs reprises sur la nature de sa démarche, l’auteur du Capital au XXIe siècle, se définit davantage comme chercheur en sciences sociales que comme économiste. Ainsi, une des grandes tares de la recherche à l’université est l’excessive étanchéité des domaines de la recherche. Par exemple, il est actuellement difficile de faire une thèse allant de 1400 à 1600 du fait que ces dates chevauchent deux périodes historiques ! Cloisonnements contingents, variables selon les pays, totalement remises en cause dans l’analyse des structures économiques et sociales notamment. En somme, si la recherche avait été si cloisonnée dans les années 1940, un chercheur comme Braudel n’aurait pas pu défendre sa thèse qui a pourtant révolutionné la discipline historique.

braudel001

Le conservatisme comme déshumanisme

Il semble par ailleurs qu’au conservatisme institutionnel se greffe le conservatisme culturel, qui est en décalage complet avec les préoccupations de nombreux élèves. Outre une faible liberté de choix dans les enseignements les empêchant de « se spécialiser », pourtant grande obsession du siècle, les étudiants ne peuvent que déplorer la mise au ban du cinéma ou d’études sociales sur les jeux vidéo ou les réseaux sociaux, pourtant dimensions majeures du paysage culturel et sociologique contemporain.

Or, ces structures immobilistes et ces budgets à la traîne, tout comme ce dédain envers une culture 2.0, alimentent une fuite des cerveaux vers les grandes universités anglo-saxonnes, bien plus dommageable pour la recherche et le prestige des universités qu’un budget qui de toute façon est donc dépensé en pure perte, du moins si l’on raisonne dans une logique nationale et intéressée (comme le font les gouvernements français depuis plus de trente ans). Ce système favorise peut-être une partie de la population, qui se soumet à ce modèle conventionnel, mais ces concentrations de moyens ne permettent pas de garder des élèves brillants qui vont rayonner sous d’autres cieux, à commencer par des domaines d’avenir qui requièrent des budgets importants, mais dont les retombées sont incommensurables : la physique ou l’informatique par exemple, où la France est pourtant loin d’être en retard.

Il y a donc trois dimensions qui permettent de saisir la crise de l’université, concomitante d’ailleurs à une crise de l’emploi : son orthodoxie désuète, les trop faibles financements dont elle fait l’objet et enfin la fuite des cerveaux qu’elle engendre et auquel elle tente de répondre sans réformer le premier et en coupant le budget du deuxième. Pour autant, la schizophrénie maladive de l’université n’est pas irréversible, bien au contraire : elle est une opportunité de révolution pédagogique.

L’école de la deuxième chance n’est pas laxiste

         La pédagogie, mot craint par la pensée conservatrice en vogue ces derniers temps, n’est pas contradictoire avec un respect du professeur et une assimilation des savoirs essentiels : ce sont ses dérives qui le sont ! De nombreuses études, surtout anglo-saxonnes montrent les bienfaits de certaines pratiques pour le développement intellectuel des étudiants. Il est ainsi intéressant de voir la récurrence des articles mentionnant ces études dans les journaux anglais (au moins une par semaine dans Time Magazine et The Economist) par rapport à la presse française qui ne traite quasi-exclusivement depuis neuf mois que de la sélection en master ou des différents classements que subissent les établissements français.

         Les recherches et expérimentations pédagogiques n’ont pas tous recours aux outils numériques (contrairement à ce que présuppose Finkielkraut) : par exemple, la classe inversée vise à faire travailler l’étudiant en amont pour consacrer le temps du cours à la réponse aux questions, à l’approfondissement et à l’explication de notions ; les serious games montre également ces bienfaits pédagogiques étant donné qu’ils exigent une grande implication des participants.

Des perspectives possibles de mutation

         Cependant, l’immobilisme dans les universités est moins prégnant qu’on veut bien nous le faire croire et des changements de grande ampleur peuvent être réalisés. En effet, la loi Fioraso (sur la clarification du cycle supérieur et son articulation avec le secondaire et le monde professionnel) et celle sur l’autonomie des universités, malgré quelques résistances sont appliquées. Cependant ces dernières grandes réformes sont surtout d’ordre organisationnel, les prochaines devront être de grandes réformes structurelles sous peine de mort lente du système universitaire.

         Il ne faut pas hésiter à tordre le cou à certaines organisations syndicales qui sous couvert de démocratie et d’égalité des chances veulent conserver mordicus le système actuel, mais ne comprennent pas que la conservation de celui-ci écrase encore plus l’université (gratuite) par rapport aux grandes écoles (souvent payantes) dans les domaines de la recherche et dans la formation des cadres d’entreprise.

         Les frais d’inscriptions ne doivent pas être un tabou ! Faire payer des frais aux élèves selon une logique progressive afin de rendre une certaine aisance financière aux universités serait une chose à envisager. C’est d’ailleurs une politique que l’université Paris-Dauphine va étendre à la rentrée 2017, université qui offre dans le domaine du marketing et des affaires des débouchés très satisfaisants concurrençant pour certains master 2 les plus grandes écoles de commerce d’Europe. L’aisance budgétaire, une innovation des maquettes pédagogiques ainsi qu’un souci de professionnalisation dès la première année de licence en sont les principaux facteurs.

plans_campus_dauphine

         De plus, largement aboli dans les universités anglo-saxonnes, le système de faculté dans les universités semble un obstacle majeur au développement encore trop timide des double-cursus et à l’institution de laboratoires de recherche croisant diverses disciplines.  

*

           Et comme il convient toujours de combattre la critique avec les armes de la critique, concluons par la citation d’une figure nationale qui, depuis la Troisième République sert de référent majeur à la promotion de la culture française : Rabelais. Auteur d’une langue illégitime, réformateur de la langue officielle, déclarant dans Pantagruel que « science sans conscience n’est que ruine de l’âme ». Universitaires, à vos copies !

LOUIS BARCHON et STANISLAS KIHM