Le vendredi 9 mars 2018, à l’occasion de la journée internationale pour le droit des femmes était organisé la conférence Cervyx Les corps des femmes au sein d’un amphithéâtre de la Sorbonne plein à craquer. À cette occasion, de nombreuses intervenantes ont pris la parole et parmi elles, Fatima Benomar, membre et fondatrice de l’association féministe et LGBT+ Les Effronté.es.

C’est face à une année 2017 très largement marquée par l’explosion de « l’affaire Harvey Weinstein », des mouvements #Metoo, #Balancetonporc et des débats publics autour du harcèlement de rue que nous avons pu assister ces derniers mois – plus récemment jusqu’au festival de Cannes – à une prise généralisée de la parole de la part des femmes. C’est ainsi dans un contexte de débordement médiatique parfois douteux, abject, révoltant et scandaleux que l’intervention de Fatima Benomar intitulée « Les corps des femmes dans l’espace public » s’affiche comme une véritable bouffée d’air frais. En effet, l’intervention d’une trentaine de minutes était tout à la fois saisissante et source d’empouvoirement.

« Imposer sur le harcèlement de rue le regard subjectif féminin »

Nous avons toutes eues un jour ou l’autre à subir un harcèlement de rue. Le harcèlement s’étend et dépasse le cadre même de la rue, nous pouvons alors aller jusqu’à parler d’un harcèlement de l’espace public et semi-public venant contraindre les personnes qui en sont victimes à rendre ordinaire un contrôle de soi, de son corps et de ses déplacements en fonction des heures du jour et de la nuit ainsi qu’en fonction des rues et lieux fréquentés.

 

Plus concrètement, en quoi consiste un harcèlement de rue ?

Bien qu’il soit difficilement imaginable que vous ayez pu passer, non volontairement, à côté des débats générés par la sphère médiatique et les témoignages des milliers de femmes et personnes LGBT+ ayant déferlés sur les réseaux sociaux, le harcèlement de rue, combattu par le collectif Stop Harcèlement de rue, pourrait être défini comme une succession de comportements visant à l’atteinte des libertés individuelles des personnes qui en sont victimes : Les femmes et personnes LGBT.

Ces harcèlements sont quotidiens, journaliers, passant du sifflement à l’attouchement, de l’interpellation à l’insulte, des klaxonnes à des propositions, voire plus souvent à des injonctions à des rapports non désirés, des bruits de bouches à des regards appuyés, des rires gras à des « Pas mal ! », « Beau morceau ! », « Un petit sourire ? », « Faits pas la gueule », « T’es bonne », « Salope », « Tu me suces ? ».

 

Y-a-t-il un harceleur type ?

Non.

Contrairement aux impératifs défendus par le discours hégémonique concédant à une partie de la population l’entière responsabilité et détention de la définition, celle du harceleur des banlieues, c’est le cas des fameux « cols blancs » qui me semble intéressant d’interpeller dès à présent. Il n’y a pas d’harceleur type. Il y a quelques années, alors que je prenais la ligne 6 du métro Parisien tous les matins pour aller dans le 15e arrondissement de la capitale, j’étais continuellement abordée, pressée, touchée et insultée par une proportion toujours plus imposante d’homme en costume-cravate, rasé de près, parfumé, mallette en cuir à la main, parfait costume du bon père de famille, banquier, monsieur tout le monde au sein de la norme parisienne.

Ces rapports de force, de domination que cherchaient à m’imposer ces hommes, par leurs sifflements et autres atteintes continuelles, m’avait forcée à réfléchir aux constructions de cette société patriarcale, permettant à ceux qui en profitent, de s’octroyer une légitimité à la possession du corps des femmes. C’est face à ce « droit » à disposer – du corps – des femmes et à ce que Fatima Benomar aura appelé « la démonstration de notre infériorité » et de notre état de minorité face aux hommes que vont s’être développés des formes d’auto-restrictions au sein de l’espace public. Les femmes et personnes atteintes par ces harcèlements de rue vont développer des « stratégies de survies ».

« Toutes les femmes ont, sans vraiment se le formuler, élaborés, depuis les premières manifestations des harcèlements de rue, (…) des stratégies de survies »

 

« Un mode de vie différencié de celui des hommes »

Qu’est-ce que le harcèlement de rue provoque chez les victimes ?

Fatima Benomar nous parle de « stratégies de survies » s’appliquant à la suite de plusieurs années d’apprentissages et de confrontations aux harceleurs de rues consistant à « tolérer l’intolérable ». Ces stratégies de survies nous les appliquons tous les jours, parfois au point même de les avoirs intériorisées et rendues systématiques voire automatiques. Elles consistent à changer de trottoirs à l’approche d’un groupe d’hommes stationné, à ne plus sortir seule, à adapter sa tenue ou à prendre automatiquement le taxi à partir d’une certaine heure, à ne pas croiser le regard des hommes dans le métro ou dans les autres moyens de transports en communs, à demander à des amis de nous raccompagner jusqu’à la porte de notre immeuble, à demander de fait l’aide et le soutien d’un autre homme face à l’état de vulnérabilité qu’impose l’espace public aux femmes.

 

À ces expériences de l’espace public vécues par les femmes s’ajoutent bien souvent des conseils et autres consignes voire commandements nous incitant à rester dans un espace clos et sécurisé : l’espace domestique et privé. Amis et familles nous invitent à ne pas sortir seules le soir car « tu comprends une femme seule dans la rue, la nuit, c’est dangereux, il faut faire attention », faire attention, attention, danger. On nous apprend à avoir peur, à ne plus oser exister. On nous apprend à avoir peur d’un bruit, d’une brise dans les arbres, d’une ombre, on nous apprend que la rue et l’espace public ne sont pas des lieux pour les femmes, mais c’est pour « notre bien », c’est pour notre bien que nous sommes assommées de conseils, c’est pour notre bien qu’il ne faut pas voyager seule, vous comprenez « c’est dangereux », « on t’aura prévenu ».

 

Il faut se ressaisir de l’espace public et battre en brèche les injonctions faisant de la rue le territoire d’une autorité androcentrée.

 

Mais alors, que et quoi faire ?

Nous suivons avec attention les propositions faites par Fatima Benomar, évoquant l’importance d’agir au sein de deux structures fondamentales : L’éducation et l’urbanisme.

 

L’école, l’enseignement de la violence

Alors que les rendus célèbres ABCD de l’égalité auraient pu d’après Fatima Benomar mener à « une nouvelle génération de nouveaux rapports », leur retrait est représentatif d’un système éducatif extrêmement conservateur et sexiste. Il semble évident de rappeler que l’éducation est un maillon capital dans le démantèlement des stéréotypes de genre, premier pas dans l’abolition de l’hétéronormativité et la ruine des hiérarchisations virilistes et masculinistes.

Toutefois, l’école est aujourd’hui encore le vivier de violences sexistes, succession d’attouchements, d’insultes et d’intimidations auxquels doivent continuellement faire face les jeunes filles des établissements. (L’Express, 07/05/2018)

L’école, le système éducatif n’est aujourd’hui toujours pas à la hauteur des violences exercées, violences qui commencent tôt et qui enseignent rapidement à séparer les filles des garçons. Il y a les garçons et après les filles, il y a les hommes et après la femme.

On nous apprend très tôt à ne pas porter de vêtements « trop » courts, « trop » échancrés, « trop » ceci et « trop » cela. On nous interdit parfois même de nous teindre les cheveux, de porter des jupes « trop longues », manquement indéniable à une féminité célébrée, tout comme on nous interdit de porter des jupes qui seraient au dessus du genou « parce que quand même ça fait un peu…. Enfin voilà… je n’ai pas besoin de te le dire pour que tu comprennes ».

« Le corps masculin n’est pas un problème politique »

Le corps des femmes est très tôt sexualisé, machine à « distraire » les garçons et à appeler au harcèlement. Il faut éduquer les enfants, les adolescents mais aussi les enseignants et les surveillants, les éduquer à agir face à ces violences et à ne pas être les acteurs, les porteurs et les figures d’autorités de ces mêmes violences. Parler du harcèlement au sein de structures scolaires serait un moyen parmi tant d’autres de mettre à mal la base profondément ancrée d’une éducation à la prédation.

 

Genre et géographie sociale (Di Méo Guy)

D’après de nombreuses études dont celles de Yves Raibaud, Genre et espaces du temps libre de 2012 et de la a’urba pour la métropole Bordelaise datant de 2010, l’espace urbain serait un espace profondément genré et constitué de « zones repoussoirs » pour les femmes.

 

Yves Raibaud considère que l’espace public se forme à partir d’un tri en 4 étapes :

  1. La séparation des sexes en lieux distincts
  2. La hiérarchisation des lieux où sont séparés ces sexes
  3. La naturalisation des différences pour légitimer ces séparations
  4. Une injonction à l’hétéronormativité : pas d’hommes dans les lieux dédiés aux femmes, pas de femmes dans les lieux dédiés aux hommes

 

C’est en partant de l’injonction faite à l’hétéronormativité et de la proportion d’espaces urbains dédiés aux hommes, espaces de loisirs et autres lieux d’activités considérés comme « masculin », que les femmes vont se trouver dans un état de minorité face aux constructions leur étant proposées. Le cas des Skate-parks et autres stades sont représentatifs d’un panel d’agencements urbains symboliquement mâle alors que les filles et les femmes seraient « les grandes oubliées des loisirs publics ». (Journal du CNRS, 01/06/2011)

Il suffit de passer dans un parc en plein été pour voir un nombre toujours plus conséquent d’hommes, torses nus, s’activer au développement et à l’entretien de leur musculature au sein d’espace sportif public 100% masculin. Ces espaces s’instaurent comme des lieux de célébration d’une masculinité rutilante, des lieux de monstration d’une virilité plébiscitée par un environnement social proche de l’entre soi. Une géographie de l’universel masculin.

 

La non-mixité normalisée de ces espaces collectifs est aujourd’hui attaquée par des structures telles que l’association Womenability et les fameuses Reclaim the Night (datant des années soixante et dont la dernière édition en date, 2017, à Bruxelles aura été lourdement réprimé).

Enfin, et bien que ce ne soit qu’un témoignage et un appel parmi, malheureusement, tant d’autres, ou bien peut être devrais-je dire un témoignage en plus des autres, je ne peux et nous ne pouvons que vous conseiller de jeter un œil aux lectures complémentaires ci-dessous pour continuer à s’armer contre ce que Fatima Benomar aura appelé une « accoutumance aux violences ».

Delphine Melliès

Bibliographie et lectures complémentaires :

Fatima Benomar

https://effrontees.wordpress.com/category/articles/

 

Le harcèlement de rue

Coustere, Capucine, Le harcèlement de rue dans une perspective de genre : significations, effets, solutions, Mémoire : Institut Études Politiques de Toulouse, sous la direction de Sylvie Chaperon, 2014

http://www.stopharcelementderue.org/

 

Le harcèlement à l’école

https://www.lexpress.fr/education/sexisme-a-l-ecole-le-grand-tabou_2005156.html

https://www.lexpress.fr/actualite/5-exemples-de-sexisme-ordinaire-a-l-ecole_1318832.html

“Chat fesse” ou “jeu de la main”: Les filles subissent des violences sexistes dès la maternelle

L’urbanisme et le genre

Di Méo, Guy, 2011, Les murs invisibles, Femmes, genre et géographie sociale, Paris, Armand Colin

Raibaud, Yves, « Genre et espaces du temps libre », L’information géographique, n°2, vol.76, 2012, pp.40-56

L’usage de la ville par le genre

https://lejournal.cnrs.fr/billets/une-ville-faite-pour-les-garçons

https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-filles-grandes-oubliées-des-loisirs-publics

http://www.womenability.org/