Colonisation : “écœurante œuvre qui se veut humaniste” mais pas “crime contre l’humanité”

Il y a quelques jours, le candidat « ni de droite, ni de gauche » déclarait que la colonisation faite par les puissances dites occidentales était un crime contre l’humanité. Si ces propos ont provoqué le mécontentement de la droite et de l’extrême-droite -ce qui est loin de nous déplaire, admettons-le, ils n’ont absolument aucune véracité juridique et ne se basent que sur un sentiment tout à fait personnel de la part d’Emmanuel Macron.

Une erreur juridique

Si le foisonnement des textes en terme de crimes internationaux rend difficile le fait de dégager une définition pointilleuse, une tentative est largement la bienvenue.

La naissance du concept de “crime contre l’Humanité” remonte originellement aux exactions de la Seconde Guerre mondiale, soumises au tribunal international de Nuremberg. Elle est reprise ensuite par les tribunaux pénaux pour l’ex-Yougoslavie et le Rwanda. Chaque État a ensuite décidé d’intégrer une définition qui lui était propre. En France, il s’agit de l’art. 212-1 du Code pénal français qui dispose :

“Constitue (…) un crime contre l’humanité (…) l’un des actes ci-après commis en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématiqueL’atteinte volontaire à la vie ; L’extermination ; La réduction en esclavage ; La déportation ou le transfert forcé de population ; L’emprisonnement ou toute autre forme de privation grave de liberté physique en violation des dispositions fondamentales du droit international ; La torture ; Le viol, la prostitution forcée, la grossesse forcée, la stérilisation forcée ou toute autre forme de violence sexuelle de gravité comparable ; La persécution de tout groupe ou de toute collectivité identifiable pour des motifs d’ordre politique, racial, national, ethnique, culturel, religieux ou sexiste ou en fonction d’autres critères universellement reconnus comme inadmissibles en droit international ; La disparition forcée ; Les actes de ségrégation ; Les autres actes inhumains de caractère analogue.

On remarque dans un premier temps que le terme « colonisation » ne figure pas dans cette liste, ou même dans le statut de Rome qui a institué la Cour pénale internationale. Par conséquent, pour qualifier toute « l’œuvre colonisatrice » de crime contre l’humanité, il est nécessaire d’avoir l’appréciation de juges sur les faits qui ont été commis pendant celle-ci.

En conséquence, personne ne peut se prononcer aujourd’hui si la qualification juridique qu’il convient de donner à la colonisation, encore moins un candidat à la présidentielle, ancien banquier, qui n’a pas les connaissances juridiques et historiques nécessaires pour se prononcer dessus. Seul un juge se fondant sur les faits historiquement perpétrés peut le faire. Et ce n’est pas (encore) le cas. Emmanuel Macron élude ainsi l’état actuel du droit, en se fondant sur quelque chose de tout à fait personnel. Mais pourquoi ?

L’exultation d’un sentiment pour la chasse aux bulletins

C’est la raison principale pour laquelle le candidat a prononcé ces mots en Algérie. Il est nécessaire de rappeler d’abord le stigmate profond que la colonisation a laissé dans la chair de l’histoire française. L’exemple le plus flagrant est celui de la guerre d’Algérie, durant laquelle le comportement de l’armée française, tout comme celui de l’armée algérienne, reste assez tabou à évoquer. À ce moment, on ne pourrait que saluer l’expression de Macron qui, bien que manquant de rigueur juridique, met en avant un sujet que l’on ne veut pas évoquer en France. Cela aurait pu être une maladresse simple, un raccourci simpliste, comme c’est monnaie courante en politique. Mais cette évocation semble bien moins honorable dans les objectifs qu’elle poursuit.

En réalité, dans un État avec plus de 1,5 millions de personnes d’origine ou de nationalité algérienne, n’ayant pas tendance à se retrouver dans les arguments xénophobes de la droite et de l’extrême-droite, le candidat tente d’obtenir de nouvelles voix ou opinions qui lui sont favorables en flattant, en touchant un point sensible de cette part de la population. C’est donc strictement un calcul politique qui est fait et non une volonté de nous montrer la voie de la vérité et de la sagesse comme le veut la dimension christique qu’il entend dégager.

Un rejet nécessaire des discours de la droite

La première chose à faire est bien sûr d’écarter les discours absolument écœurants de la droite et de l’extrême-droite qui portent fièrement le drapeau de la colonisation comme une brillante diffusion de la culture française à travers les continents, sans bien sûr en mentionner les victimes, massacres et autres tords des États colonisateurs, mais sans oublier cette volonté d’oublier le passé afin de « cesser de culpabiliser la France et les Français ». Notons d’ailleurs ce léger paradoxe : d’un côté, la France peut être fière de son œuvre colonisatrice mais elle doit aussi se déculpabiliser, sous-entendant qu’elle a commis quelques choses semblant répréhensibles…

N’en déplaise à nos camarades de l’autre côté de l’hémicycle, la colonisation est bien plus répréhensible et condamnable qu’humaniste. Si les hommes politiques de la fin du XIXe siècle faisaient les louages de l’invasion française des autres continents avec cette vision très évocatrice de Jules Ferry affirmant que « les races supérieures » avait un devoir de civilisation des « races inférieures », cette vision racialisée est surtout accompagnée de massacres et de répressions.

Si l’on remonte aux conquêtes espagnoles de l’époque moderne, on peut évoquer la décimation des indiens d’Amérique, qui vont 95 % d’entre eux décimés notamment par les maladies importées d’Europe ainsi que les exploitations faites d’eux par les colonisateurs qui ne les considéraient pas comme des humains au sens religieux du terme. Pour prendre des cas un peu plus français : l’insurrection des Malgaches dont la répression française a fait environ 70 000 morts en 1947, la torture des Algériens rebelles durant la guerre d’Algérie (1954-1962), celle-là même dont s’est vanté un certain Jean-Marie Le Pen, etc.

Un apport culturel, vraiment ?

Enfin, concluant sur l’aspect du merveilleux apport culturel que la France a apporté à ces pays. De prime abord, si les partisans de la colonisation affirment cette mission civilisatrice, c’est bien un point de vue franco ou européo-centré qui s’exprime ici, étant donné qu’il n’est nullement envisagé qu’une autre forme de civilisation ou d’organisation sociétale n’existe en dehors de celle des sociétés européennes occidentales. Quelque soit le continent ou la région où les Européens occidentaux ont posé leurs valises et leurs égos, une organisation sociétale était déjà établie mais elle était simplement différente de celles des Européens. Une autre justification serait-elle possible ? Par hypothèse, listons les épices, l’or, les armes, les esclaves et autres. Autrement dit, toujours le même motif, le capital et l’enrichissement.

En définitive, la richesse et les capitaux valent-ils davantage que la vie des millions de personnes tuées, torturées, massacrés, déportées ? La réponse s’impose d’elle-même…

Rappelons aussi à nos amis de droite que si la France et l’Europe occidentale ont certes des richesses immenses en terme de culture, les régions qui ont vu débarquer les colonisateurs sont au moins égales sur ce point. Et oui, c’est ce qu’on appelle les échanges culturels en histoire, parce qu’en définitive, ces pays et régions ont également influencé et émerveillé les Européens, tout en apportant des changements à leurs modes de vie. Par exemple, buvez un café sucré en terrasse à Paris au XIXe siècle : votre tasse en porcelaine (Asie) contenant du café (découvert originellement en péninsule arabique) et un sucre (Amérique) n’a rien d’une boisson typiquement française… Bien qu’irritant la droite qui ne veut guère voir l’évidence, la France et ses propres clichés sont issus d’une histoire multiculturelle.

Que faire de ce sujet ?

Il s’agit d’abord de savoir comment qualifier la colonisation. C’est la véritable question, car si le candidat s’est risqué à qualifier la colonisation de crime contre l’humanité, une incertitude persiste encore sur sa qualification. Chaque politique qui s’y risque marche sur des œufs généralement, car en ne voulant pas froisser une partie de l’électorat, on en froisse une autre. En réalité, la colonisation est une œuvre tout à fait abjecte dans la mesure où son but était purement économique et non humaniste. Dans sa réalisation, c’est encore pire : avec les massacres et même le déni de la qualité d’humain aux Américains puis aux Africains, ne peuvent compenser les éventuels apports culturels de la France vers ces régions.

Le problème en France aujourd’hui, comme évoqué précédemment, est qu’elle n’assume guère ce qui s’est passé. Si la droite et l’extrême-droite clament cette volonté d’arrêter de culpabiliser les Français sur ce point, la France n’a jamais réellement assumé tout ce qui a été fait. Si notre pays veut avancer en tirant des leçons du passé, il doit absolument assumer ce passé amère qui continue encore aujourd’hui de miner le pays et de diviser la société. Le problème n’est pas la colonisation en elle-même mais bien les nombreuses abjections qui constituent son système nerveux.

« Pour défendre Barbie, j’ai dit aux accusateurs : ce que vous lui reprochez, vous l’avez fait vous-mêmes sous la colonisation. Alors, à quel titre vous permettez-vous de le juger ? » Jacques Vergès, avocat du chef de la Gestapo de Lyon Klaus Barbie.