Comment avoir du succès au théâtre ? On a demandé à Alexis Michalik.Comment avoir du succès au théâtre

Pour le savoir j’ai interrogé l’auteur et metteur en scène Alexis Michalik sur sa manière de travailler et de concevoir son métier. Ses trois dernières pièces (Le Porteur d’Histoire, Le Cercle des Illusionnistes, et Edmond) ont été des francs succès.?

Qu’est-ce qui qualifie un bon metteur en scène ?

Je pense qu’il y a plusieurs choses : pour moi c’est quelqu’un qui a une vision, qui a envie de raconter quelque chose, qui sait ce qu’il veut. C’est aussi quelqu’un qui sait être diplomate et être un chef d’équipe.
Avant tout, un bon metteur en scène c’est un bon chef d’équipe. C’est quelqu’un qui fédère une équipe. C’est quelqu’un qui sait parler à tout le monde. C’est quelqu’un qui sait avancer vite vers son but, qui sait écouter et qui sait imposer.

C’est quelqu’un qui parvient à tirer le meilleur de tous les gens avec qui il va travailler. De tous les domaines de tous les secteurs : la scénographie, les costumes, les acteurs bien sûr, la musique, les lumières.

Finalement, je crois quand on sort d’un spectacle et que tous les acteurs sont bons et bien on peut être certain que c’est un bon metteur en scène, parce que s’ils sont tous bons c’est qu’ils sont tous dans le même code de jeu et qu’ils ont été dirigés pour arriver à faire un ensemble.

Faut-il aimer les acteurs pour être un bon metteur en scène ?

Oui je pense qu’aimer les acteurs c’est la base si on veut être un bon metteur en scène. De toute façon globalement si on veut faire du théâtre il faut aimer les acteurs parce qu’ils sont quand même une bonne partie de ce métier.

Comment recrutez-vous vos comédiens ?

Je les recrute soit parce que j’ai déjà travaillé avec eux et qu’ils se sont bien comportés, soit parce que je les vois dans des pièces et que je me dis qu’ils sont supers.

En général je m’efforce de réfléchir longtemps à qui serait le meilleur comédien pour tel rôle avant d’aller le proposer. Je n’aime pas les castings avec 400 personnes.

Moi ce que je veux c’est : voir une personne, lui faire lire le texte et voir si ça correspond à ma vision.

Ensuite je me renseigne pour savoir si c’est un camarade agréable lors d’une longue tournée.

Si vraiment j’ai besoin d’un physique ou d’une voix particulière, je fais le tour des sites de comédiens, je regarde un peu les têtes et je vois si ça peut correspondre à mon personnage.
Mais il se trouve que je suis moi-même comédien et que j’ai pas mal tourné entre les cours de théâtre, les tournages et les pièces : je connais donc pas mal de monde.
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Qu’est-ce qui qualifie un bon auteur ?

Je pense qu’un bon auteur doit savoir écouter et surtout être curieux, la curiosité à mon sens c’est l’un des pilier d’un bon auteur.

On dit aussi que la capacité principale d’un bon créateur c’est d’être objectif sur ce qu’il fait, c’est-à-dire être capable de se relire et de se dire « ça c’est bien il faut que je le garde » et « ça c’est pas bien, pourquoi  ? Comment je peux le rendre meilleur ? ».

A partir du moment où on a cette objectivité, cette honnêteté intellectuelle par rapport à ses propres créations, on peut avancer et s’améliorer : on devient alors un bon créateur.

Faut-il aimer les humains pour être un bon auteur ?

Non, on peut être un très bon auteur et détester les humains. J’imagine que c’est possible.

Est-ce qu’une pièce doit bien se terminer et être une comédie pour être un succès ?

Non, pas du tout. Je pense que ça peut être une fin triste, mais j’ai personnellement besoin de mettre de l’espoir.

C’est parfois une fin ouverte comme dans Le Porteur d’Histoire.

Parfois une fin très nette et très claire comme dans Edmond puisque ça s’arrête au moment où il devient ce qu’il est : Edmond Rostand, le poète qu’on connaît. (ndlr : L’auteur de Cyrano de Bergerac)

En tout cas j’ai besoin qu’on reste sur une note d’espoir, pour le simple fait de sortir du théâtre avec un sentiment d’avoir passé une soirée agréable car je n’aime pas mettre les gens dans un malaise.

J‘ai du mal avec la sensation de malaise au théâtre, la sensation de ressortir avec une espèce de goût bizarre dans le ventre.

Je pense qu’on peut voir des choses très dures, on peut être même bouleversé par des spectacles en voyant par exemple des tragédies affreuses mais j’ai besoin qu’à la fin il y ait un soulagement. On nous dit « la vie ça peut être cette horreur là, mais on ne va pas terminer là-dessus.

Est-ce qu’on peut progresser en théâtre ?

Au départ quand j’ai commencé à faire de la mise en scène c’était juste diriger les acteurs et avoir du rythme, puis au fur et à mesure est née une sorte de vision esthétique et technique.

Par exemple je conserve un mur central parce que ça me permet de déplacer la pièce un peu partout en tournée.

Je pense qu’on peut évidemment progresser, même si ça ne veut pas dire que les pièces sont forcément de mieux en mieux.

Je pense qu’un créateur doit se remettre en question perpétuellement pour avancer et évoluer. Il faut explorer des domaines qu’il ne connaît pas, il faut qu’il essaye des choses nouvelles.

On peut très bien faire un spectacle raté et puis un spectacle très bon ensuite et puis de nouveau un spectacle raté, il n’y a pas de progression normale et évidente.
Ce qui compte c’est qu’on apprenne de chaque expérience.
Un peu comme pour tout finalement, comme pour l’amour par exemple, ou… tout.

Est-ce difficile de devenir un artiste en France en 2016 ?

Je pense que ce n’est pas plus difficile qu’à d’autres époques. Je pense que c’est beaucoup plus facile de devenir un artiste en France en 2016 que ça ne l’était en 1400. Je pense qu’on a quand même un certain confort.
Il y a des pays où devenir un artiste c’est une utopie, ça n’existe pas, ça n’est pas considéré dans la liste des options possibles. En France, à Paris notamment, c’est quelque chose qui est parfaitement commun.
Donc oui ça n’est pas si difficile que ça. Par contre : durer, ça c’est un peu plus difficile…

Est-ce que vous considérez que la pièce Edmond est du théâtre populaire ?

« Absolument. Edmond c’est du théâtre populaire puisque c’est drôle et puisque c’est un divertissement. Mais un divertissement que j’espère intelligent. J’aime les auteurs comme Alexandre Dumas. J’aime quand c’est généreux et intelligent.

Pensez-vous avoir fait des progrès depuis Le Porteur d’Histoire ?

J’ai fait des progrès de manière générale sur ma conception de la scène et de la scénographie par exemple parce que c’est quelque chose qui m’était complètement étranger et même avant le Porteur d’Histoire quand j’ai fait mon premier spectacle c’est quelque chose qui m’était complètement étranger.

Au fur et à mesure j’apprends, de spectacle en spectacle à appréhender de mieux en mieux l’utilisation des lumières, l’utilisation des décors, puis l’utilisation de la musique et de la vidéo et toutes ces choses qui forment la mise en scène.

Pensez-vous que le théâtre se porte bien en France ?

Je pense que le théâtre se porte mieux en France que dans bien des pays, puisqu’il y a une production théâtrale riche, foisonnante et régulière, ce qui n’est pas le cas de beaucoup beaucoup de pays.

Je pense que la façon dont on traite les acteurs, la chance qu’on a d’avoir un système d’intermittence ça nous permet d’avoir beaucoup de gens qui en vivent et qui ne sont pas obligés d’être serveur à côté.

Y a-t-il a trop de théâtres ?

Non, je pense qu’il n’y en aura jamais trop.

En 1917, en Russie, il y avait une production cinématographique de cent films et on s’est rendu compte qu’il y avait à peu près dix films sur les cent qui étaient bons.

Donc on s’est dit « on va produire que dix films, comme ça ils seront forcément bons. » Sauf que sur cette production la règle s’est révélée la même et il n’y avait qu’un bon film sur les dix. Donc je pense qu’il n’y aura jamais trop de théâtre.

Y a-t-il une franche séparation entre théâtre privé et théâtre public ?

Oui clairement. Ce n’est pas forcément le même public. Ce n’est pas les mêmes acteurs, pas les mêmes metteurs en scène, pas les mêmes créateurs…

Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’un spectateur ne peut pas aller voir deux pièces qui soient une dans le public et l’autre dans le privé. Il y a pleins de gens qui vont voir les deux.

Et il y a des auteurs et des metteurs en scène qui sont fortement influencés par les grands metteurs en scène du théâtre public comme c’est le cas pour moi puisque je me retrouve plus dans le travail de Ariane Mnouchkine, de Peter Brook, de Jean-François Sivadier ou de Simon McBurney que dans celui de metteurs en scène du théâtre privé.

En revanche pour ce qui est de la narration et pour ce qui est de l’efficacité de la structure moi je me sens plus proche du théâtre privé puisque je trouve ça plus simple. Et même dans le rapport au spectateur je trouve ça plus simple puisque c’est « si ça vous plaît venez et payez votre place ».

Edmond se joue au Théâtre du Palais Royal tous les jours sauf le lundi et pour longtemps, sans aucun doute.