Continuer. Lire jusqu’au bout.

Salué par la critique lors de la rentrée littéraire, Continuer de Laurent Mauvignier est un livre à la fois ennuyeux et passionnant. C’est peut-être là sa force. 

L’histoire est banale, bien qu’hors du commun. On en comprend rapidement les ficelles : une femme seule qui s’évide dans une vie sans intérêt, un ado qui s’éloigne d’elle et de la vie, dans une rébellion sourde comme le ronronnement du métro-boulot-dodo. Un ex mari peu concerné, sarcastique, qui renvoie la faute à la mère – trop laxiste ?

Alors la jeune femme a l’impulsion un peu folle, folle pour la société, de partir trois mois traverser les steppes du Kirghizistan à dos de cheval. Fuite d’occidental branché ? Tentative de se reconnecter comme le dit la mode, de prendre du recul en allant là où la nature écrase ? Sortir de la mode c’est souvent la suivre.

On sait de quoi il s’agit et où l’on va. Il  y a bien quelques retours en arrière qui teintent le parcours, mais c’est un procédé connu qui ne fait que pousser le récit dans la direction que l’on connaissait déjà.

L’écriture est élégante et précise, mais transparente. Elle est parfois un peu chargée, comme le sont ces écritures contemporaines qui veulent émouvoir, mi réalistes mi lyriques : « Maintenant, comme enroulées aux bourrasques et au son qui tape et résonne au loin, les vagues frappent la plage, et la masse épaisse et sans grâce des rouleaux retombe et s’écrase comme de gros sacs qui explosent sur le sol. »

On sent, dès les premières dizaines de pages, qu’entre l’ouverture et la fermeture du livre, il n’y aura pas d’ennui, mais aucun souvenir à la sortie.

Et puis l’on arrive, avec un sentiment de devoir en cours d’accomplissement et sans envie – comme lorsque l’on soutient un septuagénaire pour une élection présidentielle – on arrive au chapitre trente. En cinq pages, on se sent emporter comme une image s’étire et s’évapore dans le vent, vers un ailleurs.

En cinq pages, le parcours de Sybille est tout entier résumé, projeté même : sa réussite en chirurgie, sa liberté de moeurs et les garçons de passage qui ne l’intéressent pas, un militantisme de gauche comme on se laisse emporter par une foule, contre l’extrême droite, mais le refus du jeu des partis et de l’engagement.

La lassitude domine. On découvre un projet d’écriture.  Mais « elle y a renoncé parce qu’elle a choisi de tout donner à ses études. Parce que sa façon à elle d’être révolutionnaire, c’est de faire que dans sa famille au moins une personne fasse des études, au moins une femme, pour une fois, qu’elle fasse un métier prestigieux. » 

On se sent emporté vers un autre livre, un livre dans le livre. Le récit linéaire, la trame conventionnelle, l’écriture conformiste étaient-elles des leurres ? J’aime à les voir comme la couverture d’une opération de contrebande. Car il s’agit d’un contre-livre, subversif et vivifiant, entre les lignes du roman contemporain un peu fade.

Il commence au chapitre trente et surtout à ces lignes finales : « Elle ne fait pas vraiment de politique, c’est normal, elle a dans son tiroir la seule arme réellement efficace contre la lepénisation des esprits – son roman. » La politique claque dans le roman comme un pistolet dans un concert – on a souvent interprété cette image de Stendhal comme un rejet de la politique dans le roman, mais il en faisait lui-même un usage extensif. Il aimait le claquement dans l’ambiance feutrée et ennuyeuse.

Il y a ce rêve qui revient durant le voyage. Sybille à l’arrière du scooter d’un amour de jeunesse et Heroes de Bowie par dessus, Heroes qu’écoute aussi Samuel, avec ses écouteurs qu’il protège durant le voyage comme un lien. Sa musique est une protection qui l’enveloppe et qui contient sa colère, là-bas où les espaces infinis pourraient la laisser éclater, comme lorsque sa mère y rencontre un homme.

Je ne partage pas l’opinion des critiques, qui ont vu là une épopée fabuleuse, une relation mère-fils fascinante, une écriture forte et entrainante. Sur tous ces points, le livre déçoit. Mais il surprend ailleurs et déjoue la lecture linéaire.

Continuer, cela veut dire s’enfoncer dans la fadeur et garder l’espoir secret, caché dans un tiroir, révélé durant un voyage lointain, que l’on se réveillera. C’est un livre à relire.

Matthieu Febvre-Issaly

www.matthieufebvreissaly.com

Continuer, Laurent Mauvignier, Les éditions de Minuit, 2016.