Contre la féminisation des mots, ils sont la conséquence et non pas la cause6 min read

Catégories Contributions, Inégalités de genres, Société

Les mots sont des armes, ils sont une redoutable manière d’asseoir son autorité et sa légitimité. Mais ils sont aussi le fruit d’une bataille sémantique en plusieurs rangées, sur de nombreux sujets politiques.

A propos du féminisme, la question de la sémantique est d’autant plus intéressante qu’elle est au coeur de la préoccupation de certain-e-s militant-e-s (dédicace à nos ami-e-s féministes).

Avant de poursuivre dans cette tribune annoncée comme « contre la féminisation des mots », je me positionne par rapport au féminisme en tant qu’allié.

Je ne sais pas si je suis « proféministe » ou « féministe allié » mais là aussi, les mots ont du sens. Le sujet étant brûlant, je vous renverrais à la longue explication de Suzanne Zaccour de la différence entre les deux positions qu’un homme peut adopter face à la question féministe et à un tutoriel sur les 8 totems de l’homme proféministe

En effet, un homme, par principe, ne peut pas selon moi être « féministe » car le problème et avant tout interne à la condition féminine et c’est à mon sens un combat de femmes qui doit avoir lieu avant d’être une bataille contre les hommes.

Ceci étant dit, la question de la sémantique est centrale ici. Les mots ont un sens, ça c’est acquis ; les mots sont des armes, ça aussi c’est acquis; et les mots deviennent alors la vitrine d’une confrontation idéologique. Alors, quand il s’agit des genres, le concept même du mot devient centrale parce qu’elle s’expose frontalement et que l’inégalité se ressent intrinsèquement dans la phrase.

Les pronoms personnels par exemple s’érigent de la manière suivante : je, tu il/elle, nous, vous, ils/elles. Mais lorsqu’il y a un homme et une femme, on les remplace par le « ils ». Si dans un groupe il y a dix femmes et un homme, on dit et écrit « ils » aussi. 

Je pense qu’il y a une bataille à mener sur ces sujets, certains mots qui doivent ou qui peuvent être féminisés. 

Mais dans le même temps, force est de reconnaître que la question sémantique n’est pas l’enjeu premier des inégalités hommes-femmes, que les mots des inégalités sont ici, non pas une cause mais bien une conséquence. Les mots, pour ce qui concerne la situation des femmes par rapport aux hommes, sont bien le résultat de la victoire du patriarcat sur l’égalité. On dira « ils » parce que c’est comme ça, point. Et personne ne pourra rien y faire parce que c’est dans les moeurs, dans les traditions et dans notre langue intrinsèquement établi tout comme le pluriel allemand qui donne l’avantage au féminin. 

Et cette réalité intervient en fait dans une situation très simple : dans une langue, lorsque l’un des genres prend le pas sur l’autre dans le pluriel, il devient neutre. Je n’ai par exemple jamais vu celles et ceux qui s’offusquent d’une utilisation des masculins remettre en cause le pluriel ou demander à ce que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen soit réécrite. 

Ce sont des bases linguistiques tellement fortes et tellement enracinées dans notre littérature et dans notre manière de nous exprimer qu’on ne pourra pas les changer à moins d’une véritable Révolution. 

Il y a donc, dans le militantisme pro-féminisation des mots, une conception qui me semble bien trop simplifiée des inégalités. Les inégalités s’exposent dans les faits, les mots ne font que les retranscrire. S’il y a une bataille, elle a lieu sur le plan des idées, dans la réalité. 

On peut avoir une langue machiste et être un pays égalitaire comme on peut être un pays machiste et avoir une langue à vocation égalitaire. En Allemagne par exemple, là où le féminin est pluriel, il y a autant voire plus d’inégalités qu’en France entre les femmes et les hommes. 

Par conséquent, s’il y a bataille, elle n’a pas lieu dans les dictionnaires, car la bataille sémantique se mène déjà à l’Académie française dans laquelle doucement, des mots sont féminisés.

Le dictionnaire a ouvert ses pages, dès 1935 à « artisane » et à « postière », à « aviatrice » et à « pharmacienne », à « avocate », « bûcheronne », « factrice », « compositrice », « éditrice » et « exploratrice ». Depuis, l’évolution ne cesse de se renforcer et c’est une bonne chose.

L’Académie a délimité un domaine réservé, celui des fonctions. Une fonction d’élu contrairement à une fonction de métier n’a pas vocation à se féminiser puisque la fonction (mot féminin, au passage) a vocation à être neutre. 

C’est bien l’Académie qui a autorité.

On peut chacun dans son coin défendre quelques néologismes parce que des mots n’existaient pas avant (« tweeter », « textoter », « Internet ») mais qu’on ne nous retire pas le droit d’appeler une avocate « Maître » plutôt que « Maîtresse » (comme l’indiquait Isabelle Coutant-Peyre il y a quelques années) ou d’appeler Madame le Maire et non pas Madame la Maire (comme le demande Anne Hidalgo).

Aussi, il est convenu qu’on ne dit pas, en langage soigné, Madame la Professeure mais Madame le Professeur, qu’on ne dit pas enfin « poétesse » ou « doctoresse » mais « poète » et « docteur« . 

Et il n’y a aucune autre raison que d’utiliser les mots qui existent en fonction de ce qu’en établit l’Académie française. 

Alors l’Académie reconnaît par exemple le droit d’utiliser l’expression « Madame la Présidente » si la demande est formulée par l’intéressée à l’intérieur d’une structure régie par un règlement. Dans ce cas, il faut évidemment respecter le choix, comme on doit respecter le choix de Madame le Maire d’être appelée Madame le Maire. 

Je prends pour un exemple la polémique avec Julien Aubret, député LR qui apostrophait la Présidente de séance à l’Assemblée nationale sous l’expression « Madame le Président » plutôt que « Madame la Présidente » comme elle l’avait demandé. La position du député ici est stupide, puisqu’à défaut d’être sémantique l’expression était utilisée à des fins directement polémiques.

Pour conclure, Mesdames et Messieurs, à défaut d’avoir autorité sur les mots, faites plutôt des propositions concrètes sur les inégalités salariales, sur le harcèlement sexuel et moral ou encore sur les violences qui peuvent être faites aux femmes au lieu de vous attaquer à la sémantique car d’une part, la bataille est perdue d’avance, et d’autre part, l’effet de cette bataille sur les inégalités réelle ne sera rien comparé à ce que vous aurez pu faire directement en pratique. 

Il n’y a pas de petites victoires, mais concentrons nous sur les grands enjeux politiques plutôt que sur les batailles linguistiques interminables. Non pas que la bataille sémantique soit vaine, mais que bien souvent nous l’érigeons en vitrine d’une problématique bien plus large, soit pour se donner un style, soit pour éviter à parler du fond.

Et croyez moi, si on s’attaque aux gros morceaux, les mots tomberont, parce que bien souvent, les mots sont la conséquence de la victoire, ils sont les armes du plus fort sur le plus faible. 

Etudiant parisien en droit, passionné de politique et d'actualité. Engagé en faveur des grandes causes du progrès.