La culture du viol, entretenue par les forces de l’ordre6 min read

Catégories Contributions, Inégalités de genres, Société

“Culture du viol” : paradoxale, cette expression consacrée en 1974 par deux féministes américaines ? Le viol est un crime et, plus largement, les violences sexuelles sont répréhensibles par la loi. « Viol » sonne comme sordide, terrible, intolérable. On peut avoir l’impression qu’il s’agit là d’un fait condamné par la majorité. Comment l’acte infâme peut-il alors être associé au terme de « culture » ? L’auteure et militante Gaëlle-Marie Zimmermann l’explique avec clarté. La culture du viol, c’est « l’ensemble des choses auxquelles on croit en ce qui concerne le viol, et qui contribuent à alimenter une tolérance en faveur du viol ».

Ces idées sont présentes dans de nombreux domaines. Ainsi l’éducation est-elle parfois la source de certaines idées aliénées. Par exemple, un simple « met plutôt un pantalon » mu par l’inquiétude d’un parent concerné contribuera à l’idée sous-jacente qu’il y a dans le port d’une jupe une certaine négligence de celle qui l’arbore. De même, l’analyse de certaines chansons françaises dénote la transmission de clichés relatifs au viol. Les arts, et notamment la peinture, n’en sont pas exempts : le célèbre tableau  de Fragonard « Le Verrou » qui met en scène un viol a pu être présenté comme une œuvre relatant l’amour.

La culture du viol est donc loin des traits grossiers tracés par certains de ses détracteurs. On se place bien loin des banderoles pro-violence sexuelle en manifestation ou d’un discours prônant explicitement l’humiliation ou la banalisation des victimes de viols. Les idées préfabriquées, réflexions dénaturées et autres raccourcis qui la composent sont subtils, implicites et latents : ils sont d’autant plus pernicieux et dangereux que la dérive est encouragée tout en finesse. Potentiellement, la culture du viol concerne tout le monde. La propagation de croyances infondées la renforce. Parmi les acteurs de sa prolifération toutefois, certains occupent une place de choix : les forces de l’ordre. L’essence même de la mission policière est de protéger la population contre les troubles à l’ordre public, l’atteinte aux biens et personnes, et donc a fortiori les atteintes sexuelles à l’intégrité physique. Lorsque les voitures à gyrophare estampillées des couleurs françaises ralentissent pour siffler des passantes et leur faire part de commentaires graveleux, on peut commencer à émettre quelques doutes. Lorsque de multiples victimes témoignent, il faut se rendre à l’évidence.

Consentement et respect de la procédure pénale : des notions peu maîtrisées

« Ma demande de plainte a été refusée ». En France, porter plainte est un droit que les officiers de police ne peuvent entraver. « On m’a renvoyée vers un autre commissariat. Je n’étais pas au bon endroit géographique par rapport à mon domicile ». Depuis une circulaire de 2001 visant notamment la facilitation du dépôt de plainte, il est précisé que les plaintes doivent être reçues même si le service est territorialement incompétent. Le but est de faciliter la démarche de la victime. Dès lors qu’elle exprime sa volonté de déposer une plainte, celle-ci doit être enregistrée par procès-verbal.

« J’ai été prise en photo. L’officier a dit que cela faisait partie de la procédure lorsqu’il s’agit de violences à caractère sexuel. » « Il m’a demandé de me lever afin de prendre une photo de plein pied, puis de mon visage seulement. C’est la procédure normale ». Une disposition procédurale aussi bien cachée que la Chambre des Secrets, qui ouvre grand la porte aux discriminations quant au traitement des victimes, fondées sur le physique.

Derrière les termes « violence, contrainte, menace ou surprise » employés par le Code pénal se cache la notion de consentement. C’est l’absence du consentement qui distingue la relation sexuelle du viol, et non la seule expression explicite du refus, qui n’en n’est pas l’unique forme. Le silence, l’inconscience, l’état d’incapacité de consentir (état d’ébriété, emprise de substances psychotiques) ne peuvent donc donner lieu à un consentement valable. De même, un consentement extorqué par la violence, la menace ou la force, provoqué par la peur ou la résignation, n’est pas un consentement valable. Pourtant, les comportements de certaines victimes sont regardés comme approbateurs car le refus n’a pas été assez virulent. « Tu avais bu, ce n’est pas très responsable, tu aurais pu t’y attendre ». « En même temps, est-ce que tu as vraiment dit non, est-ce que tu l’as repoussé ? Si tu ne t’es pas débattue, tu étais sans doute d’accord ». Un petit tuto consentement ne fera sans doute de mal à personne :

Sexisme, scepticisme, paternalisme : les remarques dont on se passerait volontiers

Sexisme. « Comment étiez-vous habillée ? ». Comme tout le monde : en noir. « Oui, en même temps, vous les avez regardés. Faut pas chercher non plus ». « Toi encore, je comprends, t’es pas mal. Mais ta copine, elle est toute plate ». Le surréalisme des répliques empeste le malaise.

Scepticisme. « Agression, agression ? Non mais parce que s’il vous a juste bousculée ou pelotée, on a d’autres trucs à faire ». Paie ton climat de confiance. «  Quand j’ai voulu déposé plainte, on ne m’a pas tout de suite laissée entrer dans le commissariat. On m’a demandé pourquoi je venais afin de s’assurer que c’était sérieux. J’ai du raconter mon viol en détails, dans la rue, à l’interphone ». Le scepticisme mène à la dédramatisation. La dédramatisation, à la banalisation. Et la banalisation, c’est la culture du viol.

Paternalisme. « Ne rentrez pas seule, le soir, ou alors avec des vêtements plus larges ». « Vaut mieux ne pas être toute seule dans la rue, quand on est une femme ». « Faites attention ». Conseiller les victimes est-il réellement plus efficace qu’instruire en amont les coupables ? Et si on mettait ces poussées de pédagogie plus que maladroites au service d’une vraie éducation anti-culture du viol ?


Témoignages anonymes multiples et concordants

Rape : the first sourcebook for women, N. Connell & C. Wilson (1974)

A “Rape Culture” Tutorial for the Naysayers, T. Drimonis

Rapport « Impact des violences sexuelles de l’enfance à l’âge adulte » (Association Mémoire Traumatique et Victimologie auprès des victimes de violences sexuelles)

Violences sexuelles : les 40 questions-réponses incontournables, M. Salmona

http://www.cultureduviol.fr par G.-M. Zimmermann

https://payetapolice.tumblr.com/