La boule rouge

« Venez nombreux, repartez malheureux » déclame laconique l’homme à la chemise blanche rayée noire. De sa mâchoire proéminente surplombée d’un long chapeau débordant sur son crâne, à son air livide et ses poches sombres sous de grands yeux affaissés, le maestro du Dark Circus ne nous semble pas aussi dangereux qu’il voudrait le suggérer.

Curieux personnage, il inspire une sympathie d’étrange odeur.

Le Dark Circus s’est logé au théâtre Monfort

Le décalage certain opéré entre l’attitude maladive de l’homme et sa menace enfantine, proférée avec lassitude, remue le spectre du public- venu assister à la première, les grands d’esquisser un sourire, les petits déjà de ne plus se tenir.

On se demande si le forain n’a pas pris froid dans sa roulotte installée derrière le charmant théâtre Monfort, caressant le flanc nord du parc George Brassens; connivence ou non avec ce grand conteur, se murmurent ironie et charme obscur au cœur du mégaphone.

Un travail minutieux, de projections et de création

S’il est vrai qu’une marionnette amuse plus souvent qu’elle n’impressionne, il ne faut pas attendre plus de quelques minutes pour que ne s’installe un silence respectueux devant le travail de création et de projection des artistes. De part et d’autre de la scène, deux hommes en chemises pastels s’affairent, pendant que trône au milieu un grand écran sur lequel prendra Vie et Art. 

La toile plane reflète immédiatement les actions coordonnées du duo: l’un s’occupe de l’accompagnement musical, parfois au piano, tantôt à la guitare, toujours à la batterie ou aux percussions mais jamais sans ses “pads”.

Il anime les dessins de son compère qui lui, sous nos yeux ébahis, fait naître sur le vif les décors d’une campagne calme, d’une ville anonyme et surtout du chapiteau magique où se promènent leurs marionnettes.

Un public réactif, tantôt silencieux, tantôt passionné

Sonnent dans le cirque, les éclats d’un public fictif scotché aux tours et acrobaties d’illustres artistes, venus du monde entier pour rater avec brio, splendeur et maladresse leurs prestations.

Le public réel, celui-ci confortablement installé au fond de son fauteuil/strapontin dans la salle comble, s’esclaffe des réactions de l’assistante imaginaire, horrifiée par le lion qui mangea en un instant son dresseur, la trapéziste qui s’écrasa au sol, le lanceur de couteau chinois qui tua sa compagne italienne, l’homme qui vit sa propre balle s’enfoncer mollement dans sa tête ou celui qui fut expulser de son canon dans l’univers, ainsi puni pour avoir essayé d’aller plus haut que le ciel.

Des scènes au fusain, projetées face au public

Sur un papier opaque défilant lentement dont l’image est retransmise à l’écran, le dessinateur forge à l’instinct et avec talent, toujours en noir et blanc, chaque scène au fusain.

Il élime à la suite ses traits pour les faire évoluer, et on lui donne raison sans concession tant il confère impressions de souplesse et fluidité à l’enchaînement des scènes. Si Romain Bermond et Jean-Baptiste Maillet sèment des grains de sable, n’hésitent pas à projeter des images de synthèse, à jouer de leurs doigts et à jongler entre les formes et les courbes, ils réussissent avant tout à transformer la réalité et ses dimensions.

On passe ainsi d’un simple champ clairsemé à une myriade d’immeubles, aux déambulations de la voiture racoleuse annonciatrice du futur spectacle de la ville à la vision du lion d’abord enfermé dans la caisse de résonance d’une guitare pour ensuite incarner ladite guitare. Et s’il faut convenir que cela décontenance de prime abord, on ne voit déjà plus le temps passer et on se laisse porter avec émerveillement aux gré des aventures burlesques du cirque sombre et son ambiance feutrée. C’est d’une fervente langueur qu’on se laisser emporter dans le beau tourbillon étrange de ce monde d’ombres et lumières, rempli de poésie.

Mais le nez rouge du clown, fait-il peur quand on ne le voit plus ou quand on ne l’a jamais vu ?

Robin Lange