De Damas à Paris : Une rencontre, une histoire

Dans nos bulles, on a du mal à se confronter aux réalités de la vie. Les petits défis du quotidien ne nous demandent aucun effort : boire de l’eau, manger, aller en cours, faire les courses…

Nous sommes tantôt stressé.e.s, tantôt apaisé.e.s mais jamais confronté.e.s aux difficultés d’une guerre effroyable, et de sentiments malheureux doublés d’une haine envers ceux qui chamboulent nos vies. 

Suite à ma rencontre avec Louis, l’évidence de mon confort a pris forme. Son histoire personnelle, les défis qu’il a relevés, m’ont rappelé une autre facade de la vie. 

Le temps de partir battait son plein 

Tout en buvant son café, Louis me regarde fixement dans les yeux suite à mon questionnement :

“Pourquoi ? Pourquoi partir ? Pourquoi la France ?” 

Il me raconte alors qu’il avait décroché son diplôme de droit en 2010 à Damas. Au début, la France était pour lui une destination comme les autres. Il y a certes cette tradition juridique reprise en Syrie à propos de laquelle il confesse “le droit syrien a beaucoup pris du droit français, on aime bien ça en Syrie” mais rien de plus. 

En 2010 la Syrie est encore un pays plus ou moins stable malgré la présence de Bachar Al-assad, mais l’année d’après, la guerre commence. 

« J’avais l’âge requis pour le service militaire obligatoire. Mon tour était pour bientôt» me dit-il avec une certaine inquietude.

En effet, le service militaire est obligatoire pour tout le monde à durée indéterminée. Beaucoup de ses amis de jeunesse étaient contraints de laisser leurs familles pour partir faire la guerre : « J’ai un ami de la fac qui continue de faire son service militaire depuis maintentant 5 ans et personne ne sait quand il va revenir ». 

Les combattants syriens en service militaire ©AFP

Ainsi, Louis, soutenu par sa famille, commence les procédures administratives. Il s’inscrit à l’université de droit à Paris en demandant en parallèle un visa étudiant.

L’armée est déjà dans la rue. A l’époque, les bombes résonnent dans le calme perdu de la nuit quand Louis apprend qu’il peut partir: « je ne peux pas oublier ces trois ou quatre jours : ma mère pleurait en préparant ma valise tout en étant contente, elle savait que j’allais être en sécurité », une ombre de sourire prend place dans son visage quand il se rappelle de sa famille, qu’il n’a d’ailleurs plus revue depuis aujourd’hui 5 ans. 

Une journée sombre d’hiver et un avion à prendre avec quelques petites valises, pleines des souvenirs. En 2011 les relations diplomatiques entre la France et la Syrie n’étaient pas encore suspendues, par conséquent il est l’un des derniers syriens qui a pu voyager avec une compagnie syrienne vers la France. 

L’arrivée en France est compliquée, surtout quand on ne parle pas la langue. Pourtant Louis réussit à trouver la cité U malgré le dépaysement, comme il l’indique: « Je viens de Syrie, on n’a pas le même système, je savais pas qu’il fallait partir chercher les draps de l’accueil. Du coup, ma première nuit je l’ai passée sans le nécessaire ».

Ce sont ses amis syriens de la faculté qui l’ont ensuite aidé : le premier jour d’études était très dur « je ne comprenais pas, tout était en français … cette fois-ci j’ai commencé à pleurer, le prof me regardait et je n’avais aucune idée de ce qui se passait ». Pourtant Louis persévère et avec quelques cours de français, il continue ses études. Néanmoins il ne se sent pas protégé  avec son visa étudiant: il demande ainsi l’asile politique, en tant qu’homosexuel. 

L’homosexualité n’existe pas en Syrie 

Louis me confesse que sa decision de partir a été accélérée par la guerre, mais que son orientation sexuelle était une motivation de plus pour quitter le territoire Syrien. En tant qu’homesexuel, sa vie était en danger à Damas.

Il m’explique qu’en Syrie « on n’est même pas discriminé puisque l’homosexualité n’existe pas dans la société »

D’un point de vue légal, le fait d’être homosexuel est puni de 3 ans de prison, c’est un délit. Mais plus encore, le poids de la société influence énormément les mentalités des familles mais aussi celles des nouvelles générations. 

Louis me répète plusieurs fois que les homosexuels en Syrie « vivent une double vie », une vie dite normale au sein de la famille et en société puis une vie plutôt cachée autour des relations personnelles. 

Son vécu lui exige qu’on ne parle jamais en public de l’homosexualité, on fait semblant que cela n’existe pas réellement, les familles elles-mêmes n’acceptent pas cette nature. Une forte pression sociale de l’Etat et des proches empêche les homosexuels de vivre leur vie tranquillement. Ni sa famille ni ses proches, ni même ses amis ne sont au courant. Un silence morbide pèse sur sa nature et son orientation sexuelle.

Ainsi, pendant ses années universitaires en Syrie, Louis était contraint de garder son secret, mais encore plus de faire semblant d’être « normal » selon les mœurs de la société en se sentant obligé à faire des appréciations sur les filles comme ses amis. Il ajoute au fil de l’histoire, qu’il a tenté à plusieurs reprises d’en parler à une de ses amies les plus proches mais « elle ne comprenait pas ce que ça voulait dire ». 

La guerre d’un point de vue personnel 

« Nous sommes les victimes des conflits internationaux avec les autres pays, c’est une sorte de nouvelle guerre froide transformée aujourd’hui en guerre civile » et seule la population civile en paie le prix.

Louis a une opinion tout à fait particulière de la guerre qui a été déclenchée dans son pays, relevant à la fois de son vécu personnel, de l’expérience de sa famille encore à Damas, mais aussi de ce qu’il a pu comprendre depuis qu’il se retrouve en Europe. 

Pour lui, ce conflit n’est pas religieux : comme très fréquemment dans l’histoire, la religion est encore un moyen politique et économique. Rien de nouveau. Il me raconte qu’avant la guerre, les chrétiens et les musulmans étaient en bonnes relations et que sa famille habitait dans un quartier chrétien sans aucun souci.

Depuis le commencement de la guerre, sa famille qui était plutôt aisée a tout perdu. Encore, ils ont « la chance » de trouver un peu de nourriture mais c’est surtout le poids psychologique qui est dur à supporter: « Il est impossible de passer à côté de la fatigue tracée sur leurs visages. Une simple comparaison des anciennes et nouvelles photos, nous démontre ceci, au point de se demander si ce sont les mêmes personnes » me dit-il contrarié à propos de sa famille. 

Lui-même se sent extrêmement mal à l’aise désormais quand il pense à retourner en Syrie. Au-delà de l’Etat actuel, il pense à ses amis et famille qui pendant ces dernières cinq années ont vécu des choses différentes. La guerre est porteuse d’un changement radical. Il me fait remarquer avec une voix tellement mélancolique: « j’ai perdu beaucoup d’amis aussi ». 

Sur la situation politique, il m’explique que deux solutions se prêtent au conflit: Bachar Al-Assad ou une occupation des grandes puissances. 

Louis s’explique, car les deux semblent extrêmes. Néanmoins, le but pour lui est celui d’un rétablissement de l’ordre « le plus important est d’arrêter le massacre des civils » affirme-t-il. 

En effet, il voit l’intervention des grandes puissances comme un facteur positif pendant un moment pour que l’ordre public puisse être rétabli, ceci serait une passation d’un pays en guerre vers un pays stable. L’autre solution qui se présente est celle du retour du dictateur. Il se rappelle des années 2000 quand Bachar Al-Assad avait pris le pouvoir « la situation économique était plutôt positive, il y avait beaucoup d’accords financiers entre la Syrie et l’Europe » alors que maintenant toute relation économique est suspendue, ou du moins sur la charte. 

Il pense que la fin de la guerre ne va pas arriver toute seule car les intérêts économiques sont trop forts : le pétrole et le commerce illégal des armes en priorité. Par conséquent, rétablir des accords internationaux est capital: pour le faire, la stabilité de la Syrie est nécessaire. 

De plus “les pays arabes ne sont pas habitués à la démocratie c’est un processus qui prendra encore longtemps, on en a eu des exemples avec le Révolution du Jasmin en 2011 touchant plusieurs pays de la région”. 

Louis se dit aujourd’hui très content de sa situation actuelle, nonobstant les difficultés passées il sent que la France est devenue son deuxième Pays car « La France m’a tout donné … Quand je suis arrivé, je n’avais rien, elle m’a donné à la fois la chance de poursuivre mes études mais aussi la possibilité de travailler » lui assurant ainsi une certaine stabilité et une autonomie.