Féminicides : des femmes meurent pour ce qu’elles sont7 min read

Catégories Contributions, Inégalités de genres, International, Société

« Le viol est un crime, pas du sexe !« , « Ça fait mal à l’une, ça fait mal à toutes« . #EstuproNuncaMais (le viol, plus jamais), « Ni Una Menos !« , « Ne vous taisez pas, cela peut faire la différence entre votre vie et votre mort » (collectif Las Morras). Voici quelques slogans emblématiques d’une lutte menée par les femmes pour leurs droits et surtout pour leur vie. Une lutte contre les féminicides dont elles sont victimes en Amérique du Sud.

 

Mobilisations massives contre la violence machiste

 Le « Mercredi noir » est le nouveau symbole de la lutte contre les menaces faites aux femmes; une journée de manifestations qui concentre ces actions en particulier pour demander la fin des violences machistes. Le visage de cette mobilisation, dessiné sur les drapeaux et placardé un peu partout, était celui de Lucía Pérez. Une lycéenne de 16 ans violée, torturée et assassinée à Mar del Plata. María Isabel Sánchez, la procureure en charge de l’affaire, a décrit l’affaire comme « un acte d’agression sexuelle inhumain », un meurtre d’une violence inouïe malheureusement courant dans ces pays là.

La mobilisation a pris de l’ampleur et s’est étendue à de nombreux pays : le 19 octobre des manifestations de solidarité ont eu lieu au Chili, au Mexique ou en Uruguay.

Preuve que ce thème touche l’ensemble de l’Amérique du Sud, de l’Amérique centrale mais aussi bien d’autres pays dans le monde.

 

Des chiffres qui donnent le frisson

Lucia Pérez était la 226ème femme tuée en 2016 en Argentine et la 19ème du mois d’octobre (chiffres tirés d’un rapport de l’ONG Mujeres de la Matria Latinoamericana). Rien qu’en 2015 on a dénombré environ 286 meurtres de femmes.

Au Mexique, le nombre de femmes assassinées a augmenté entre 1993 et 2001 deux fois plus vite que celui des hommes. D’ailleurs, entre 2012 et 2013, les autorités ont rencensé 3 893 assassinats de femmes dont seulement 613 ont été considérés comme des féménicides selon l’Observatoire mexicain. D’après l’ONU, sept femmes meurent en moyenne chaque jour au Mexique.

Le Pérou est le seul pays qui publie officiellement ces chiffres : entre 2009 et 2011 il y aurait eu 384 féminicides et 116 supposés féménicides, ce qui revient à un assassinat « pour des raisons de genre » tous les 2,19 jours. Si depuis 2011 le féminicide est inscrit au code pénal, une politique publique de prévention manque encore.

Quant au Brésil, selon l’ONG Forum de sécurité publique, la police y enregistre une agression sexuelle toutes les 11 minutes.

Entre renforcement de la législation et féminicide institutionnel

Le féminicide est un terme qui étymologiquement se rapproche de celui de génocide ou d’infanticide, mais utilisé spécifiquement pour les femmes. L’ONG Casa del Encuentro le définit comme « une des formes les plus extrêmes de violences faites aux femmes, c’est l’assassinat d’une femme par un homme qui la considère comme sa propriété ». Cette définition renvoie donc à un type de meurtre très précis, dans un contexte presque familial et surtout machiste qui a pour but de tuer la femme pour ce qu’elle est.

Le terme de féminicide est courant en Amérique latine, contrairement à l’Europe, il a d’ailleurs été inscrit dans le code pénal argentin en 2012 comme circonstance aggravante d’un homicide.

 

La veille de la manifestation du 19 octobre, comme pour symboliser le décalage entre la réalité du pays et l’action politique, un projet de réforme gouvernemental était rendu public : il supprimait l’Unité fiscale spécialisée dans la violence faites aux femmes (UFEM), organisme créé il y a moins d’un an pour enquêter spécialement sur les crimes commis contre les femmes.

Mais c’est le Chili qui est le plus avancé en la matière en ayant promulgué en 2010 une loi spéciale nommée « Ley de Femicidio » qui permet de sanctionner spécifiquement ce crime et n’est pas seulement considéré comme une circonstance aggravante.

Rares sont les journaux en Amérique Latine qui n’énoncent pas tous les faits divers, les images des meurtres et des victimes sont en première page des journaux et on assiste alors à une banalisation de la violence. Cet acte devient quotidien, plus personne n’est étonné ou choqué, l’horreur est alors dédramatisée.

On pourrait alors presque parler de féminicide institutionnel. Parce que, malgré les avancées législatives, la justice et la société sont à la traîne. Dans beaucoup de cas les affaires sont classées comme des « crimes passionnels ou sexuels » et les victimes souvent accusées. « Elle a été assassinée parce qu’elle sortait très tard le soir, parce qu’elle travaillait dans une maison close, parce qu’elle portait une mini-jupe…« 

Mais si les criminels ne sont pas poursuivis, la situation ne changera pas. Or les politiques s’appuient sur ces violences pour renforcer leur électorat. Par exemple, l’actuel président du Mexique Enrique Peña Nieto s’était présenté comme « le candidat des femmes ». C’est pour garder une certaine popularité auprès de celles-ci qu’il a gardé confidentiel le nombre de féminicides dans l’état de Mexico, dont il était gouverneur de 2005 à 2011, tel que le dénonce Humberto Padgett dans son livre Las Muertas del Estado.

 

Des espoirs pour un changement

On aurait pu beaucoup miser sur les manifestations organisées par le collectif Ni Una Menos en Argentine.

On peut aussi placer des espoirs sur des initiatives brésiliennes. Le 8 juin 2016, l’ONG Rio de Paz a métamorphosé la plage de Copacabana : au matin, des milliers de Brésiliens l’ont trouvée couverte d’approximativement 420 culottes déposées sur le sable – un chiffre faisant référence au nombre de femmes victimes de viols au Brésil, tous les trois jours. A côté, on apercevait des centaines de femmes avec une main rouge peinte sur la bouche afin de symboliser le silence imposé aux victimes.

Enfin, une manifestation a regroupé plus de 5 000 femmes le 8 juin 2016, on pouvait y lire des pancartes aux slogans évocateurs « Le viol est un crime, pas du sexe ! » « Ca fait mal à l’une, ça fait mal à toutes », encadré du #EstuproNuncaMais (le viol, plus jamais).

Le Brésil veut également créer un département spécial pour les crimes contre les femmes au sein de la police fédérale. Un engagement qui pourrait ne pas être suffisant : selon le Forum brésilien de la sécurité publique, 65% des victimes de viol renoncent à porter plainte.

Au Mexique, des collectifs de femmes se sont crées afin de dénoncer le machisme de la société pouvant aller jusqu’au meurtre. Le collectif Las Morras par exemple utilise la vidéo pour dénoncer le harcèlement de rue. Une vidéo qui culmine aujourd’hui à plus d’1,4 millions de vues. : « Nous aimons le noir et les jupes. Les gens ont pensé que nous étions habillées ainsi pour provoquer, mais le harcèlement est une réalité et il ne devrait pas exister quels que soient les vêtements que l’on porte. Mais comme les hommes se sentent protégés par les autres hommes et par les autorités, ils nous manquent de respect et nous mettent la main aux fesses, dans le meilleur des cas.»

Leur première vidéo a été tournée après la manifestation du 24 avril 2016 et l’agression contre Andrea Noel, une journaliste américaine agressée en plein jour dans un quartier de la capitale et qui a fait diffuser les vidéos de surveillance montrant la scène.

Depuis les collectifs luttent pour que les femmes osent dénoncer l’agression dont elles ont été coupables. On considère que ces actions sont la seule manière de faire changer les choses et de rendre compte de l’ampleur du phénomène : selon les statistiques nationales plus de 94% des agressions sexuelles ne sont pas dénoncées. Les femmes préconisent alors de dénoncer les actes d’agression via les réseaux sociaux ou en prenant l’agresseur en photo.