Les Dieux ont soif

“Punir les oppresseurs c’est clémence, leur pardonner c’est barbarie.”

Sa mort, en supprimant les vingt-cinq fortes années de ma vie, me rapproche de ma jeunesse“. Madame de Caillavet, égérie d’Anatole France, meurt le 12 janvier 2010. Privé d’amour, l’écrivain souffre dans sa chair de la disparition de celle qui partageait ses nuits. Apparaît alors les réminiscences de la figure paternelle et de leur songe révolutionnaire. Sorti de son état léthargique d’amour idyllique, et pour pallier le trou béant de son coeur, Anatole France reprend ses travaux sur la Révolution Française. Il confessa l’avoir laissée de côté pendant plus de vingt années. Le souvenir de son père, “archiviste de 1789” et de ses ouvrages au sein de leur profonde bibliothèque, replonge Anatole France en enfance. Cette période de l’histoire, avec la savoureuse complexité de ses personnages tourmentés, et la rude noirceur de ses événements chaotiques, tient en haleine la quête de vérité de la famille France. Puisque occupant une place prépondérante au sein de sa vie, et de façon extensive, dans l’inconscient collectif de l’ensemble de nos vies françaises, il ne semble pas inintéressant d’examiner le point d’orgue de notre crise identitaire de 1789, et ce, dès les premières notes législatives rebondissantes sur un air léger de démocratie.

Contrairement à Rousseau, pour qui il n’a jamais eu d’empathie, Anatole France n’a cessé de croire que, naturellement mauvais, l’Homme ne peut s’améliorer qu’avec labeur. Il lui faut s’éloigner de sa véritable nature: “Quand on veut rendre les hommes bons et sages, libres, modérés, généreux, on est amené fatalement à vouloir les tuer tous“. La Révolution Française, violente et dure, permet à l’écrivain progressiste de gauche, d’asseoir son hypothèse. Idéologies et fanatisme s’épanouissent pleinement et se régalent de la faiblesse humaine. Sous couvert d’agir pour une cause juste et persuadé du bien-fondé moral de son action, l’Homme s’exécute avec joie en pensant alors exorciser le mal. Il réalise cette action pour le compte d’autrui; comment pourrait-elle l’affecter personnellement ? Milan Kundera cite avec admiration l’oeuvre d’Anatole France, les Dieux ont soif, admiration attenante à l’idéologie.

Le titre est, à lui seul, révélateur. La religion s’immisce dans la notion d’idéologie avec abus et abondance; il en devient difficile de les distinguer. L’idée d’un dieu dépositaire d’intentions supérieures, et animés de motifs étrangers au coeur de l’Homme, est le garant “matériel” de l’assise idéologique. Croire en un dieu, et plus substantiellement se plier à ses volontés, c’est se soumettre à l’annihilation d’une partie de sa réflexion personnelle et de sa liberté de penser. La crédibilité de ce dieu repose certes, sur le niveau de légitimité qu’on a accepté de lui attribuer, mais dans une optique d’exécution de ses règles, l’aveuglement des sens est alors total: on accomplit physiquement la volonté d’autrui, l’engagement est certain et remettre en cause son acte reviendrait à la remise en question du dieu.

Anatole France, athéiste convaincu, humanise la notion de religion en reconnaissant aux dieux un besoin primaire: la soif. Ainsi, quelque soit leur idéologie, toutes les religions, par la personnification de leurs dieux, ont un point commun: elles ont soif de pouvoir, et donc de fidèles. Puisque chacun est convaincu de sa véridique foi, et car les hommes tendent à la haine, cela ne pouvait finir qu’en effusion de sang. Ces dieux réclameraient des sacrifices pour obtenir leur boisson favorite: le sang humain. Anatole France avait-il lu Flaubert, qui dans Salamboo, décrit l’idole Bâal à laquelle on sacrifiait des enfants à Carthage ?

Les Dieux ont soif est l’un des plus beaux romans historiques sur la Révolution à Paris, et plus précisément sur la Terreur. Il faut préciser que si a problématique centrale est l’exercice du pouvoir, l’aspect historique est traité lui dans un véritable soucis de restitution par une saisie sensible de la vie quotidienne. Le Paris d’époque est assez fidèlement retranscrit tel quel. A travers les pérénigrations des divers personnages, l’écrivain s’est représenté le petit monde de la place Dauphine, le quai de l’Horloge, le magasin de l’Amour peintre, rue Honoré, les promenades de l’allée des Veuves, les Champs-Elysées, de même que l’intérieur des prisons de la Conciergerie et du Luxembourg. On y trouvera peu d’erreurs, et on peut penser qu’elles sont volontaires. On voit mieux ainsi que la Révolution est une religion qui en remplace une autre.

Au cours de ce roman, l’assimilation de la Terreur à un phénomène d’ordre religieux se traduit par le fanastisme d’Evariste Gamelin. Le fanatisme s’explique mais ne se justifie pas. Il est ici forgé par le discours de Robespierre: “Punir les oppresseurs c’est clémence, leur pardonner c’est barbarie“. Jeune homme foncièrement bon, Evariste Gamelin professe et pratique la vertu. Bien que sincèrement amoureux d’Elodie, c’est un peintre médiocre car il est froid, trop chaste; il ne peut comprendre les souffrances charnelles et les joies. Ainsi, son unique toile réussie “Orestre veillé par Electre sa soeur” est une fausse représentation de lui-même, preuve de son inaptitude d’appréhension du monde environnant. “Il n’est pas humain car il n’est pas sensuel” écrit Anatole France dans le Lys Rouge. En Evariste Gamelin, résonne la charité froide de l’altruisme. C’est pour cela que, animé des idéaux républicains de liberté et d’égalité, il souhaite intervenir et s’identifie fiévreusement aux plus grands personnages de son époque. Sa mère lui reproche de dire de Marat ce qu’il disait hier de Mirabeau et Lafayette. Nulle théorie ne pouvait mieux lui convenir que la simplicité d’une foi qui distingue infailliblement les bons des méchants dans ce contexte facilement manichéen. Evariste Gamelin, présentait dès lors les caractères du fanatique. Il professe envers les autres la même exigence de rigidité qu’envers lui. Du coup, il se trompe sur bien des gens ; sur Elodie en particulier, et sur les intentions de la masse, qu’il s’imagine intègres alors qu’elles sont versatiles et médiocres: “Admirez ce bon peuple plus affamé de justice que de pain.”

Evariste Gamelin, lors du discours de Robespierre à la fin de septembre 1793 aux Jacobins, souhaite participer à la vie politique de son pays. C’est lors de ce discours qu’apparaît pour la première fois dans le roman, le champ lexical de la religion, et le règne de la parole non fondée. L’abus de pouvoir et de violence, due à l’exercice du pouvoir, sont les dérives classiques dénoncées par l’écrivain: “Gamelin goûtait la joie profonde d’un croyant qui sait le mot qui sauve et le mot qui perd“. Ainsi, Evariste Gamelin est d’abord nommé au Tribunal révolutionnaire par intrigue de la louche Rochemaure. Il sera par la suite élu membre du Conseil Général de la Commune. Le style “guillotine” d’Anatole France, froid, tranchant et méthodique sert au mieux la montée en puissance de la dureté du roman avec la radicalisation du personnage central. Juré au tribunal, le jeune homme choisit l’acquittement pour la personne jugée de sa première affaire. Pour son second jugement, il optera pour la condamnation d’un général vaincu. S’ensuivront de nombreux procès, où le jeune homme durcira ses propos à l’encontre des jugés, d’affaires en affaires, jusqu’à suspecter les jurés de trahison au régime quand ils optent pour l’acquittement.

Enivrée par sa nouvelle fonction, défenseur des libertés qu’il pense être, Evariste Gamelin devient un véritable bourreau. Il commettra un crime personnel en faisant exécuter Maubel qu’il soupçonne d’avoir été l’amant d’Elodie, condamnera son ancien voisin Brotteaux des Ilettes, commentateur intelligent de la sombre religion de la Terreur avec son Lucrèce “Ils naquirent, ils souffrirent, ils moururent ». Il condamnera également Dame Rochemaure, à cause de son titre de noblesse, à laquelle il doit sa place de juré, et enfin commettra un fratricide en tuant l’amant de sa soeur en sa qualité d’étranger. Le Tribunal révolutionnaire n’est plus qu’une machine qui broie les petits comme les grands, une “bête mystique”. Ainsi meurent Athénis, une porteuse de pain, et le montreur de marionnettes accusé de donner un tour antirépublicain à ses représentations. Evasriste, devenu l’inquisiteur de Robespierre, mourra à son tour exécuté, mais persuadé de la légitimité de sa conduite. Il n’est pas pour autant un monstre; un monstre est encore un “héros” dans la mesure où il trouve sa conduite naturelle. Il déclarera, peu avant de mourrir : “Je suis maudit. Je me suis mis hors de l’humanité : je n’y rentrerai jamais“.

Robin Lange