“Dis, est-ce que tu veux bien être ma/mon député.e ?” Subversion du champ politique.

La question est sincère. En réaction à un régime « représentatif » aliénant et infantilisant, le collectif citoyen « Ma Voix » a entrepris de mener « une expérimentation démocratique inédite » à l’Assemblée Nationale, en faisant élire « des femmes et des hommes volontaires, formé.e.s et tiré.e.s au sort » en juin 2017. Mais la proposition ne s’arrête pas là.

Ces députés seront différents.

Différents car au lieu de s’engager a priori sur un programme politique ou de représenter leurs propres intérêts, ceux-ci ne seront que les relais des décisions des Français. À chaque fois qu’une loi sera débattue au Parlement, celle-ci sera mise en ligne sur la plateforme numérique logiciel libre co-créée par le collectif, afin que chacun.e puisse en prendre connaissance et à terme voter dessus : pour, contre ou abstention.

Outre le fait que cette initiative soit venue réenchanter ces élections legislatives, la proposition est réellement intéressante du point de vue des grandes théories de la représentativité politique et des travaux de sociologie menés, ces dernières années, sur la professionnalisation du personnel politique.

Le tirage au sort : moyen pour une fin ou fin en soi ?

Dans le régime démocratique théorisé et pratiqué à Athènes, le tirage au sort avait notamment pour fonction essentielle de permettre une rotation des charges.

Tel que le décrit Bernard Manin dans Principes du gouvernement représentatif « le principe cardinal de la démocratie [athénienne] n’était pas que le peuple devait être à la fois gouverné et gouvernant, mais que tout citoyen devait pouvoir occuper tour à tour l’une et l’autre position ».

Aristote écrivait ainsi « la liberté, c’est de commander et d’obéir tour à tour ». Le tirage au sort représentait de ce fait, une forme de fin en soi, en ce qu’il permettait à la fois une certaine adhésion aux lois de la cité ainsi que l’assurance que celles-ci seraient bonnes, « chaque citoyen, votant sur des lois générales qui s’appliqueraient à lui comme aux autres, serait conduit à vouloir pour autrui ce qui voulait pour lui-même » (Manin), d’autant plus que ces mandats ne duraient qu’une année.

Pour autant, ce raisonnement ne peut être appliqué quand il s’agit d’observer l’expérience démocratique du collectif. Car si dans l’Antiquité les citoyens tirés au sort faisaient les lois, ils ne constitueraient ici que les relais des décisions prises sur la plateforme : des députés réduits à de simples « presse-boutons ».

Alors pourquoi avoir fait ce choix du tirage au sort ?

À y regarder de plus près, d’autres propriétés bénéfiques se dégagent. Tirer au sort c’est avant tout permettre à tous, sans discrimination d’âge, de diplôme, de sexe ou d’origine, de siéger à l’Assemblée Nationale.

Seulement, permettre à tous est une bonne chose, mais encore faut-il être volontaire. Et ici, nos socialisations biaisent le jeu. Car généralement, seuls se portent volontaires ceux qui s’en jugent capables.

Pour ne prendre l’exemple que des femmes, de nombreux travaux de sociologie ont mis en lumière les effets d’une socialisation des femmes entraînant le développement d’un sentiment d’illégitimité à exercer des fonctions politiques. Même si on peut saluer à cet égard l’effort particulier effectué par le collectif, pour ouvrir grand les portes du tirage au sort.

Tirer au sort c’est aussi se défaire d’une logique de personnification du pouvoir, qui constitue peut-être le plus grand mal de notre siècle. Car lorsqu’on glorifie l’Homme, ce sont toujours les idées qui en pâtissent.

Des député.e.s profanes

Simple mais efficace, la proposition de #MAVOIX vient rompre avec le processus bicentenaire de professionnalisation du personnel politique. Ce processus longuement décrit par Daniel Gaxie et Joseph Schumpeter, entre autres, donnant naissance à des individus vivant “de et pour la politique“, selon la célèbre expression de Max Weber.

Il semblerait donc que ce soit une bonne nouvelle. En tout cas, cette proposition répond aux critiques de cette privatisation du champ politique.

Apparition d’intérêts particuliers favorisés par la division du travail, montée en puissance des jeux d’alliance et autres magouilles politiques dans une logique de carrière, évincement du corps des citoyens en tant que “non-initiés”, etc. Ainsi, le collectif projette de faire élire des député.e.s non professionnels, “simples” citoyens. Finalement, qui de plus apte à remplir cette fonction que le peuple français lui-même ?

Démocratie (directe) vs. (démocratie) représentative 

Le collectif se propose “d’injecter une dose de démocratie directe à l’Assemblée nationale“. “Directe”, car le principe même de représentation disparaît. En effet, la plateforme en ligne permettra à chacun des citoyens et citoyennes de voter sur toutes les lois pendant 5 ans : fin de la démocratie représentative.

Mais finalement, on pourrait s’interroger sur la signification même du terme démocratie.

N’existe-t-il qu’une réalité de la définition de la démocratie ? Renvoie-t-elle à une multitude de sous-catégories ? : démocratie représentative, directe, libérale, participative, fluide, continue, liquide, etc.

Si en 1942, Schumpeter définissait la démocratie comme un “système institutionnel aboutissant à des décisions politiques dans lesquelles des individus acquièrent le pouvoir de décider à l’issue d’un vote concurrentiel portant sur les vœux du peuple“, on pourrait néanmoins s’interroger sur la pertinence de cette définition, qui semble bien plus définir le régime représentatif, que la démocratie.

Madison et Seyrès, grands théoriciens du régime représentatif, considéraient eux-mêmes que le régime représentatif n’était pas une forme de la démocratie, mais que ces deux  termes renvoyaient à deux types d’organisation politique bien distincts. De même, Rousseau se refusait à envisager toute forme de démocratie, là où le pouvoir politique n’était pas directement exercé par les citoyens.

L’exercice de la démocratie, volé par les gouvernants ?

Suivant cette même logique, le politologue C. Douglass Lummis estimait que la démocratie avait “jadis été un mot du peuple, un mot critique, révolutionnaire” et que celui-ci aurait été “volé par ceux qui gouvernent le peuple, pour accroître la légitimé de leur domination”. S’intéressant à cet abus de langage, Francis Dupuis-Déri constatait que cette confusion, quant au sens de la démocratie, relevait en fait de véritables luttes politiques :

Aux États-Unis et en France au XVIIIème siècle, les pères fondateurs des régimes électoraux modernes considéraient avec mépris la démocratie et ne se disaient jamais démocrates. (…) Dans un second temps, soit vers 1830 aux États-Unis et 1848 en France, l’élite politique a réalisé qu’il peut être utile de se prétendre démocrate, puisque cela sous-entend la défense des intérêts du peuple, ce qui séduit l’électorat. Cette élite a ainsi transformé le sens du mot “démocratie” pour qu’il désigne un régime électoral [donc représentatif] où les élus détiennent le pouvoir.

Alors plutôt que de parler de “démocratie directe”, peut-être pourrions-nous simplement utiliser le terme démocratie pour décrire l’expérience #MAVOIX. Et le choix du mot est capital car “il est temps de le revendiquer et lui insuffler son pouvoir radical” (C. Douglass Lummis).

Être véritablement acteurs et actrices des lois (ensemble)

Choisir d’expérimenter à nouveau cette voie de la démocratie, c’est faire un pied de nez à tous les grands fantasmes et phobies qui ont été associés à l’idée de “gouvernement du peuple” ces deux derniers siècles. Alors que la foule est parfois perçue avec mépris, peur ou haine (comme l’explicite longuement F. Dupuis-Déri dans La peur du peuple), la tendance de ce collectif est à l’agoraphilie.

Il y a plus qu’une conviction profonde dans la capacité de chacun et chacune à être acteur des lois, une responsabilité. Plus question de déléguer et de se dessaisir de sa souveraineté en “signant des chèques en blanc tous les cinq ans“.

Mais, que veulent réellement les citoyens et citoyennes ?

D’abord, Benjamin Constant évoquait la liberté des anciens par rapport à la liberté des modernes. Si les Grecs se pensaient libres parce qu’ils participaient à la vie de la Cité, Hobbes ainsi qu’une partie de ces contemporains pensent la liberté des modernes au travers du temps, laissé libre par la délégation de leur pouvoir, pour se consacrer à leurs affaires économiques et privées.

Alors comment les citoyens se pensent-ils aujourd’hui ? Désirent-ils reconquérir les armes de la démocratie ?

Difficile de spéculer là-dessus. Néanmoins, quand on voit aujourd’hui, que partout les peuples se soulèvent en criant fort leur soif de participation à la vie démocratique de leur pays, peut-être pourrions-nous (p)oser l’hypothèse que oui.

Ensuite, peut-être bien plus problématique, tout le monde est-il véritablement capable de participer à la vie politique de la Cité ?

C’est Platon (pourtant hostile à la démocratie) qui introduisait, au travers du Discours de Protagoras, le mythe de Prométhée selon lequel Zeus aurait fait cadeau à tous les hommes des sentiments de la pudeur et de la justice, fondateurs de la conscience politique et de la vie en communauté. Ce don laissant ainsi, à chacun, la capacité et la légitimité à prendre part à la vie de la cité.

Ici, pour beaucoup, l’idée est que face à la prise de décision, face au vote, l’individu n’est pas seul. Même si les sensibilités politiques divergent, l’un des fondements de #MAVOIX est l’envie de monter en compétence, d’apprendre les uns des autres, horizontalement, de pair à pair, de manière collective sur le processus de la fabrique de la loi.

Cette promotion de l’intelligence collective était d’ailleurs tout l’objet de l’ouvrage de James Surowiecki dans La sagesse des foules. Au travers d’études statistiques, il montre d’après l’agrégation de groupes que la capacité de la foule à estimer la réalité est hautement supérieure celle des individus pris seuls, et très souvent juste. Les seules conditions : diversité, indépendance et décentralisation ; une démarche que semble avoir adopté le collectif.

Le numérique comme moyen de réunir les foules

Si certains théoriciens n’ont pas renoncé à la participation directe de tous les citoyens pour une simple question d’impossibilité de rassembler tout un peuple autour de la table des décisions, c’est tout de même le cas d’un grand nombre de pragmatiques.

Cependant, une nouvelle variable est ainsi venue rebattre considérablement les cartes. Aujourd’hui ce sont 80 à 90 % des foyers français qui sont équipés d’un accès internet, sans parler des smartphones qui sont dans nos poches.

Le rôle de #MAVOIX dans les élections à venir

Gageons que, si un collectif pionnier tel que #MAVOIX parvient à ouvrir la voie lors de ce scrutin de juin, nombreux seront celles et ceux à lui emboîter le pas aux prochaines élections. Et s’il est un peu trop tôt cette fois-ci, il sera sans nul doute l’heure la fois prochaine. Le champ politique n’est pas le seul à se voir bouleversé, dans tous les domaines : une multitudes d’initiatives subversives sont portées par l’intelligence collective.

Peut-être un jour nos enfants liront-ils dans cette période la fin d’un monde et la naissance d’un autre ?

« Dis, est-ce que tu veux bien être ma/mon député.e ? »