Un hors d’œuvre mélancolique (première partie)

« J’ai ta voix autour de mon cou » : l’écharpe des mots tricotée par Jean Cocteau nous enserre la gorge et le cœur. La caresse de son étole sur notre peau rappelle le fin roulis des vagues du Nord. Pourtant ni Cocteau, de composer la pièce « la Voix humaine » ni Buffet, de l’illustrer de ses gravures, ne sont bretons ou bien normands ; ils partagent en revanche l’art subtil de savoir cristalliser poétiquement l’essence humaine au sein de leurs œuvres. Leurs tissus se déposent sur nos épaules et luisent le soir, comme une guirlande de Noël accrochée au feu sapin vert dont la tendre odeur de résine manque cruellement aux autres mois de l’année.

Le musée d’Art Moderne de la Ville de Paris accueillait la rétrospective d’une majorité des œuvres du peintre parisien Bernard Buffet (BB) et de ses « unitypes ». Cette expression employée par Cocteau, désigne les archétypes masculins peints de BB faisant l’objet d’une solide déclinaison d’autoportraits. Les décors en arrière-plan aux couleurs fades s’égrènent de toile en toile pendant que les protagonistes mâles eux ne changent pas de costume. Tous ont le même complet, bien qu’il arrive qu’un nu survienne de temps à autre montrer sa peau grise ; ils ont le même âge à la même trentaine, le même visage pâle et anguleux de l’enfant des Batignolles d’un tableau à l’autre.

Une tristesse douce émane de cet être long éternel, crochu, à l’unique coloris âtre. Qu’épi sur tête règne sans partage, ou béret à l’œuf soigne les cheveux bruns du jeune homme, ces orteils restent torturés. Plats, ils ne tiennent pas en place. Le mouvement de cette chair rampante contraste avec la dynamique froide, dense et sombre des traits de peinture déversés avec précision sur l’ensemble du tableau.

L’un d’entre eux, « Bouquet de fleur à Maman » représente un bouquet aux fleurs peu nombreuses, couché sur la table d’une salle à manger. D’une beauté sans éclat, elles sont pour la mère. Si la miséricorde se perçoit comme une corde tendue vers les cœurs, BB précoce a coupé tôt le cordon avec sa souche natale. Le succès s’est vite présenté à celui qui s’est voulu libéré et peintre expressionniste. Et pourtant, tous les tableaux de sa première partie de vie, après avoir étudié aux Beaux-Arts, représentent des lieux clos, une maison, un appartement, où parfois crie en silence l’absence d’une vie familiale. On ressent alors les tiraillements qui agitent l’âme de BB dont émane une mélancolie insondable. Les couleurs sont ternes et l’âtre, comme logis, exhale une ambiance au poison distillé.

L’ambivalence du terme âtre permet d’illustrer à merveille le pouvoir d’attraction de son art picturale : la terminaison possède une connotation péjorative, ce qui semble âtre semble sale et fade. Mais ses mêmes peintures âtres fascinent tout autant qu’elles confèrent un sentiment de rejet: nous méfions nous de ce qui nous attire, ou sommes nous fascinés par ce nous rejette ?

En cela, réside le paradoxe de Buffet. Si on se sent à la fois décontracté et étrangement nerveux au contact de son univers à l’intimité palpable, c’est que BB nous enveloppe de son art feutré. Il dérange comme il questionne. En revanche, il n’accueille pas pour autant le spectateur avec ses personnages froids et prisonniers. Il en est incapable ; il ne s’accueille déjà pas lui-même. Les lieux sont toutes des pièces épurées, d’ordre utilitaire, aux fenêtres entrouvertes sur un extérieur de la même couleur que les murs intérieurs. Son style dépouillé sert au mieux la construction d’un néant dans lequel nous plongeons comme dans un bain chaud à la surface parcourue de vents gelés.


Robin Lange