Donald Trump appelle Taïwan. Pourquoi la Chine s’offusque-t-elle ?

Le nouveau Président américain fraîchement élu, Donald Trump, a signifié ce vendredi 2 décembre dans un communiqué de presse s’être entretenu au téléphone avec la présidente de l’île de Taïwan élue en mai dernier Tsai Ing-wen.

Tous deux ont “pris note des liens étroits en matière économique, politique et de sécurité entre Taïwan et les Etats-Unis“. L’enjeu de cette première communication était aussi de se féliciter l’un et l’autre de leurs élections respectives.

La Présidente taïwanaise au téléphone avec Donald Trump, samedi 3 décembre
La Présidente taïwanaise au téléphone avec Donald Trump, samedi 3 décembre

Tout n’est pas si facile. Et la réaction de la Chine à l’égard de cette communication a été virulente.

A plusieurs reprises, ce sont la plupart des diplomates chinois qui se sont exprimés au sujet de cette conversation, la critiquant ouvertement en “[protestant] solennellement après l’appel de la présidente Tsai Ing-wen au président élu américain Donald Trump” et d’ajouter enfin “Nous enjoignons aux parties concernées aux Etats-Unis de respecter l’engagement sur la Chine unique […] et de traiter la question de Taïwan avec beaucoup de prudence, afin d’éviter les obstacles inutiles dans nos relations”.

Cette réponse de la Chine est assez claire. Le pays revendique le territoire Taïwanais pour des raisons historiques. Le fait que Donald Trump, Président des Etats-Unis et donc nouveau “chef” d’un pays à la fois allié et rival, contacte le gouvernement autonome de Taïwan apparaît comme une légitimation de son pouvoir.

Mais, pour bien comprendre cette petite crise diplomatique, il vaut mieux aborder l’Histoire de notre Chine contemporaine.

La seconde Guerre Mondiale comme racine de la Chine de Mao

"Le pouvoir est en effet fractionné entre le Parti Communiste chinois et le Guomindang"
“Le pouvoir est en effet fractionné entre le Parti Communiste chinois et le Guomindang”

La seconde Guerre Mondiale a été la cristallisation des tensions des grands blocs naissants. La Chine est embourbée dans la guerre contre le Japon de 1937 à 1945. Elle débute à la suite de l’invasion d’une partie de l’Est de la Chine par l’Armée japonaise.

A l’époque, l’Empire du Milieu est lui-même divisé. Le pouvoir est en effet fractionné entre le Parti communiste chinois et son gouvernement à Pékin et le Guomindang (représentant du pouvoir impérial qui aurait mené selon Mao la Chine au desastre économique) allié au gouvernement de l’Etat nationaliste de Taïwan alors sous tutelle japonaise.

Une Chine faible et divisée fait alors face à un Japon fort et uni qui pense dès les premiers mois finir le conflit en cent jours. C’est sans compter sur l’Union Sacrée formée par les chinois pour combattre l’envahisseur et surtout la large coalition qui permettra la victoire sur le Japon.

Cette guerre est le théâtre de nombreux massacres et de conflits géographiques nombreux : On retiendra assez brusquement le Viol de Nankin de décembre 1937, la guerre en Mongolie qui oppose les armées Russes de Staline à l’armée Impériale Japonaise ou encore l’incident du pont Marco-Polo.

Le massacre de Nankin / Photo du film City of Life and Death
Le massacre de Nankin / Photo du film City of Life and Death

Et cette longue période de conflit laisse forcément des traces dans le paysage politique chinois.

A la fin de la Seconde Guerre Mondiale, Mao entreprend sa seconde conquête de la Chine face au charismatique Chiang, leader du Guomindang.

Ce dernier est soutenu d’une part par les Etats-Unis qui entrent en Guerre Froide. Logiquement, eux ne voient pas d’un bon oeil l’arrivée au pouvoir d’un communiste. Mais en face, l’Union Soviétique fait profil bas : Mao a refusé l’International, il veut défendre sa propre logique du communisme et n’apparaît donc pas comme un allié suffisamment stable pour qu’ils engagent leur responsabilité.

On est donc dans une situation où Mao est seul, dans un pays défait par huit années de guerres et plusieurs décennies de pauvreté, et où Chiang, le leader du Guomindang, reçoit le soutien des deux grandes puissances militaires qui ont permis la victoire contre le Japon.

Après la guerre, l’espoir vite effacé d’une union nationale

Pourtant, les deux hommes au lendemain de la guerre signent un “Mémorandum d’entente” pour éviter la guerre civile. En août 1946, alors même qu’une Nouvelle Constitution est sur le point d’être rédigée, les deux blocs se réveillent : La Russie d’abord permet aux communistes d’annexer la Mandchourie et 50 000 soldats américains accostent sur les côtes chinoises, officiellement pour permettre le désarmement des japonais, officieusement pour protéger les Bastions du Guomindang, soutenir Chiang, sécuriser la zone et éviter une invasion par le sud.

La Russie, initialement hésitante et les Etats-Unis bien confus après l’échec des Accords de Yalta ne s’imaginaient sans doute pas revivre une guerre indirecte alors même que la situation se réchauffait. Après une dizaine de jours en Mandchourie finalement perdue par les communistes, Staline envoie un message fort aux américains en sommant ses “alliés” de se retirer des villes, et donc par conséquent de permettre au Guomindang d’être investi.

Renversements sur renversements, une guerre de mouvements est alors déclenchée pendant plus de trois ans pour aboutir, le 1er octobre 1949 à la proclamation de la République populaire de Chine sur la fameuse place Tian’anmen de Pékin.

Mao élimine les opposants, les restants fuient à Taïwan.

Quelques semaines après la reconnaissance officielle du 27 janvier 1964, Charles de Gaulle – ici au centre – recevait à l’Élysée les lettres de créance du premier ambassadeur de la République populaire de Chine (à gauche), en présence de Maurice Couve de Murville, ministre des affaires étrangères ( à droite)

La Chine de Mao victorieuse mais boudée, celle du Guomindang perdante mais favorisée

A l’époque alors, personne ne reconnaît cette Chine communiste à cause de la pression américaine. Le gouvernement officiel, c’est donc celui qui siège à Taïwan : c’est lui qui parle pour les chinois au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU par ailleurs. Il faudra attendre plus d’une quinzaine d’années à la Chine de Mao pour qu’elle soit progressivement reconnue comme la “vraie” Chine, inversant ainsi la situation de reconnaissance.

On se souviendra d’ailleurs ici de la grande perspicacité du Général de Gaulle qui dès 1964 reconnaît ce “nouveau” pays ce qui lance un mouvement de normalisation des relations à l’échelle mondiale jusqu’à cette Résolution de Conseil de Sécurité de l’ONU de 1971 qui choisit le gouvernement chinois de Pékin comme seul véritable représentant.

La naissance de la politique de la Chine unique : moyen de pression diplomatique et économique

Les rôles s’étant inversés, il était compréhensible pour cette Chine boudée pendant vingt ans de retourner la situation en traduisant dans la diplomatie sa philosophie. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui la politique “d’une seule Chine” en vertu de la quelle Hong Kong, Taïwan, le Tibet, Xinjiang et Macao appartiennent à un même Etat bien qu’ils puissent avoir une part d’autonomie.

L’idée étant qu’un pays qui ne respecte pas cette règle fondamentale de la diplomatie chinoise ne peut plus échanger avec elle. C’est une règle sur laquelle les représentants de l’Empire du Milieu ne transigent pas, elle est FONDAMENTALE.

C’est donc principalement pour cette raison que l’incident diplomatique est aussi médiatisé aujourd’hui et qu’il a provoqué à ce point le courroux des représentants du gouvernement de Xi Jinping, parce que cela touche à l’identité même de la Chine et qu’une telle communication est vue comme un affront ultime alors même que Donald Trump n’a pas été investi à la Présidence américaine.

Le seul antécédent d’un écart sur le soutien censé être incontesté à la politique de la Chine Unique se trouve dans la réaction américaine de 2005 à la loi antisecession qui a été votée par la Chine. A l’époque, Georges.W.Bush avait envoyé sa Secrétaire d’Etat aux affaires étrangères pour allumer la flamme et embraser des relations diplomatiques déjà fragilisées comme le relate le Washingtonpost dans cet article du 24 mars 2005.

La “One-China policy”, un épouvantail ?

 Alors qu’on aurait pu présenter cette politique de la Chine Unique en deux colonnes avec d’un côté les pays ne la reconnaissant pas et les autres la reconnaissant, on se trouve en réalité face à de multitudes de situations.

D’abord, en bleu clairune dizaine de pays dans le monde (assez isolés sans doute) continuent à reconnaître Taïwan comme représentant du gouvernement de la Chine. Il s’agit ou bien de petits pays insulaires dans le Pacifique ou bien d’Etats tel le Paraguay, le Panama ou le Burkina Faso. Ces pays ne traitent donc pas du tout avec la République populaire.

Ensuite, il y a les Etats qui reconnaissent la République populaire comme unique gouvernement légitime et qui respectent donc à la lettre cette “One-China policy”. Ils figurent en orange sur la carte. Ces pays, qui sont au moins une quarantaine, sont très concentrés en Afrique, au Moyen-Orient et à l’Est de l’Europe, c’est une situation qui relève soit d’une forme d’impérialisme économique chinois soit souvent de la tradition de pays non-alignés qui avaient épousé à bras le corps la Chine de Mao.

Enfin, il  y a le Monde occidental, l’Amérique du Sud et quelques grands pays d’Asie, qui constituent alors la très large majorité des puissances économiques et militaires du monde et qui reconnaissent officiellement la politique de la Chine unique mais qui traitent aussi avec Taïwan. Ils figurent en vert sur l’image.

D’où l’immense hypocrisie, en réalité, de cette situation diplomatique tendue : on se refuse à mettre des mots sur des actes. La réponse de Trump, même si elle est peut-être abusive, ou caricaturale, parle d’elle-même, il rétorque en effet sur Twitter :

D’où la réflexion qui embrume mon esprit : Y’a-t-il encore une justification à cette politique de la Chine Unique ? Faut-il que la Chine la fasse respecter à tous ses partenaires sans exception ? Les vieilles histoires ne sont-elles pas condamnées à s’effacer de la mémoire collective plutôt qu’à rester dogmatiquement inscrites dans les esprits ?