Donald Trump et Ronald Reagan, les frères siamois ?12 min read

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Beaucoup, par désespoir, en raison de leurs convictions progressistes ou encore du fait de sondages très optimistes, misaient encore le soir de l’élection américaine sur une large victoire d’Hillary Clinton. 

Mais les illusions furent rapidement effacées par le succès massif du challenger républicain, raflant la mise presque partout où une cuisante défaite lui était promise. Une telle vague réactionnaire aux États-Unis rencontre pourtant un parallèle qui n’a pas beaucoup été détaillé du côté de la mouvance éditorialiste : l’élection présidentielle américaine de 1980.

Alors opposé au président sortant, Jimmy Carter, Ronald Reagan, popularisé par son passé d’homme d’écran, fit déferler une vague néo-conservatrice inédite lui permettant d’accéder à la Maison Blanche. Et si l’histoire se répétait sous nos yeux, détournés ou avertis ?

Une sémantique nostalgique partagée

« Make America Great Again », scandent Trump et les plus fervents adeptes des saillies verbales du multimilliardaire ayant fait fortune dans l’immobilier.

« America Is Back », chantaient massivement les ardents spectateurs du show Reagan dans tous les meetings de campagne, des primaires du GOP au printemps 1979 au scrutin de novembre. Difficile de ne pas déceler la résurgence d’un rouleau-compresseur rhétorique commun, utilisé pour mieux renverser l’« establishment » politique d’une Nation.

Là où règne le bipartisme cadenassant, ayant pour emblème l’âne et l’éléphant, le premier tira à boulets rouges sur le bilan du président Carter. Extrêmement fragilisé sur le plan intérieur et extérieur après la révolution islamique de Téhéran et la crise des otages, le 39è président des États-Unis n’était pas franchement le personnage le plus susceptible de susciter l’engouement d’une population frustrée, manifestant déjà une peur du déclassement.

La situation économique du pays ne s’étant guère améliorée entre l’éphémère présidence de Gerald Ford et le mandat complet de Carter, c’était bel et bien au cœur d’un marasme général que Ronald Reagan pût construire la route qui le mena tout droit aux plus hautes responsabilités politiques sur la scène internationale.

Jugé comme déclinant et déshonoré du fait de la vente de blé au « camarade » Brejnev pendant les années 70, l’ « Empire » américain parut compromis.

L’un des grands arguments de campagne n’était donc que la restauration de l’autorité d’une patrie génératrice de libertés, cela passant par le balayage à coup de bulletins de vote de l’intelligentsia démocrate modérée, plombée par ses bourdes à répétition. La célèbre image du « lapin tueur », ternit définitivement l’image d’un président gaffeur, maladroit, qui serait finalement incompétent et indigne de l’« essence américaine originelle ».

Car si l’on est tenté d’identifier un basculement de l’échiquier politique américain à l’aube de la décennie 1980 c’est bien cette fibre nationale-patriote qui sera caractéristique d’une contre-révolution culturelle fulgurante et efficace.

Celle-ci fleuretant à bien des égards avec les résidus d’un suprémacisme blanc revanchard et teintée d’un fort constitutionnalisme matérialisé par la sacralisation du deuxième amendement de la constitution de Philadelphie aussi sacré que les paroles de la Bible.

Auteur d’un maccarthysme effréné au sein même du monde artistique californien, Reagan avait axé son projet présidentiel autour d’idées chocs, laissant la langue de bois au placard. Son discours populiste et évangéliste avait diabolisé l’État fédéral, mais également pourfendu la possibilité de rendre égaux devant la Constitution de 1779 femmes et hommes et exacerbé la notion de liberté et propriété individuelle. Ce qui l’avait d’ailleurs amené à déclarer, après les réformes des droits civiques, que « si une personne veut discriminer les nègres ou les autres lorsqu’il vend ou loue sa maison, c’est son droit ».

Un tournant pour la recomposition de l’échiquier politique

À ce jeu, Donald Trump n’a donc pas grand-chose à envier à l’homme qui avait déclaré devant les caméras de télévision que « la dépression économique, c’est lorsque vous perdez votre emploi. La reprise ? Quand Jimmy Carter perd le sien ! ».

Doté d’un sens de la communication inégalable et d’une aisance oratoire redoutable, Reagan inspire sans aucun doute Donald Trump, qui, lui aussi, n’a pas accompli le moindre « cursus honorum ». Businessman chéri ou détesté, il s’est toujours orienté vers l’un des deux partis hégémoniques en fonction de ses propres intérêts. Offrant 100.000 dollars à la fondation Clinton (!) en 2005, avant de prendre sa carte au parti républicain en 2009 (il l’avait déchirée huit années auparavant), son cheminement politique n’a pas été tout à fait linéaire comme un certain…Ronald Reagan !

Membre du parti démocrate jusqu’en 1952, celui qui fut délégué du personnel dans l’audiovisuel suivit le mouvement de protestation conservatrice commun aux deux partis lorsqu’Eisenhower puis Kennedy voulurent régler la question de la ségrégation raciale. Traditionnellement construit en opposition à la doctrine esclavagiste du Sud lors de la guerre de Sécession, le parti républicain se retrouve à présenter le sénateur Barry Goldwater aux présidentielles de 1964, investi par l’immense majorité de l’extrême-droite des anciens états confédérés, tandis que le parti démocrate s’était fait presque l’unique interlocuteur des minorités !

Un bouleversement sans précédent qui aboutit progressivement à l’avènement d’un Ronald Reagan qui a toujours misé sur l’image arrogante de l’Américain de classe moyenne, issu de l’immigration européenne, venu en terre promise à la recherche de son Eldorado, défendant bec et ongles les libertés individuelles au détriment des libertés collectives.

En renvoyant dos-à-dos élites politiques et libéralisation des mœurs, c’est tout un concept sécuritaire qui s’est également déployé et que l’on peut retrouver aussi bien chez Reagan que chez Trump, qui reprirent à leur goût la très dangereuse idée de l’insécurité culturelle.

Dans le camp opposé, les démocrates, de plus en plus enclins à se tourner vers des idées « centristes » caractérisées par une vision géopolitique acquise à la notion de multipolarisation, n’ont jamais vraiment réussi à étouffer les oppositions internes et su se prononcer à long terme sur l’adoption d’une logique « de droite » ou d’une politique menée par la volonté de transformation sociale. Surtout, la conduite de Ronald Reagan vis-à-vis de l’Union Soviétique et des gauches insoumises en Amérique Latine redonnèrent du crédit à l’idée des États-Unis comme gendarme du monde, agissant vite pour garder son espace de sécurité intact et se consacrer ensuite à d’autres tâches.

Conjugué au formidable élan économique des « Reaganomics », preuve s’il en est que le cow-boy président n’avait pas oublié ses promesses électorales, ce mélange des genres avait réussi à éteindre les nouveaux représentants du Parti Démocrate, choisissant l’affrontement clivant sur des projets de sociétés.

Faisant de l’interdiction de l’avortement, de la défense de la peine de mort et du droit à l’incivilité fiscale ses principaux chefs de batailles, c’est bien en pointant du doigt les insuffisances d’Hillary Clinton, incapable de provoquer la moindre dynamique populaire dans le pays, que Donald Trump retourna l’opinion derrière lui. De la même manière, après ses deux mandats, Ronald Reagan laissa à George H.Bush un pays suffisamment acquis et converti aux dogmes des deux « néo » – conservateurs et libéraux – ayant pour effet de détruire politiquement toute alternative. L’exemple le plus flagrant vient sans doute du manifeste contre la peine capitale prononcé par Michael Dukakis en pleine de campagne pour les élections de 1988, après lequel le candidat voit sa côte de popularité s’effondrer.

La défaite de Clinton, pour ne pas dire de la politique

Toute cette analyse d’histoire politique, très tumultueuse chez nos cousins américains, doit aussi nous faire réfléchir sur nos interrogations à l’heure de l’élection de Donald Trump. Moqué, raillé lors de ses premières apparitions en tant que potentiel président, l’homme a rejeté toutes les critiques et accusations les plus violentes (et pourtant certifiées) quant aux accusations d’agression sexuelle, ou encore au sujet du gigantesque système de fraude devant l’impôt qu’il a mis au point pour bâtir son entreprise.

C’est presque un scénario identique que nous revivons, intégrant les thèses complotistes originelles des ultra-conservateurs du parti républicain, méprisant Reagan et dénonçant une manipulation du parti démocrate pour s’assurer un nouveau mandat. Clivant, Barack Obama s’était fait remarquer de part et d’autre de ses deux mandats grâce à la réforme dite de l’« Obamacare ». Celle-ci visant à introduire une esquisse de sécurité sociale dans un pays où la protection sociale et l’assistance sont cantonnées à un degré résiduel et où le recours à des dizaines de compagnies d’assurance privées est l’un des facteurs majeurs de l’endettement des ménages. Au même titre que l’accès à l’éducation d’ailleurs, qui est des plus inégalitaires.

Sur des thématiques encore plus sensibles, comme l’encadrement du port d’armes et la mise en cause de l’institution policière après une série de bavures ayant ravivé les oppositions ethniques, il avait su affirmer jusqu’au bout ses ambitions. Pour défendre ces dix années de gouvernance, il fallait indiscutablement l’investiture d’une personnalité forte, dans le prolongement des travaux effectués et non une ancienne première dame ayant déjà échouée au sein même de sa propre formation politique, véritable camouflet à l’époque.

En effet, donnée future première femme présidente des États-Unis en 2008 puis en 2016, Hillary Clinton ne s’est jamais vraiment retrouvé sur la même ligne que son ancien concurrent. Ambiguë sur la question de l’avortement et fortement chahutée durant les primaires démocrates sur la question de l’éducation et de la santé en raison de ses propositions creuses, « Hillary » traîne aussi derrière elle le bilan de la politique internationale de Barack Obama, ponctuée de succès et d’échecs. Secrétaire d’État entre 2008 et 2012, elle s’empêtra dans l’intervention en Libye et s’attira les foudres des départements militaire et judiciaire, prêts à la poignarder politiquement en déballant le scandale de la messagerie privée une semaine à peine avant le scrutin.

Trump avait donc le monopole du clivage quand Clinton se contentait de mener une campagne défensive, toujours dans la réaction par rapport au moindre propos de son concurrent. Ce dernier montait d’ailleurs systématiquement dans l’opinion après chaque déclaration fracassante. Sur la fiscalité, le nouvel héros des populations rurales eut l’occasion de défendre tout un tas de baisses d’impôts radicales, récupérant allégrement les lobbys du Tea Party. Quant à Hillary Clinton, elle n’arriva paradoxalement jamais à se positionner clairement sur le sujet, cherchant toujours à opérer un consensus qu’on pourrait qualifier d’utopique.

Il n’y a guère que sur l’immigration que la candidate démocrate portait un solide contre-projet. Clinton promettant en effet la régularisation d’un maximum de travailleurs sans-papiers et dépeignant le rêve américain comme la possibilité pour chacun, peu importe ses appartenances et ses croyances, de réussir, selon le modèle du « self-made man ».

De quoi laisser des regrets bien cruels, avant tout aux américains eux-mêmes. Rarement une élection n’opposa deux candidats aussi peu populaires et rarement l’électorat démocrate ne s’était aussi peu mobilisé dans les urnes pour faire barrage à un candidat repoussoir. Le contraste est même cinglant lorsque l’on regarde les primaires passées, où 80% des jeunes s’étaient rendus aux urnes pour plébisciter Bernie Sanders. Ce sénateur du Vermont souhaitait révolutionner l’université en instaurant la gratuité pour tous, offrir une couverture santé universelle pour tous les américains en dépassant les réformes partielles d’Obama, ou encore faire des États-Unis un pays pionnier dans la lutte contre le réchauffement climatique.

Tout cela en cassant de façon globale l’image d’une classe politique américaine dépendante de lobbys en tout genre et esclave des intérêts de quelques-uns. Et de la même manière que les électeurs du parti républicain avaient posé leur veto à l’investiture d’un nouveau Bush, le soutien à un nouveau Clinton fut une question quasi-référendaire durant cette campagne.

La faute à qui ?

C’est donc bien la faillite du politique qui permit l’élection de Reagan comme celle de Trump en notre temps, et c’est cette même faillite qui menace en Europe d’engendrer une vague réactionnaire considérable, lorsque les sociaux-libéraux s’effondrent, faute d’ambition, préférant suivre les pas d’une droite décomplexée.

La capacité des peuples à faire basculer un scrutin dans telle ou telle direction n’est pas anachronique et c’est tout un mode de réflexion en politique qui se doit d’être totalement repensé et mis de côté, sous peine de jouer éternellement aux autruches et de se fracasser, à court terme, contre l’émergence d’une extrême-droite beaucoup plus dure.

En ce sens, l’élection présidentielle américaine de 2016 est l’une des preuve supplémentaires que le monde politique est à court d’alternatives, et que la grande force des droites extrêmes est d’avoir réussi à maquiller son discours derrière une posture alternative délaissée par ses tenants habituels. Ceux-ci ayant consigné la défaite de leur propre pensée, ou pire, trahi leur combat. Pour les jeunes, la répercussion planétaire de l’événement peut aussi fonctionner comme un électrochoc. Face à la résignation et au désintérêt massif pour les grandes causes qui nous entourent et pour ne pas payer ultérieurement les éventuels pots cassés d’un « trumpisme » à l’image des ravages du reaganisme qui s’est étendu par tâches d’huile, ripostons par l’engagement.