Du délit d’islamophobie12 min read

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         Les liaisons dangereuses de la gauche et de l’islamisme

« Le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas » annonçait le prophète Malraux avec prémonition. Le retour du religieux est aussi un retour du fondamentalisme. Lors même que le fondamentalisme djihadiste sévit aux quatre coins du monde et en France singulièrement, le concept d’ « islamophobie » a fait florès au sein d’une partie de la gauche et vient museler toute critique envers l’islam.

Le concept d’ islamophobie procède par amalgame. Toute critique de l’islam radical est une critique de l’islam; toute critique de l’islam (de la religion) est une insulte envers ses croyants (des personnes); toute critique de l’islam est illégitime car elle s’attaque à la foi de milliers de personnes. Mais c’est bien le propre d’un régime libéral que d’accepter que toute idée, toute philosophie, toute croyance religieuse ou non religieuse puissent être disputées. On ne voit pas bien pourquoi la foi coranique échapperait à l’exercice de la critique et bénéficierait d’un statut d’immunité. C’est pourquoi, au nom de la qualité du débat public aujourd’hui et pour le salut de la vie intellectuelle, il convient de réhabiliter la liberté d’expression à l’endroit de l’islam.

Tel est précisément l’objet du dernier essai de Pascal Bruckner (Un racisme imaginaire-Islamophobie et culpabilité) qui cherche à délégitimer le concept d’islamophobie.

        1) Signification et ambition du concept

On le sait, la mode est aux « phobes ». Signe des temps et des tentations, le qualificatif allait désormais s’appliquer à l’islam. L’art de psychiatriser son adversaire en lui reprochant une maladie mentale pour le disqualifier d’emblée, voila l’ambition de ce terme.Car le phobe appartient au vocabulaire médical et s’entend d’une peur irrationnelle. Mais davantage: la lettre du terme est dépassée par son esprit qui rime avec détestation. La peur ou la crainte est maintenant assimilée à de la haine. Redouter un groupe, une croyance, une orientation, c’est déjà afficher une détestation. Ainsi que l’écrit Pascal Bruckner, « le phobique est coupable deux fois, sur le plan psychique et sur le plan social ».

La signification du concept est donc claire: la critique de l’islam témoigne au mieux d’une peur irrationnelle, au pire d’une haine vigoureuse.

Pour Pascal Bruckner, l’enjeu de ce terme est double. Faire taire les Occidentaux, coupables de trois péchés capitaux, la liberté religieuse, la liberté de penser, l’égalité entre les hommes et les femmes, mais surtout forger un outil de police interne à l’égard des musulmans réformateurs ou libéraux osant la critique.

Qu’il n’y ait pas méprise: la persécution physique des croyants est condamnable; l’incitation morale à la haine l’est autant. Mais discuter d’un article de foi est un droit. De la simple opinion à la plus profonde conviction, rien ne peut échapper au tribunal de la raison et au débat contradictoire dans une démocratie libérale.

 

        2) Origines du concept: d’où vient l’islamo-gauchisme

Plusieurs causes sont à même d’expliquer la fortune de ce concept d’islamophobie. Elles sont à puiser dans l’histoire de la France et dans l’histoire de la gauche.

        2.1) Les causes structurelles

            Le complexe colonial et la détestation de soi

Laurent Bouvet, professeur de Science politique à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et auteur de l’Insécurité culturelle, explique l’émergence de l’islamo-gauchisme par la vivacité du complexe colonial.

La France a péché par le passé, elle a colonisé de nombreux pays dont la population est de confession musulmane. La gauche en partage lourdement le fardeau puisque c’est elle, sous la bannière des républicains, qui initia avec ferveur et quasi consensus le projet colonisateur (seul Clémenceau eut l’audace de le refuser) sous la IIIème République. On se souvient encore du discours de Jules Ferry le 28 juillet 1885 devant la Chambre des Députés appelant à « civiliser les races inférieures » ou des logorrhées lyriques de Victor Hugo justifiant ce devoir de colonisation. C’est ainsi que la France a contracté une dette éternelle à l’égard des populations musulmanes. Il faut donc que la gauche et la France ensembles se redonne bonne conscience.

 

Mais il y a là un passé qui ne passe pas. La décolonisation et l’amende honorable n’ont guère suffi. Après l’époque de la décolonisation, une nouvelle forme de pensée a émergé relève Laurent Bouvet, et s’est appuyée sur une idée simple:

« L’homme blanc, européen, occidental, chrétien (et juif aussi) est resté fondamentalement un colonisateur en raison de traits qui lui seraient propres (comme par essence): raciste, impérialiste, dominateur, etc. Par conséquent, les anciens colonisés sont restés des dominés, des victimes de cet homme blanc, européen, occidental, judéo-chrétien » (entretien donné au Figaro le 22/07/2016).

Cette image d’Epinal colle à la peau de l’homme blanc et le rend coupable à jamais. Pour se disculper d’avance, il doit faire concession. Ne pas critiquer. Car lui même est critiquable pour son passé. Autant dire que le débat est figé. S’il fallait être irréprochable pour être légitime à s’exprimer, on l’aurait remarqué…

Et l’homme blanc n’a pas fini de coloniser. Le voila maintenant colon sur ses propres terres lorsqu’il défend les moeurs et la coutume de son pays, lorsqu’il ose prononcer le mot d’assimilation, il est alors invectivé, l’islamophobe.

Ce complexe colonial va de pair avec une certaine détestation de soi, savamment entretenue par nombre d’intellectuels toujours prompts à châtier la France pour ses errements historiques. Cette culture de la culpabilité et de la repentance ne favorise guère l’intégration dans une communauté historique, c’est peu de le dire. Souffler sur les braises brulantes de l’histoire chancelante, c‘est faire renaître le feu de la division.

La figure de l’immigré paria et rebut de la société est d’ailleurs à la base de l’analyse sociologique ambiante cherchant des explications socio-économiques au phénomène du terrorisme islamique en France. Dans l’art de la déresponsabilisation, l’on atteint des sommets. Ainsi le terroriste est-il d’abord un damné de la terre, un persécuté, un déséquilibré mental aussi, souffrant socialement, économiquement, et historiquement en tant que descendant de colonisés. Ainsi Geoffroy de Lagasnerie qui vous explique que les terroristes ont plaqué des mots djihadistes sur une violence sociales qu’ils ont ressenti à 16 ans. Les causes religieuses et culturelles sont bien-sur escamotées. Ainsi Edwy Plenel qui vient vous dire que ces monstres sont le produit de notre société, que ce n’est pas l’islam qui a produit ces terroristes. Ainsi un certain Olivier Roy dédaignant le « bla-bla pseudo-érudit sur les racines coraniques du terrorisme ».

            La dialectique opprimant/ opprimé au coeur d’une certaine gauche

La gauche marxienne s’est structurée autour de l’opposition binaire entre la classe capitaliste-bourgeoise et la classe prolétarienne, entre la classe exploitante et la classe exploitée, entre l’opprimant et l’opprimé. Une bonne partie de la gauche n’a pas perdu ce prisme de lecture manichéen et voit aujourd’hui dans l’immigré la figure du damné, de l’exclu, du paria. L’immigré d’aujourd’hui est le prolétaire d’hier. Il n’y a plus d’ouvriers à défendre, ou plus d’ouvriers à gauche? Rien de grave, la figure de l’immigré l’a remplacé. Voila pourquoi toute une gauche incapable de renouer avec le mythe du Peuple opprimé trouve dans l’immigration de ces dernières décennies son nouveau peuple de substitution. Sans l’opposition opprimé/opprimant, cette gauche là meurt. Elle est née ainsi, elle est structurée ainsi.

Qui apprécie l’art de la formule dirait, quitte à la forcer un peu, que la lutte des races a supplanté la lutte des classes chez une partie de cette gauche, l’ « antiracisme » en étant le principal artisan.

Cette dialectique opprimant/ opprimé a d’ailleurs partie lié avec le complexe colonial; l’opprimant prend les traits de l’homme blanc ex-colonisateur, l’opprimé celle de l’ancien colonisé.

« La figure du «damné de la terre» va ainsi se réduire peu à peu à l’ancien colonisé, immigré désormais, c’est-à-dire à celui qui est différent, qui est «l’autre», non plus principalement à raison de sa position dans le processus de production économique ou de sa situation sociale mais de son pays d’origine, de la couleur de sa peau, de son origine ethnique puis, plus récemment, de sa religion » (cf Laurent Bouvet).

Le grand récit rouge a pris fin en 1989. On sous estime peut-être dans l’histoire des idées le coup de massue qu’a constitué la chute du mur de Berlin, considérée à juste titre comme une blessure mortelle à gauche. Le modèle capitaliste-libéral anglo saxon pouvait désormais triompher sans souffrir de concurrence idéologique et s’imposer au reste du monde, là où le modèle communiste, certes non enviable à bien des égards, présentait l’intérêt (le seul ?) de critiquer l’autre bloc de pensée et d’en pointer les travers. L’alternative communiste ayant disparu, le modèle américano-occidental gagna en autorité morale ce que le modèle communiste perdu en crédibilité.  Laurent Bouvet explique que l’effondrement des grands récits idéologiques du XXe siècle a laissé cette gauche dans le désarroi, si bien qu’ « une partie de cette gauche sécularisée pendant des décennies avait trouvé un substitut religieux dans la croyance idéologique communiste notamment – on peut rappeler d’ailleurs en passant que l’idéologie et la religion fonctionnent de la même marnière comme représentation inversée de la réalité chez Marx ».

Voila comment l’échec du grand projet unificateur socialiste a accouché de l’islamo-gauchisme.

Il n’est pas d’ailleurs pas anodin de constater que socialisme et islam partagent une même déception historique, celle de la relégation.Des blessures, l’islam en a connu au cours de son histoire. 1924 est à cet égard une date charnière, l’équivalent de 1989 pour le monde musulman. 1924, c’est l’année de l’abolition du califat par Atatürk soucieux d’instaurer un Etat laïc en Turquie. Depuis lors, le rêve d’un califat hante les terroristes de Daech et autres qui ne jurent que par un seul échelon: l’oumma, la communauté supranationale unifiée de tous les musulmans.

L’islam est nostalgique de son âge d’or passé, l’islamisme tente de le restaurer par les armes et la soumission. « Le recours systématique au terrorisme n’est pas une preuve de vitalité mais de panique » comme le note fort bien Pascal Bruckner. Cette recherche de la grandeur perdue n’est bien sur pas propre à l’islam; certains chrétiens sont eux aussi à la recherche de la grande chrétienté d’antan et ne vivent que dans le passé. L’islam est en somme « inconsolée de sa destitution » (Meddeb, La maladie de l’islam, 2005).

            La gauche a abandonné le social pour le sociétal

Il appartient au philosophe de gauche Jean Claude Michéa d’avoir montré comment la gauche avait sacrifié ses idéaux sociaux pour des idéaux sociétaux.

Il n’est que de voir le quinquennat du M.Hollande: le « mariage pour tous » est surement la mesure emblématique lui permettant de se parer du label d’homme de gauche. Les préoccupations sociales sont anecdotiques.

Dans le domaine dit «sociétal » devenu le marqueur de la pensée de gauche, l’on peut inclure ces lois qui confèrent à l’envi toujours plus de droits aux « minorités ». Pascal Bruckner en dresse le constat en ces termes : « Les politiques de l’identité tendent à remplacer l’aide aux défavorisés.Le Peuple, tel qu’il fut mythifié par la gauche et les républicains, disparait au profit des minorités ». C’est une manières étrange que de faire de la Politique en s’adressant à un groupe en particulier, en cédant à ses revendications, en lui donnant à tout prix la visibilité qu’il recherche.

        2.2) Les causes conjoncturelles

            La gauche à la conquête d’un électorat de masse

L’islamo-gauchisme s’explique aussi pour une raison bien plus basse et prosaïque qui tient en la conquête de l’électorat musulman. Le laboratoire d’idée de gauche Terra Nova le dit sans ambages:  «Une nouvelle coalition émerge. Elle dessine une nouvelle identité sociologique de la gauche, la France de demain, face à une droite dépositaire de la France traditionnelle. […] La population des Français issus de l’immigration est en expansion démographique et en mutation identitaire […] Au-delà des non-religieux, ce sont aussi tous les non-catholiques, notamment les individus d’“autres religions”, composés à 80 % de musulmans, qui sont plutôt enclins à voter à gauche. Dans ces conditions, la dynamique démographique est très favorable à la gauche.» (cité par Malika Sorel-Sutter le 08/03/2017 dans une tribune du Figaro).

Comme si la démocratie fondée sur la démographie l’emportait sur la démocratie fondée sur les idées dans les calculs de terra nova…

 

            L’importation de conflits géopolitiques

Certains conflits géopolitiques internationaux sont loin d’être neutres sur la politique interne et conduisent à des « postures » (avec tout ce que le terme renferme de péjoratif) de certains politiques. On se demande parfois si elles ne sont pas motivées par le désir de séduire tel groupe plus que par le souci d’une analyse géopolitique en finesse. Le conflit israélo-palestinien ou les traces de la Guerre d’Algérie, récupérés à des fins politiciennes par certains, en sont les exemples emblématiques entretenant cet islamo-gauchisme.

Sans prétendre à l’exhaustivité, voila un ensemble de causes structurelles et conjoncturelles à l’origine de la rencontre entre la gauche et l’islamisme.

Laissons Pascal Bruckner conclure: « En filigrane il existe un point commun entre l’extrême gauche et l’islam radical: la volonté de détruire cette société, la recherche d’une rédemption par l’immigrant, l’étranger, qui viendra régénérer nos vieilles nations épuisées ».

Puisse t-il seulement exister une voie entre une gauche du dénietune droite du rejet