Ecriture et réalisation web : l’avenir de l’audiovisuel ? Entretien avec Timothée Hochet

En 2011, on pouvait apercevoir sur Youtube un jeune podcasteur du nom de Monsieur Frisé, à l’humour efficace et aux quelques centaines de milliers de vues par vidéo. Aujourd’hui, il écrit, réalise et joue pour son propre compte mais aussi pour le compte des monstres de Youtube, principalement pour Studio Movie. Comment Monsieur Frisé est-il devenu sur internet Timothée Hochet et comment a-t-il changé son podcast sur les différents types de profs en d’innombrables courts-métrages brillants ? Devenu l’une des figures majeures de la réalisation sur internet, il répond à nos questions sur la place de l’écriture et la réalisation web dans l’avenir du paysage audiovisuel.

 

Hello Timothée  ! Avant de commencer, on doit t’avouer que ton dernier court-métrage Somnambule a quelque peu perturbé nos nuits. Un peu. 

En 2011, tu publies sur Youtube tes premiers podcasts sous le pseudonyme de Mr Frisé. Au vu des formats antithétiques entre tes premières vidéos et tes courts-métrages actuels, penses-tu avoir été intéressé par la plateforme avant d’être intéressé par la réalisation  ?

“En 2011, j’étais déjà très intéressé par le cinéma, oui ! J’étudiais dans un lycée avec une option audiovisuelle qui m’a permis d’apprendre les bases du cinéma (au Lycée Camille Vernet à  Valence, plus précisément). Ces bases sont d’ailleurs les seules choses essentielles qu’une école ait pu m’apprendre sur le cinéma. J’ai tenté une année de fac Arts du spectacle Images, qui ne m’a rien apporté. La théorie est intéressante au début, mais au bout d’un moment, j’avais juste envie de tourner.”

 

La pratique de Youtube a donc été beaucoup plus formatrice ? 

“J’ai beaucoup plus appris en trois mois de tournage qu’en une année de fac. Selon moi, tout ce qui tourne autour de la réalisation s’apprend en tournant. Cependant, j’ai débuté les vidéos sur Youtube sans avoir pour but de “réaliser” quoi que ce soit. C’est la réponse typique, mais j’ai fait un premier podcast pour “amuser mes amis”. Puis, ça a fonctionné, j’ai donc continué.

Plus le temps passait, plus je devenais passionné de cinéma. C’est pour cela que j’ai vite voulu passer au sketch, puis au court-métrage. C’est à ce moment que Youtube est devenu une plateforme me permettant de réaliser, avant tout.”

 

Ces premiers podcasts témoignent d’une évolution impressionnante au cours de ces cinq dernières années  ! Quelle vision as-tu de tes anciennes créations  ? 

“J’ai toujours un peu de mal à revoir mes premières créations (donc, mes podcasts haha). Je pense que tout créateur a du mal à revoir ses premiers contenus. Mais il faut les accepter et se dire que c’est de là que tout a commencé. C’est comme ça que je le vois, en tout cas. Je ne les renie pas au point de ne pas les assumer, mais j’avoue que je n’en suis pas non plus très fier !”

 

Explique-nous un peu ce développement sur Youtube. Comment se sont développés tes liens avec d’autres web-vidéastes en vogue, puis avec des grands groupes comme Studio Movie  ? 

“Les liens se sont développés de la façon la plus simple et linéaire possible. Grâce à ma chaîne Youtube, certains Youtubeurs me connaissaient, dont Jérôme Niel et Ludo (l’un des principaux réalisateurs de la chaîne Studio Bagel, NDLR). Une fois monté à Paris, je les ai rencontrés, j’ai fait un stage image au Studio Bagel, puis j’ai fait des making of, puis j’ai proposé des textes aux chaînes annexes (Studio Movie et Studio Gaming), et me voilà à réaliser et écrire des fictions pour eux ! C’est très cool, et mon chemin est étrangement sans embûches… pour l’instant.”

 

 

Aujourd’hui, les récents courts-métrages sur ta chaîne Youtube et sur la chaîne de Studio Movie ont chacun leur tour été extrêmement bien accueillis par un public très enthousiaste. Ce format correspond-il à des objectifs que tu avais en tête en commençant tes vidéos  ? 

“Je pense que mes court-métrages sont bien accueillis surtout parce que le public de ces chaînes aime le changement et les prises de risque. Cela leur fait du bien de voir autre chose, dans un ton moins humoristique, peut-être. Ce format de court métrage me plaît énormément en ce moment, il me permet de tester plein de genres et plein de choses, et de voir ce que je préfère. Il me permet aussi d’être approché par des contacts intéressants, qui viennent me proposer quelques projets professionnels qui peuvent me faire évoluer dans mon parcours.”

 

La sortie et l’accueil de ces vidéos s’érigent-ils devant toi comme une consécration  ?

“Cela me plaît de voir que ces derniers apprécient mes courts métrages, mais je ne le prends pas comme une consécration, sinon je n’apprendrais rien, et je ne grandirais pas.  “Consécration” serait le mot approprié si une personne du cinéma dont j’admire le travail me dirait “J’aime votre film”.”

 

Ton dernier court-métrage, Somnambule, naît, selon tes dires, d’une volonté de créer un cinéma d’horreur original pour pallier une vague de films en vogue insatisfaisants sur grand écran. Quels sont tes rapports au cinéma de genre  ? Est-ce ta principale inspiration pour le reste de tes court-métrages  ? 

“En réalité, je ne suis pas si insatisfait de ce que je peux voir sur grand écran dans le cinéma d’horreur. Il y’a de bons films qui sortent, dont j’admire le résultat. Par exemple : Conjuring, Insidious, Ouija 2 (ne pas voir le 1, cependant), Oculus, The Strangers. J’aime beaucoup le cinéma de genre, mais je l’aime d’une certaine manière. Tous les films de genre ne me plaisent pas.

Le film de genre n’est pas ma principale inspiration, je m’inspire de beaucoup de films, de genre très différents. Parfois très commerciaux, parfois très “film d’auteur”. J’aime autant un Titanic qu’un Magnolia.”

 

Quel est, à ton avis, ton court-métrage ou projet web le plus représentatif de tes intentions et tes désirs en tant que créateur de contenu  ? Ensuite, quel est le projet dont tu es le plus fier, et pourquoi  ? 

“Je pense que Calls est le contenu qui représente le mieux ce que je veux faire dans le cinéma. Je veux tenter de nouvelles choses et montrer que cela peut marcher. Je veux émouvoir, tenir en haleine, attiser la curiosité du spectateur, utiliser son imagination… J’ai été très surpris du succès de Calls, et cela m’a fait énormément plaisir, de voir qu’une idée toute bête peut être appréciée par pas mal de personnes. 

Cependant, je suis plus fier d’Up’Life. C’était mon “premier” projet sur lequel j’avais 100% de contrôle et de carte blanche, alors qu’il était produit par Canal. J’ai pu mettre pas mal de choses que j’aime, et je suis très content du résultat, même si j’aurais voulu que ce soit plus long…”

 

Que conseillerais-tu à un jeune adulte qui souhaiterait se tourner vers la réalisation web  : un passage obligé par une formation théorique  ? 

“Le passage par une formation théorique n’est vraiment pas obligatoire, selon moi. Si vous avez la passion et l’envie, vous avez déjà 90% de ce qu’il faut pour être réalisateur/scénariste.”

 

Quel est ton ressenti actuel au sujet de Youtube et de la réalisation web en général  ? Les vois-tu comme des moyens d’atteindre d’autres cadres de réalisation (télévision, cinéma), ou comme une fin ? 

“Selon moi, il ne faut pas voir Youtube comme une fin. Il faut utiliser cette plateforme pour essayer, échouer, tomber et se relever. Pour se perfectionner (perfection que personne n’atteindra jamais, d’ailleurs). Youtube m’a permis d’être contacté par Studio Bagel, qui m’a permis d’être produit pour mettre du contenu sur Youtube sur leur chaîne, qui me permet maintenant de commencer des projets de série télé, et d’avoir des contacts dans le cinéma … si vous voulez faire du cinéma, ne voyez pas Youtube comme une fin, car Youtube, lui, a une fin.”

 

À ce sujet, de nombreuses interviews télévisées de vidéastes web témoignent d’un manque de compréhension et de cohésion entre ces deux milieux  : beaucoup de journalistes ne reconnaissent pas de légitimité à ce format, et méprisent régulièrement la prise d’importance du média dans la création artistique. As-tu déjà été confronté à ce mépris extérieur ? Que penses-tu de l’avenir de la plateforme, et de sa place dans le paysage culturel français  ? 

“Je n’ai pas été confronté personnellement à ce mépris, car je ne suis plus considéré comme un Youtubeur depuis un petit moment. Cependant, je connais des personnes qui y ont été confrontées, et ce mépris vient surtout du fait que certains journalistes ne comprennent pas comment Youtube fonctionne, et comment on peut gagner de l’argent grâce à cette plateforme. Et quand on ne comprend pas quelque chose, on est souvent maladroit quand on traite du sujet. C’est ce qui est arrivé avec pas mal d’interviews. Cependant, ils commencent à en comprendre l’enjeu, vu que la télé vient de plus en plus sur le web pour chercher des talents et produire du contenu.”

 

Enfin, parle-nous un peu de tes projets et de ta vision future de ton travail  : où allons-nous te rencontrer au cours de ces prochaines années  ? 

“Il y’a beaucoup de projets, en ce moment, c’est très cool ! D’une, j’ai la chance de toujours avoir Studio Movie qui me laisse la voie libre et qui me laisse écrire et réaliser des scenarios, comme je le souhaite, pour la chaîne. Puis j’ai aussi des projets un peu plus ambitieux, comme une série en développement produite par Canal +, qui adapte une de mes vidéos sur dix épisodes (j’en dis déjà trop). Je suis en pleine écriture et le projet devrait sortir au plus tard mi-2017. J’ai d’autres projets d’écriture et de réalisation, dont je ne peux vraiment pas parler ! Et sinon, je viens de terminer de tourner mon dernier making of, que j’ai pu réaliser sur un long-métrage qui sortira normalement en juin 2017 sur grand écran (le film, pas le making of).”

 

 

Merci beaucoup pour tes réponses Timothée ! Au plaisir de vite découvrir tous ces projets. 

Merci !