Emmanuel Macron, “En Marche”… vers quoi ?

Cela fait maintenant cinq mois qu’Emmanuel Macron a quitté le gouvernement pour se lancer dans la course à la présidentielle.

Encore inconnu il y a trois ans, l’ancien banquier des Rothschild a atteint en peu de temps les hauts rangs de la scène politique avec une médiatisation importante, au point d’être, non seulement un redoutable adversaire pour les présidentielles mais le probable futur président de la République. En effet, selon une enquête Opinionway-Orpi réalisée du 5 au 7 février auprès de 1.602 personnes pour les Echos et Radio classique, la présidente du FN atteint 25% des voix au premier tour face à Macron avec 23%. Au second tour, Le Pen serait largement battue par ce dernier avec 66% des suffrages contre 34%. Comment expliquer une montée aussi fulgurante ?

Depuis la fondation de son mouvement « En Marche », créé le 6 avril 2016, Emmanuel Macron a recueilli un véritable engouement, et affiche complet lors de ses meetings. Et pourtant, force est de constater qu’il n’a pour le moment présenté aucun programme, on peut se demander vers quoi Macron souhaite se diriger ?

« Effet de mode ou vrai phénomène ? »

Annoncé comme un « rassembleur » de la gauche comme de la droite, afin de dépasser les clivages politiques, son jeune âge, 39 ans et son indépendance vis-à-vis de tout parti, semblent pour certains redonner à la vie politique une « nouvelle fraîcheur ». Pour ses supporteurs, Emmanuel Macron incarne en effet cet individu neuf, qui cherche à unir sur des idées et non sur des étiquettes.

À son actif, En Marche a adhéré déjà plus de 180 000 membres. Un tour de force pour un parti politique tout récent. Bien qu’il suffit seulement de quelques clics sur le site pour le devenir, ses meetings illustrent cependant bien l’intérêt que certains lui portent. Dans la foule, se démarque dans l’ensemble une franche de la population qui caractérise le parti. Un public plutôt urbain, plutôt classes moyennes supérieures composé pour la plupart des déçus du PS, des anciens apolitiques et électeurs de droite.

Meeting d’Emmanuel Macron à Lyon, samedi 4 février 2017 © Reuters

Un gain de popularité qui n’est donc pas sans cause. En effet, ce mouvement s’inscrit dans une période d’instabilité politique. Que ce soit la division de la gauche au PS avec le bilan de Hollande, ou bien de l’incertitude de la droite avec le scandale du Penelopegate, Emmanuel Macron apparaît être comme la roue de secours d’une politique en difficulté. Une aubaine, pour tous ces individus qui ne savent plus sur qui compter ou qui ont perdu foi en la politique. Après tout, En Marche dispose des meilleurs moyens possibles pour attirer sa clientèle.

Comparable à une véritable start-up, ce parti-entreprise emploi tout le savoir-faire du marketing, du web, des théories du management pour se positionner en monopole dans un marché politique en crise. À travers l’utilisation d’algorithme, le parti propose des questionnaires dont les réponses sont enregistrées puis analysées par Proxem, une entreprise spécialisée dans les données textuelles pour la connaissance client. Grâce à cet intermédiaire, Macron fait son diagnostic.

Le résultat du questionnaire envoyé aux participants du meeting de la porte de Versailles, le 10 décembre 2016.
L’application utilisée pour la Grande Marche, une opération de porte-à-porte organisée par le mouvement En Marche pour aller faire le diagnostic du pays.

De là, il ne s’agit plus qu’à satisfaire le plus grand nombre. C’est en tout cas ce que voit la politologue Cécile Alduy : « Emmanuel Macron nous vend un produit… on ne sait pas encore ce que c’est, c’est Steve Jobs qui va nous révéler l’iPhone du siècle… C’est nouveau, c’est hype, c’est le dernier truc, le dernier cri, et c’est ce dont on a besoin. Pour nous vendre son produit, il a fait des études de marché, il a demandé, vous, qu’est-ce que vous voulez ? Il fait d’abord une étude de la demande politique et après il offre son produit fini. »

D’autant plus que l’équipe Macron ne dément pas lorsqu’elle dit s’être inspirée de la théorie du « nudge » (« coup de pouce »), un concept d’économie comportementale, surnommé aussi « théorie du paternalisme libéral » imaginé par les économistes Richard Thaler et Cass Sunstein. Ce concept estime que les individus ne font que des choix rationnels et qu’il est possible de les inciter à changer leurs comportements grâce à des « incitations douces ».

Un moyen plutôt efficace pour vite obtenir satisfaction et adhésion, en adaptant son discours selon la demande, tout en offrant écoute et réponse à un grand ensemble d’individus. Un moyen comme un autre dirait-on. Mais est-ce véritablement honnête ?

« Est-il si différent des autres ? »

« Révolution ! » promet Emmanuel Macron. Se présentant comme étant le candidat « antisystème » (tout comme Le Pen et Mélenchon), il souhaite « refonder » toute la structure qui régit la société selon laquelle on oppresse les investisseurs et les consommateurs. « C’est le système tout entier qui doit changer » (cf. site En Marche).

Mais est-ce vraiment ce qu’il souhaite ? Au fond, cela semble être plus un moyen de faire belle vitrine que d’une réalité. Car c’est à ce même système qu’il doit tout. Son passé est plus que révélateur. Lui, l’élève d’Henri IV, l’énarque, ancien de l’Inspection générale des finances… Un pur produit de l’élite technocratique française !

Car, à l’inverse de ses concurrents, on ne sait pas exactement dans quoi Macron se dirige. Curieux pour quelqu’un qui veut renverser le système… De gauche sur les questions de société et libéral sur l’économie, sa substance reste encore floue. Certains distinguent en lui une orientation plutôt sociale-libérale (ce qu’il dément). Bien qu’il ait présenté une partie de ses propositions et un livre Révolution (constituant plus une vision qu’un véritable programme en tant que tel), il reste en tout cas discret sur les chiffres et sur les questions sociales.

18 octobre 2016 : séances de selfies à l’issue d’un meeting d’Emmanuel Macron à Montpellier (Hérault) © Reuters

Emmanuel Macron semble donc être différent. Non seulement, il se démarque des autres candidats dans la manière de faire campagne (marketing et programme mystère) mais aussi dans son attitude. En effet, le rapport qu’il entretient avec les autres candidats est distant. Plutôt que de se lancer dans un combat effréné contre les autres partis politiques et les médias, dont il rejette en bloc les rumeurs faites à son égard, Macron se donne l’image d’un homme sérieux et déterminé.

Même si de grandes questions entourent encore ce personnage qui pour le moment reste difficile à définir, il n’y aura plus qu’à attendre son programme prévu fin février pour voir si cet engouement continuera à durer jusqu’aux présidentielles.

En attendant, cela ne semble pas déranger ceux qui le suivent. Au contraire, ses adhérents considèrent qu’il s’agit avant tout de la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Au-delà d’un catalogue de propositions, ils comptent sur ses discours positifs, sa nouveauté, son dynamisme.

Finalement, c’est peut-être cela que recherchent certains Français. Croire en une vision et non en un programme. Voir quelque chose de nouveau tout simplement. Mais cela peut avoir un risque. Le risque de croire en un homme providentiel qui, parce qu’il serait « différent », serait apte à résoudre les difficultés passagères. Surtout, lorsque celui-ci est convaincu de sa “dimension christique”. Or, les enjeux sont bien plus complexes. Un pays ne peut se reposer sur une seule personne.

D’une certaine manière, plus qu’« il n’incarne le vide » comme se le laisse figurer Jacques Attali (celui-là même qui a aidé le jeune haut fonctionnaire à faire ses premiers pas), il comble ce vide. Avec de la fumée, certes, mais pour certains il suffit de si peu pour retrouver de l’espoir, au point de courir les yeux fermés.

« La ligne directrice d’Emmanuel Macron »

Malgré son manque de clarté vis-à-vis de certaines questions, il est néanmoins possible d’imaginer dans quel sens se tournerait Macron. Il suffit de jeter un regard sur ses activités passées et sur son bilan ministériel.

Lorsqu’il était à Bercy, la mission qu’on lui avait donné consistait à résorber le chômage et à rétablir la croissance. Sa solution : libéraliser le marché et remettre en cause le Code du travail. Pour cela, il a instauré la loi Macron qui se résume à l’ouverture des magasins le dimanche, à une plus grande liberté de négociation entre employeurs et salariés, à faciliter de nouvelles lignes nationales de cars. Il a soutenu la loi Travail (en fait, loi Macron II), très controversée, dont il aurait souhaité une plus grande radicalité, modulant ainsi les 35 heures et redonnant aux employeurs une marge d’avance par rapport à ses salariés. Ces mêmes lois qui ont créé le doute au sein du Parlement et la rancoeur chez les Français. Mais au final, les résultats se laissent encore attendre, après déjà plus d’un an.

Evidemment, pour certains comme Jean-Marc Daniel, il ne s’agit qu’une question de temps avant que la croissance redémarre : « Elle crée davantage de liberté pour les entreprises. Cela va accroître la pression concurrentielle, ce qui va faire baisser les prix, augmenter le pouvoir d’achat et faire pression sur la demande. Et tout cela crée de la croissance. Mais dire dans quelle proportion et à quel terme, c’est très difficile à évaluer ».

Mais cette volonté, de libéraliser l’économie à tout prix, montre une autre réalité. Longtemps, l’oligarchie de l’Inspection des finances a tenté d’influencer les gouvernements, gauche et droite confondues, pour qu’ils imposent les mêmes politiques néolibérales. Et voilà que l’un des siens arrive à se hisser au-devant de la scène.

Emmanuel Macron a ainsi fait écho de ses projets avec quelques grands patrons, notamment Henri Castries (issu aussi de l’Inspection des finances), président-directeur de la société d’assurance Axa, qui lui a promis un soutien total. Ce qu’il a concrétisé en offrant l’emplacement du siège En Marche, qui s’est installé chez le directeur de l’Institut Montaigne, Laurent Bigorgne, un club patronal créé par Axa.

Sans oublier Pierre Gattaz, président du Medef (patron des patrons) qui a considéré l’arrivé d’En Marche comme une initiative « rafraîchissante ». Rien qu’avec ça, il est plutôt facile de résumer globalement les débouchés que peut promouvoir ce parti politique…

Pierre Gattaz et Emmanuel Macron à l’Université d’été du Medef (Crédit : Eric PIERMONT / AFP)

De son lien étroit avec les milieux d’affaire, Emmanuel Macron est aussi sujet à de nombreuses critiques.

Il y a d’abord, son mensonge sur la privatisation de la société de gestion de l’aéroport de Toulouse. Alors qu’il avait assuré aux actionnaires publics un contrôle majoritaire, lors de la cession de 49,9% du capital de la société à un investisseur chinois, il s’est révélé que ce dernier avait finalement obtenu, grâce à un pacte d’actionnaires secret, les pleins pouvoirs.

Son avis concernant l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF). Favorable à une réforme de l’impôt sacré de la gauche, qui irrite depuis longtemps les grandes fortunes. Une position retransmise lors de son interview du 1er février 2017 sur France Inter : « Je veux transformer l’ISF en impôt sur la rente immobilière ». Ce qui impliquerait la fin de la taxe sur les actifs financiers (actions, etc.) afin de, soi-disant, favoriser l’investissement. Un joli cadeau pour les grosses fortunes et un manque à gagner pour l’Etat français. Car plus on est riche, plus on possède des actifs financiers. Et si ces derniers devaient être hors-taxés, les riches en sortiront grands gagnants. Car, quelle est la garantie de leurs investissements ?

Enfin, son comportement hautain à l’égard de la classe modeste. Devenu l’une des cibles lors des manifestations du printemps depuis sa fameuse phrase : « La meilleure façon de se payer un costard, c’est de travailler » ! Macron s’est cristallisé une mentalité bien définie, celle d’un capitaliste outrancier. L’exemple le plus révélateur étant lorsqu’il dit durant une interview à Las Vegas : « Il faut que des jeunes Français aient envie de devenir milliardaires ». De la part d’un ministre issu d’un président qui disait lui-même : « Je n’aime pas les riches », on ne peut que se demander ce qu’il faisait dans un gouvernement de gauche…

Incohérence ou boulette ? Emmanuel Macron s’est en tout cas construit une image en dissidence avec le peuple, en accord avec les marchés. Loin de ce qu’il nous laisse croire. Une image déconnectée de la réalité.

Face à un paysage politique dévasté, à des Français, ayant perdus tout repère et à une crise économique et sociale dans laquelle la société française est plongée, Macron a compris l’intérêt de ne montrer qu’une partie de ses ambitions, dans le but de « rassembler » et de redonner de l’espoir. Mais malgré le suspens qui plane sur son programme, on doute qu’il puisse changer d’orientation depuis sa venue sur la scène politique. L’ancien ministre de l’Economie nous a en fait déjà offert un aperçu de ce qu’il était capable. Il nous a montré sa vision, son idéologie, celle du néolibéralisme. En d’autres termes, la fin du modèle social français.

À y regarder de plus près, l’engouement accordé à Macron et à son mouvement semblent signifier l’avenue d’un nouveau phénomène de populisme. Un populisme tourné vers les marchés, les entreprises, les patrons. Un populisme CAC 40 où le « laissez-faire » mettrait en branle l’État providence tel qu’on le connait.

Emmanuel Macron à la tête du pays signifierait ainsi la précipitation de la France dans l’instabilité, où précarité et inégalités attendent le peuple.