Les enfants-tueurs du Mexique4 min read

Catégories Amérique du Nord, Contributions, International

Cet article est le troisième d’une série du pôle international de La Plume de Céryx à propos de la violence et la criminalité en Amérique Latine. Le premier traitait de la pacification des favelas, le second des groupes d’autodéfense.


2010 : Edgar Jimenez Lugoun, un enfant de 13 ans surnommé El Ponchis, est arrêté après des mois de cavale au Mexique. À son compteur, déjà quatre assassinats.

2015 : un enfant de 13 ans est arrêté en possession d’un fusil d’assaut Kalachnikov, d’une carabine, d’un pistolet, de munitions et de drogue à Monterrey.

Voilà un triste constat que les mexicains observent depuis une dizaine d’années et qui ébranle le pays tout entier. 

 

Un phénomène croissant

Selon les chiffres officiels, le phénomène des enfants-tueurs appelés « niños sicarios » n’a fait qu’accroître au cours des dernières années. Hugo Guzman Rambaldi a déclaré qu’entre 2012 et 2013 l’armée mexicaine a arrêté 473 enfants, dont 61 étaient des filles. La cause ? Ces enfants faisaient partie de bandes de narcotrafiquants et du crime organisé.

Cette situation ébranle le pays qui voit naître sous ses yeux des enfants engagés dans le trafic de drogue, les enlèvements, l’extorsion, la contrebande, la piraterie et les assassinats.
Ainsi, dans un rapport de l’ONG « Infancia en Movimiento » il est constaté que le nombre de détentions pour crimes graves a augmenté de 34% et 70% des arrestations sont liées à des meurtres, des enlèvements, trafics de drogue, vols et blessures graves.

Même si aujourd’hui il nous est impossible de connaître le nombre exact d’enfants-tueurs au Mexique, la Commission de la sécurité publique de la Chambre des députés considère qu’il y en aurait environ 30 000 dans le pays.

Comment naissent les enfants-tueurs ?

Il peut exister différents facteurs qui poussent un enfant à devenir un criminel mais l’insécurité, la précarité économique et politique sont déterminants. En effet, certains jeunes sont déscolarisés et pratiquement abandonnés à leur sort. À Ciudad Juarez, à la frontière nord du pays, une des villes les plus dangereuses du monde, le maire estime que près de 10 000 orphelins déambulent dans les rues. Sur 100 enfants qui vont à l’école primaire, seuls 61 obtiennent le certificat d’études.

Ces enfants abandonnés à eux-mêmes, appelés les « Ni-ni », car ils n’ont ni travail ni scolarisation, évitent la faim et la solitude en rejoignant la délinquance. Les bandes organisées voient en ces enfants des mines d’or. Ils sont inconscients, courageux et capables du pire pour une poignée de pesos.

Selon le député fédéral Arturo Santana, les cartels auraient enrôlé de 25 000 à 30 000 enfants nés dans une ambiance de violence, de pauvreté et d’abandon familial, donc très vulnérables. Leur manque de confiance en eux en fait des cibles privilégiées pour les cartels qui leur offrent un statut (passeur, voleur, tueur…) et un sentiment d’exister.

Pour ancrer encore un peu plus leur dépendance, la plupart de ces enfants enlevés par les cartels sont drogués. Lorsqu’ils souffrent de manque, ils sont convertis en vendeurs de drogue, en surveillants de prisons clandestines ou en espions pour préparer des enlèvements. Le directeur du Centre binational des droits humains de Tijuana, Victor Clark Alfaro, estime d’ailleurs que l’espérance de vie moyenne de ces enfants enrôlés par les cartels ne dépasse pas trois ans. En effet, la plupart sont tués lors d’affrontements entre bandes rivales ou assassinés par leurs propres recruteurs. Selon l’ONG mexicaine Réseau pour les droits des enfants, 1 200 mineurs auraient été assassinés en quatre ans.

El Ponchi, entre ses 11 et 14 ans il aurait participé à l’assassinat de 300 personnes

Emprisonner des mineurs, une solution ?

Ce phénomène bouleverse d’autant plus les Mexicains que le gouvernement reconnaît ne pas disposer de stratégie pour leur venir en aide.

La justice, elle non plus ne sait que faire de ces meurtriers de moins de 16 ans. Juridiquement, ils ne peuvent être mis qu’en maison de correction jusqu’à l’âge de 18 ans, quand un juge déterminera leur dangerosité avant de les remettre, ou non, en liberté.

Toutefois, si le Sénat étudie la possibilité de réduire à 12 ans l’âge à partir duquel un enfant pourrait être sujet à des sanctions pénales, personne n’imagine pour autant que cette proposition puisse résoudre le problème.


Finalement, plutôt que traiter les symptômes de la maladie, le gouvernement devrait peut être donc s’employer à mettre en place des politiques de réduction des inégalités et de la pauvreté, qui sont, les racines du mal qui ronge le pays.