Entretien avec la Présidente du Genepi, à l’assaut des murs de prison7 min read

Catégories Contributions, Société

Ouvrir la prison au reste du monde, et le reste du monde sur la prison, tel est l’objectif du Genepi, une association d’ampleur nationale qui œuvre dans un but de décloisonnement des institutions carcérales. Quelles sont les actions concrètes mises en place par le Genepi ? Selon quelle vision du milieu carcéral ? Qui sont les bénévoles de l’association ? Sophie Ponçot, Présidente du Genepi, répond à nos questions.

De quelle façon et auprès de quel(s) public(s) le Genepi intervient-il ?

Sophie : L’association est fondée sur trois piliers principaux. D’abord, nous formons des bénévoles. Le but est ensuite de leur laisser une autonomie assez forte. Bien que nous soyons une association nationale, les groupes locaux mettent des projets indépendants en œuvre. Nous intervenons ensuite en détention. Des bénévoles animent des ateliers soit scolaires soit socio-culturels, toujours dans une démarche d’éducation populaire. Les disciplines abordées en ateliers sont choisies par les intervenants selon leurs compétences ou intérêts personnels, sous réserve de l’accord de l’administration pénitentiaire.

Ce qui est intéressant, c’est que l’enseignement peut devenir réciproque, notamment sur les ateliers de langues étrangères : bénévoles et détenus s’initient mutuellement. Enfin, une importante partie de notre travail concerne l’information et la sensibilisation du public à la question carcérale.

A travers quels événements, autour de quels supports attirez-vous l’attention du public sur l’univers de la prison et ce qui s’y trame ?

Sophie : C’est vraiment varié ! Certains groupes locaux ont réalisé des micro-trottoirs, d’autres proposent des émissions radios mensuelles ou hebdomadaires. Nous intervenons auprès des scolaires, du cycle primaire au lycée. Les élèves forment un public assez réceptif car ils n’ont généralement pas d’idée pré-établies et il est plus facile de déconstruire des clichés avec eux.

Nous avons même notre propre festival annuel organisé par les groupes locaux dans différentes villes : TAUL’ART ! Au programme : café-débats, ciné-débats, ateliers de cuisine ou de slam, des concerts… L’une des animations les plus marquantes reste la cellule fictive : une reproduction de 9m² avec deux à trois lits et des toilettes sans mur. L’imaginer est une chose, y entrer et savoir que les détenus y passent pas moins de 22 heures sur 24 pousse à reconsidérer beaucoup d’éléments.

Nous organisons également une Journée Prison-Justice dont la 35e édition a eu lieu le samedi 3 décembre 2016. Il s’agit d’un colloque ouvert à tous, proposant conférences, débats et ateliers liés à la prison (justice pénale, conditions de détention, prisons pour femmes, violences policières, etc).

Quelles sont vos positions concernant le système carcéral actuel en France ?

Sophie : Il y a beaucoup à dire ! L’association n’a pas pris position en faveur d’un abolitionnisme des prisons, mais nous pensons que les prisons françaises en leur état actuel sont nuisibles et qu’une réforme s’impose. Les deux missions essentielles du système carcéral sont censées être la surveillance et la réinsertion, or seul le premier des deux objectifs semble être visé. Cela pose le problème des « sorties sèches », c’est-à-dire les retours à la vie extérieure non préparés, qui mènent à des récidives plus probables.

La réforme initiée par Christiane Taubira en 2013 a quant à elle été une déception. Si la suppression des « peines planchers » établies depuis 2007 et l’apparition de la contrainte pénale comme mesure alternative à l’incarcération étaient souhaitables, la loi en son entier est restée timide. L’emprisonnement, loin de n’affecter que la liberté d’aller et venir, touche l’exercice de droits et libertés tels que le droit de vote. Si l’incarcération n’inclut plus une privation systématique des droits civiques depuis 1994, la sanction reste automatique pour certaines peines. Dans le cas contraire, l’exercice effectif du droit de vote est très faible car les conditions d’accès en sont, d’office, restrictives.

L’une de nos revendications les plus fondamentales est la compatibilité du milieu carcéral avec la dignité humaine, aspiration qui est aujourd’hui loin d’être atteinte en France. J’ai été personnellement bénévole en détention à Strasbourg. Certaines cellules ne disposaient pas de système de chauffage. J’ai été très marquée par l’absence de lumière naturelle, la quasi-inexistence de fenêtres, les bruits de portes incessants ou encore l’odeur très forte et chlorée dès l’entrée de la maison d’arrêt. Le sentiment général lorsqu’on intervient entre les murs de prison, c’est d’entrer dans une sphère de grande insécurité émotionnelle. Certaines prisons françaises sont insalubres et devraient être purement et simplement fermées.

Quelles seraient pour vous les changements les plus urgents à effectuer dans la politique carcérale française ?

Sophie : La suppression de l’incarcération des mineurs, indéniablement ! Les mineurs qui commettent des infractions sont déjà pour la plupart en marge de la société. Entrer en détention revient à entrer dans un cercle vicieux puisque le système éducatif qui a échoué dehors est reproduit au sein de la prison. Les courtes peines d’emprisonnement sont aussi à bannir, car elles apparaissent comme des sanctions peu lourdes alors que passer un mois en détention est amplement suffisant pour détruire psychologiquement, économiquement et socialement un individu. Ce n’est hélas pas du tout la tournure que prend la législation française, puisque de nouvelles infractions sont sans cesse créées et que l’alourdissement des peines est en vogue. 

Une réforme du système carcéral en son entier ne verra pas le jour sans une évolution de l’opinion publique. La politique pénale et carcérale suit, bien souvent, les considérations électorales. Les peines alternatives sont taxées de laxisme. Le fait d’incarcérer moins peut faire peur face à de nombreux discours sécuritaires. Finalement, la sévérité du système pénitentiaire français reflète une méconnaissance du reste de la société.

Qui peut faire partie du Genepi et à quoi les bénévoles s’engagent-ils exactement ?

Sophie : Nous sommes 1200 bénévoles en France. Le statut estudiantin est nécessaire pour intervenir en détention, mais les non-étudiants sont les bienvenus ! Beaucoup suivent des formations en droit, sociologie et psychologie. Il est dommage que les étudiants d’autres disciplines se sentent moins concernés car la question de la prison est une question sociétale qui regarde tout le monde. Ce n’est qu’en ouvrant le débat à son sujet que des améliorations seront portées. Quant à l’engagement bénévole, il est à géométrie variable. Personnellement, je suis en année de césure pour assurer la fonction de Présidente, mais certains bénévoles accordent simplement quelques heures de leur temps par mois.

Les messages, forts, portés par le Genepi, semblent être cruellement actuels. La prison demeure un tabou sociétal, une institution qui souffre pourtant de nombreuses imperfections. Comme le souligne très justement Maëva, étudiante en criminologie et bénévole au Genepi en région lyonnaise, « lorsqu’on sait que les membres de la surveillance pénitentiaire sont habilités à tirer des doses létales au niveau de la tête en cas d’évasion, après seulement trois sommations vocales, on peut se dire qu’il y a une incohérence de proportionnalité. Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres, beaucoup d’éléments légaux et sociaux sont à repenser ».