La fosse de Veracruz : plus de 250 cadavres7 min read

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Plus de 250 cadavres enterrés, c’est la macabre découverte qu’ont fait des familles de disparus et la police dans l’État mexicain de Veracruz après sept mois de recherches. « Une grande fosse, peut être une des plus grandes du monde » selon le procureur général de cet État. Dans un pré de 100  hectares à quelques kilomètres au nord du port de Veracruz ont été exhumés plus de 250 crânes humains de 125 fosses différentes. La police scientifique parle de crânes car ce sont des restes humains qui ont été découverts et non des corps entiers.

Cette affaire, qui semble tout droit tirée d’un mauvais thriller est pourtant bien réelle et actuelle. Dans la suite de l’affaire des 43 d’Iguala, cet événement vient nous rappeler que les cartels sont toujours aussi puissants, violents et intimement liés aux autorités. Cela débouchant donc sur une criminalité massive et ultra-violente que subissent constamment les populations locales.

La carte au cimetière

Tout commence le 10 mai 2016, alors que le collectif « Solecito Veracruz » (qui rassemble des familles de disparus) organise une manifestation à Puerto de Veracruz. Quelques inconnus, qui souhaitent rester anonymes, distribuent aux manifestants des feuilles pliées. Sur les feuilles figure une carte indiquant précisément l’endroit où sont enterrés « les corps de tous les disparus de Veracruz » : un vaste pré au milieu de la forêt à plusieurs centaines de mètres de la route.

Le 3 août, les membres de Solecito déterrent les premiers restes de cadavres : ils ne trouvent pas de corps entiers mais des os et des sacs de poubelle remplis de restes humains en putréfaction éparpillés dans une multitude de fosses. Le terrain est immense et les recherches interminables. Il y a trop de corps, « plus de 300 » selon les inconnus qui ont distribué les cartes. Les habitants se rendent compte de l’ampleur de ce sinistre cimetière clandestin au fur et à mesure qu’ils exhument les morts.

La carte reçue par les membres de Solecito indiquant l’endroit des fosses

Les familles des disparus : fossoyeurs improvisés

Ce serait « le plus grand réseau de fosses des narcotrafiquants » selon le quotidien espagnol El Pais. En avril 2016, les experts du Procureur Général de la République (PGR) déterraient les restes d’au moins cinq personnes à 200 mètres du lieu où, quatre mois après, seront découverts les premiers cadavres de l’énorme charnier de Veracruz. Malgré cela, aucune enquête préliminaire n’est entamée par les autorités mexicaines qui ne continuent pas à chercher aux alentours.

La police ne réagit pas non plus en août, quand les locaux exhument les premiers restes humains. Leur rôle dans l’excavation des fosses se limite à la distribution d’accréditations aux membres du collectif Solecito afin qu’ils puissent chercher les cadavres avec leurs propres moyens, des moyens du bord, rudimentaires. « On utilise une technique de pointe » dit Guadalupe, qui cherche son fils depuis la disparition de 43 étudiants à Iguala, en se référant à l’instrument utilisé pour trouver les restes humains. Une longue tige de fer que l’on enfonce puis retire de la terre pour en sentir la « pointe » afin de détecter l’odeur de putréfaction. Après cette opération, les familles des victimes et autres fossoyeurs improvisés exhument les restes pour ensuite les redéposer dans la fosse afin que la police scientifique vienne les récupérer.

En mars 2017, après la découverte des corps d’au moins 245 personnes, la police mexicaine n’a toujours pas ouvert d’enquête préliminaire.

Ce mode opératoire n’est pourtant pas exceptionnel, c’est dans tout le Mexique que les familles doivent chercher leurs morts avec leurs propres moyens et dans l’indifférence presque totale des autorités. Il n’y a pas qu’à Veracruz que pères et mères se lèvent tous les matins pour quadriller des hectares de terrain à la recherche de leur fils disparu.

Manifestation des familles de disparus (« Où sont-ils ? »)

Le procureur retrouvé mort et l’ex-gouverneur en cavale

Parmi les cadavres trouvés à Veracruz, seuls deux ont été identifiés : le procureur Pedro Huesca Barradas et son assistant Gerardo Montiel, qui enquêtaient sur les groupes criminels de la région. Le procureur avait été porté disparu depuis plus de quatre ans, enlevé devant la maison de sa mère. Celle-ci affirme avoir vu des policiers nationaux enlever son fils (une attestation corroborée par un policier qui a témoigné de l’ordre donné par un commandant des forces d’enlever le procureur).

Retrouver le corps de Pedro Huesca et de son assistant dans la fosse confirme les soupçons et fonde les rumeurs : le « cimetière » clandestin n’était pas utilisé exclusivement par les narco-criminels mais aussi par les policiers locaux.

Le nouveau procureur de Veracruz entré en fonctions en décembre 2016, Jorge Winckler Ortiz, considère qu’une partie des autorités était forcément au courant de l’existence de ces fosses et que certains policiers auraient même aidé, ou du moins toléré, à sa mise en place. Winckler Ortiz explique que de la « machinerie lourde » avait dû être utilisée pour aménager le chemin qui mène à certaines des fosses. Le procureur ajoute :

« Il est impossible que personne ne se soit rendu compte de ce qui se passait ici, que des véhicules entraient et sortaient [du site]. Si les autorités n’étaient pas complices, je ne comprends pas de quelle autre façon cela aurait pu se faire ».

Les liens entre les cartels d’un côté et la police et le gouvernement de l’autre sont étroits au Mexique, ce n’est pas une surprise. Plus un jour ne passe sans que l’on en apprenne plus sur la toile tissée par les narcotrafiquants et les corrompus. A Veracruz, c’est Javier Duarte de Ochoa qui se trouvait au centre de la toile, jusqu’à ce qu’il doive s’échapper en hélicoptère après que soit ordonnée son arrestation. Aujourd’hui, l’ex-gouverneur est toujours recherché par Interpol pour de nombreux délits allant de la « délinquance organisée » aux « opérations avec produits d’origine illicite ».

Dire que le mandat de Javier Duarte a favorisé le développement de la corruption déjà bien implantée serait diminuer l’impact de la présence d’un corrompu au sommet du gouvernement de Veracruz. L’augmentation du nombre d’homicides, de disparus et en général de l’insécurité est due au renforcement de l’influence des cartels dans la région. Les causes ne sont pas étrangères au mandat de Javier Duarte, qui n’a rien fait pour mettre un terme à la guerre sanglante entre les Zetas et le cartel Jalisco Nueva Generacion (CJNG) pour le contrôle de Veracruz. Une guerre aux victimes nombreuses : une augmentation du nombre de victimes d’homicides de 120% par rapport à 2015 et, officiellement, 2600 personnes disparues (plus de 10.000 selon les collectifs).

Les statistiques officielles du nombre d’homicides par an dans l’État de Veracruz

Les fosses communes, une habitude au Mexique

Face à l’indifférence de la police, les habitants sont dépités et se sentent abandonnés à leur propre sort. L’atrocité des découvertes de restes humains en masse dans les fosses de Veracruz n’est pas un fait divers mais plutôt une habitude au Mexique. Le 19 mars 2017, ce sont 47 crânes qui ont été exhumés à Alvarado, toujours dans l’État de Veracruz. A Tetelcingo, dans l’État de Morelos, des policiers ont enterré illégalement 117 cadavres, desquels 84 présentaient des séquelles de tortures. Avant cela, le Mexique a défrayé la chronique avec l’affaire de la disparition des 43 étudiants à Ayotzinapa, après que la police ait tiré sur leur bus.

La récurrence de ces cas montre bien que le problème est systémique et qu’il ne peut pas être résolut en s’attaquant uniquement à la corruption ou à la répression des narcotrafiquants. La violence et la criminalité sont structurelles et les combattre implique de lutter face à toutes ses composantes mais aussi face à toutes ses causes. Réprimer la corruption est un bon début mais cela doit s’accompagner d’une protection de la liberté de la presse, de mesures économiques pour combattre la pauvreté, d’un meilleur système éducatif, …


Pour aller plus loin :

Responsable du pôle international