A la mesure que le temps passe, les citoyens sont de moins en moins à aller battre le pavé. Si les réseaux sociaux sont très réactifs, l’action concrète diminue. Ils sont rares, ceux qui participent au monde militant ou à agir concrètement dans la sphère politique.

A l’heure où les américains essaient de défaire la liberté constitutionnelle et sacrée de porter une arme, les mouvements et lobbys citoyens s’organisent, et la France sous anesthésie continue de voir se défaire ses acquis sociaux.

L’échec d’un régime politique ?

S’il y a bien une chose sur laquelle tout le monde est d’accord aujourd’hui, c’est bien sur celle du désintérêt pour la politique dont souffre l’opinion.

Nous sommes dans un régime où sur trois habitants, le premier ne peut pas voter (parce qu’il ne dispose pas du droit de vote – c’est-à-dire qu’il est trop jeune ou qu’il est étranger), le second s’exprime dans les urnes et le troisième s’abstient.

Personnage de dessin animé populaire s’exprimant sur la démocratie. “Je l’ai dit avant et je le répête : la démocratie ne fonctionne tout simplement pas”, les Simpson par Matt Groening

La démocratie ne fonctionne plus, pourquoi?

Le problème, c’est que nous ne sentons plus représentés, que le citoyen vivant dans notre prétendue démocratie n’a plus l’impression d’être concerné par les politiques.

Avant de répondre sur la question en elle-même, il convient d’abord de s’interroger sur un principe simple : avons-nous déjà vécu en démocratie ? En réalité, ce que l’on définit aujourd’hui comme tel ne correspond pas du tout au concept premier de démocratie.

Selon le Larousse, c’est un « système politique, forme de gouvernement dans lequel la souveraineté émane du peuple ».

Sans s’attarder sur une éventuelle remise en cause de la définition, il suffira pour tout lecteur aguerri de lire Principe du gouvernement représentatif (1993) de Bernard Manin [1]. Il y explique très clairement que le droit de vote n’est pas simplement peu démocratique, mais qu’il est la conséquence d’un accaparement du pouvoir par l’élite, que le suffrage universel est une habitude des sociétés occidentales mais qui n’est au final que peu démocratique.

La démocratie, un régime dans lequel “tout le monde” peut se présenter

Ce qu’il faut que comprendre, c’est que la démocratie n’est pas le régime dans lequel tout le monde peut voter, la démocratie est le régime dans lequel “tout le monde” peut se présenter et avoir une chance d’être élu.

Avec la professionnalisation de la sphère politique [2], le renforcement des élites, la force de la reproduction sociale et l’émergence de caractères propres à ceux qui dirigent ou qui sont destinés à diriger, tout le monde ne peut plus aujourd’hui se présenter.

C’est la quintessence de notre problème : nous disposons de libertés de prime abord ouvertes mais qui apparaissent en définitive comme restreintes.

Comment définir nos systèmes ?

Comment définir alors nos systèmes ? Si ce ne sont pas des démocraties stricto sensu, qu’est-ce que cela peut être ? Pour faire simple et clair, nous vivons dans une démocratie représentative, dite aussi ‘indirecte’ ou ‘délégative’.

Nous sommes dans un régime où les citoyens « expriment leur volonté par l’intermédiaire de représentants élus à qui ils délèguent leurs pouvoirs. Ces élus représentent la volonté générale. » Le postulat de cette définition est double : il faudrait que nous ayons le choix de nos représentants (ce qui n’est pas le cas), et qu’en plus, ceux-ci représentent la volonté générale. Sur ce second point, il convient de reprendre l’histoire récente de notre démocratie et de constater à quel point la question politique est devenue une question de personne, de lutte personnelle du pouvoir, il convient de constater à quel point le militantisme politique est devenu un moyen de faire primer des Hommes sur d’autres Hommes plutôt que des idées sur d’autres idées.

Par conséquent, et sans s’attarder sur des principes de sociologie déjà maintes fois définis et établis, nous partons de ce point de départ que nous avons un problème : l’imperceptibilité de l’Etat.

France sous anesthésie : La rupture du contrat social ?

Le principe même de l’Etat, c’est la confiance, la mutualisation des ressources et des risques, une forme d’interdépendance de tous les individus de la société [3]. Pourquoi est-ce que je ne crains pas de traverser au feu quand il est vert ? Parce que je sais bien que la voiture ne traversera pas, parce que je sais bien que le conducteur dans la voiture fera de la même manière confiance aux autres lorsque ce dernier sera lui-même piéton. Nous appelons cela l’intériorisation de la norme. Nous assimilons les règles parce qu’elles sont autant nécessaires à nous qu’aux autres.

Le problème, c’est lorsque l’on ne comprend plus l’utilité de ces règles, que l’on commence à les mettre en cause : Pourquoi un tel aurait-il le droit de blasphémer mes croyances ? Pourquoi un autre pourrait-il se permettre de traverser quand le feu est rouge ?  Qu’est-ce qui m’empêche, moi aussi, de profiter du système en faisant croire que je suis malade pour que les autres paient pour moi ? Pourquoi dois-je payer des impôts si c’est pour que ces réfugiés en profitent alors que moi, honnête travailleur français, je ne bénéficie pas des minimas sociaux ? Pourtant, les impôts sont fondamentaux, il faut respecter le code de la route, le système social fonctionne sur la confiance… Et tout ceci nous est autant utile qu’à tout un chacun.

Les citoyens ont démissionné de l’Etat, ils ne se sentent plus comme en étant des rouages clés. Et l’impression que le pouvoir décisionnel est ailleurs se fait sentir. Pour le ‘peuple’ aujourd’hui, ce pouvoir se trouve entre les mains de Bruxelles, de la Banque Centrale européenne et de la Cour Européenne des Droits de l’Homme, le pouvoir est entre les mains d’un Président de la République qui ne souffre d’aucun pouvoir. Les petites gens ont le sentiment légitime que leur vote ne changera rien car il n’a plus aucune influence sur la prise de décision.

Nous voilà donc dans un régime pas réellement démocratique dans lequel le peuple ne se retrouve pas, dans lequel on ne comprend pas intimement le rôle des citoyens.


Notes de référence ; [1] Principe du gouvernement représentatif, Bernard Manin. Références au concept de démocratie[2] La professionnalisation de la sphère politique a été théorisée par Daniel Gaxie et Joseph Schumpeter. Les enjeux citoyens de la professionnalisation politique, Gaxie. Voir aussi, fondamental : Le cens caché, Gaxie.  [3] Du Contrat Social, Rousseau et Le Leviathan, Hobbes

Pour aller plus loin, quelques textes et axes de réflexion ;  Etienne Chouard, Entretien “Sommes-nous en démocratie ?“. Alain Badiou, Avants-Premières (France 2) “Elections ? Pièges à cons !” Marcel Gauchet, Conférence “Comprendre l’histoire des démocraties” 

Sources imagesSILVER SPRING, MD – 21 Février : Des milliers d’étudiants de Montgomery militent à sur la route de Colesville contre le droit de porter une arme. Quelques heures auparavant, la société Gucci rejoint le mouvement anti-gun aux Etats-Unis en offrant une donation de 50 000$ à la cause. (Photo by Win McNamee/Getty Images)