Gimme Danger : 1h48 en compagnie des Stooges12 min read

Catégories Contributions, Culture

2010 : les Stooges sont intronisés au Rock and Roll Hall of Fame où Iggy lâche un bon vieux doigt d’honneur en guise de remerciements. C’est au cours de cette année qu’il demande à son pote Jim Jarmusch, légende du cinéma d’auteur américain, de faire un documentaire sur les Stooges. Au bout de sept ans et de nombreux aléas financiers, le film voit enfin le jour et sort dans tous les cinoches de qualité en février 2017. Le DVD ne sortant qu’en juin, en gibier de potence qui se respecte, votre dévoué narrateur s’est décarcassé pour mater le film sur son canapé grâce aux joies d’internet. Retour sur un docu à cent à l'heure en compagnie des Princes maudits du rock.

It’s a long way to the top if you wanna Rockn’roll

Entre 1969 et 1973, les Stooges ont enregistré 3 albums qui vont marquer à jamais l’histoire. Trois albums qui à leur sortie sont des échecs commerciaux retentissants. Défonce, vie de quasi-clochards, rock cathartique poussé à son paroxysme, tournées, Gimme danger revient sur les traces de la bande de dégénérés d’Iggy Pop sous le regard pétillant de son réalisateur, Jim Jarmusch, ami et fan d’Iggy, mélomane comblé de pouvoir rendre hommage à ses idoles.

Alors oui, il y a bien un ou deux profanes qui parmi vos amis va vous lâcher sur un ton méprisant : «ouais mais Iggy Pop c’est ce vieux qui fait des pubs pour les galeries Lafayette et Leboncoin blabla». Commencez par acquiescer, pour mettre le fan d’Ed Sheraan et de Green Day qu’il est en confiance (« nan mais attends, Green Day c’est trop du punk quoi, moi je suis un rebelle »). Répliquez qu’en effet, Iggy a exposé sa musculature de vieux machin élégamment ravagé pour les Galeries Lafayette. Qu’il joue dans une pub pour Leboncoin sur une stratocaster rose que tu pourras jamais te payer, même en faisant le tapin sur la Croisette, spécial vieilles peaux, option piscine et grosse villa. Et qu’il a même fait une apparition dans le film Les Gamins de Max Boublil et Alain Chabat  (Sérieux là Iggy t’as grave déconné). A cet instant, le profane considère qu’il n’a donc rien à apprendre de cette rockstar sur le retour. Saisissez votre plus beau smartphone, connectez le à une enceinte de qualité supérieure, potard de volume au max, et balancez Search and Destroy. Observez la réaction du profane. Réaction 1 : il se fait un thé, « tu comprends, depuis que Juppé a perdu, plus rien ne m’étonne ». Réaction 2 : il se jette sur l’enceinte pour baisser le volume « de cette musique de vieil anar’, de toutes façons Nekfeu c’est le nouveau Bob Dylan, faut vivre avec son temps». Réaction 3 : il se met en PLS, définitivement scotché au sol, la déflagration sonore : « JPP j’étais pas prêt ». Réaction 4 : il saute jusqu’au plafond à s’en péter les rotules.

Car ce qui caractérise le son des Stooges c’est bien sa puissance qui sent les empilements de stacks Marshall de derrière les fagots. Ajoutez à cela un bassiste qui joue à toute berzingue, un batteur qui tape les 4 beats qu’il connait par cœur comme un sourd, et Iggy éructant tel un corbeau sous acides. Cocktail explosif. Ne pas mélanger à de l’éthanol.


« We Were Communist »

Originaire de Détroit (tout comme le Slim Shady), Jim Osterberg vit avec ses parents dans une caravane (bon sang, Eminem est-ce toi?), loin d’être un palace. Il s’oriente tôt vers la batterie qui lui rappelle le bruit assourdissant des machines des usines du fleuron de la Rust Belt. Au lycée, il monte un premier groupe dont il tirera son futur nom de scène : « The Iguanas ». Jim se contente alors de jouer de la batterie perché sur un remontoir lui permettant de surplomber tout le public. L’homme a déjà le goût de l’extravagance et l’art de la mise en scène. Amoureux de blues, à peine 17 ans et toutes ses dents, il part en sacro-saint pèlerinage dans la ville d’Al Capone, Chicago. Vite adoubé par les boss locaux de la musique des champs de cotons, Jim devient batteur pour diverses formations locales. Puis un jour, hapax existentiel : « J’ai fumé un gros joint et réalisé que je n’étais pas noir ». Retour à la case départ, la zone, les potes, Détroit.

Il réunit les frères Asheton. Ron, dont les Rayban Aviator ne quittent jamais le museau, joue de la guitare, et Scott, sosie à la petite semaine d’Elvis, joue des poings dans le quartier. Jim apprend à ce dernier 4 ou 5 beats et l’intronise officiellement batteur de son nouveau groupe. S’ajoutent Steve Mackay au saxo et Mike Watt à la basse. Tout ce joli monde vit alors dans une seule et même maison. Ils ont entre 17 et 19 ans et partagent absolument tout : logement, argent, filles, fringues, goût immodéré pour la dope et la gnôle. À l’instar des Stones qui vécurent pendant un an dans un appartement minable de Londres à jouer par dessus des vinyles, ceux qui se nomment désormais les Psychedelic Stooges passent leurs journées à fumer des joints en peaufinant leur style. Iggy développe alors une technique d’écriture de chansons qui lui est propre, il ne dépasse jamais plus de 25 mots par chanson : « Je ne me sentais pas comme Bob Dylan ». Ses textes sont néanmoins puissants et profonds, revendicateurs d’un nihilisme inhérent au groupe, se distinguant définitivement du Summer of Love. Leurs principales sources d’inspirations sont les communistes du MC5, porteurs d’un rock primitif ravageant tout sur scène, et bien sûr, les Stones, surtout Keith Richards, seul homme des années 60 à se déclarer « mi-homme, mi-cheval, avec permission de chier dans la rue », admiré par les rebelles du monde entier pour sa désinvolture naturelle déjà légendaire.

 

Peanut Butter

Écumants les bars à bikers, les Stooges sont repérés par Elektra Records (label des Doors et du MC5), et enregistrent leur premier album en 1969 sous la direction du magicien sonore du Velvet Underground, j’ai nommé Monsieur John Cale. Son plus grand fait d’arme : avoir tourné les potentiomètres des amplis Marshall à fond. Et puis avoir ramené dans le coin Nico, la divine chanteuse débusquée par Wahrol. Elle initie Iggy au sexe et au beaujolais. Mais tous ces honneurs, pour ces satanés Stooges, c’en est trop. Ces ingrats n’aiment pas la présence dans leur minable taudis de cette sorcière qui a envoûté Lou Reed. L’album est un échec commercial, malgré la présence de riffs à faire lever un cul de jatte tels que I Wanna Be Your Dog, No Fun… résolument trop en avance sur leur temps.

1970, Cité des Anges. Sur leur lancée, les Stooges enregistrent en deux semaines  leur deuxième album : Fun House, performance admirable quand on sait qu' aujourd’hui un album de Kendji Girac prend des mois d’enregistrement (n’y voyez aucune méprise, le garçon est un excellent guitariste). La signature sonore s’affirme plus encore, le son se durcit, avec une pointe de psyché, on est sur du rock sévèrement burné. Profitant de l’esprit de liberté californien, ils s’installent dans l’institution locale et bientôt mondial, le Whiskey A Gogo, scène de résidence des Doors. Les concerts sont du consensus général phénoménaux. Les Stooges ont fait pas mal de chemin, développé un style de plus en plus provocant, bien aidé par la came.

L’acide a ses tics, Iggy a ses tocs : en slip argenté, collier de chien autour du cou, il invente le stage diving (« plongé de scène » scuze’ my french) galvanisé par la défonce. Résultat : au premier saut, il s’éclate les dents. De nos jours je vous conseille d’admirer les magnifiques ratés de Shym’ et Lady Gaga, à regarder avec précaution, risque de décollement de la rétine avéré. Les performances scéniques d’Iggy deviennent totales : l’animal va jusqu’à vomir sur ses fans, s’étaler du beurre de cacahuète sur le torse, ou même montrer son cannelloni à l’assistance médusée par l’énormité du pendant. Devenu plus accro à la MDMA que Lemmy Killmister, usant du « crack avant que ça s’appelle du crack », héroïnomane, l’Iguane développe des problèmes nerveux qui le contraignent à rentrer à Detroit. L’avenir des Stooges s’assombrit alors même que la notoriété commençait à se pointer. Loosers par définition.

Mais la lumière resurgit quand Iggy rencontre Bowie à New York en 1972. Le Thin Duke s’intéresse particulièrement à lui et souhaite produire leur prochain album. Remotivé, Iggy rejoint Bowie à Londres, et reforme le groupe : il rappelle les frères Asheton, et fait venir un nouveau guitariste : James Williamson. HOME RUN. Raw Power, leur troisième album, est un chef d’oeuvre primitif, brutal, mais aussi ultra sophistiqué et référentiel, voire expérimental. Le mix de Bowie est néanmoins à chier, et votre humble serviteur vous recommande vivement l’écoute de l’album remixé par Iggy en 1998, bien plus fidèle à l’esprit du groupe. Album favori de Kurt Cobain, que dire de plus ?

Les Stooges partent fêter dignement la réussite de cet album à Hollywood. S’envoyant plus de coke qu’un trader de la City, le groupe se sépare peu après et Iggy finit par passer un an à l’hosto, section psychiatrie, d’où Bowie, encore, viendra l’extirper. Suite au prochain épisode.   

 

Legacy : « Soyons désinvoltes, n’ayons l’air de rien »

Des Sex Pistols à Nirvana, en passant par les Damned, les Ramones, Sonic Youth, Dinosaur Junior ou Bowie, l’influence des Stooges est considérable. En illustration je laisse la parole à Nick Kent, un des maîtres de l’écriture rock et membre originel des Pistols, parlant à Steve Jones, guitariste du même groupe : « Je le bombarde plutôt du rock brut des Stooges. Oubliez les Small Faces. Écoutez Iggy et sa bande. Voyez ce que les Stooges font dans leurs disques et intégrez le dans votre propre son, tel est le mantra que je récite inlassablement au groupe. Je vais jusqu’à composer le numéro de James Williamson à Los Angeles pour parler des Sex Pistols à Iggy, espérant le convaincre de débarquer en Angleterre et de devenir leur chanteur. » Malheureusement à ce moment, l’ami Iggy a perdu les pédales et roule sur un vélo sans guidon droit dans la parano. Les Pistols ne cesseront cependant jamais de reprendre No Fun sur scène, morceau du premier album des Stooges. Sid Vicious, bassiste-chanteur des Pistols, junkie incurable de profession, ira jusqu’à surnommer Iggy de « Godfather » du Punk. Les Stooges deviennent des légendes pendant que le Punk s’acharne à enterrer et brûler tout héritage des groupes des années 60, Rolling Stones et Beatles en tête.

Consécration : au début des années 2000, J. Mascis, chanteur-guitariste de Dinosaur Junior, groupe de rock californien des nineties de tendance grunge, organise la reformation des Stooges avec les membres du groupe encore vivants. Ces derniers jouent à Coachella, festival hautement hype du gratin hollywoodien où les gonzesses se trimballent avec des couronnes de fleurs vissées dans les cheveux. Maintenant tu sais d’où vient ton filtre snapchat préféré.

 

Punk is not dead

Aout 2016, Rock en Seine, jour 3. Fraîchement sortis de désintox et en promotion pour un nouvel album, Sum 41 balance son habituelle soupe radiophonique d’éternels adolescents californiens. Ces attardés de blonds peroxydés arrive même à littéralement massacrer une reprise de Queen. Freddy Mercuryn, paix à ton âme.

L’astre solaire tabasse salement et on attend désormais le concert d’Iggy, Rince-Cochon bien en main, prêt à dégainer nos jumelles PMU spécial canasson de compétition. L’honnêteté m’oblige à vous avouer qu’elles ne serviront à rien puisqu’on a réussi à gratter des centimètres carrés juste devant la scène.

L’Iguane déboule torse nu, crachant sa rage sur un « I Wanna Be Your Dog » toujours aussi jouissif. Les stage diving se multiplient dans la fosse et j’ai même le droit à un face à face de 10 secondes avec Iggy en transe, dégoulinant d’adrénaline. Loin d’être muséifiée, la musique des Stooges vit à en rendre jaloux le président Bouteflika. Une heure trente de pur Rock’n Roll où Iggy et ses musiciens alternent les morceaux des Stooges et titres de son dernier album solo de très grande qualité. À 69 printemps,  gesticulant toujours autant sur scène, véritable contorsionniste, attitude de boxeur chauffé à blanc, il retourne littéralement un public qui manquait jusqu’ici cruellement de rock dans un festival qui en porte pourtant désespérément le nom. Bref, après cette extase nostalgique, on s’arrache fissa avant de subir la pop électro de Foals.

Un an plus tard, sort Gimme Danger. De l’aveu de son réalisateur, c'est une véritable lettre d’amour, impossible de passer outre. Alimenté par de superbes images d’archives, l’histoire du groupe est racontée par ses membres, Iggy dans sa buanderie, James dans sa salle de bain, tous avec un plaisir gamin. Diffusé au festival de Cannes 2016, en même temps que Paterson autre film de Jarmusch, le film se destine aux initiés comme aux néophytes. Efficace et cinglant comme un coup de chaîne de vélo asséné par Johnny Rotten. A consommer sans modération.  

Au delà du traditionnel triptyque : crête bariolée-berger allemand-cannette de 8-6, le Punk n’a jamais semblé aussi légitime pour exprimer les revendications d’une jeunesse qui refuse de choisir entre l’ultra-libéralisme et le nationalisme mussolinien mis à la sauce « Poutine ». Dans le monde de Trump, à l’heure où le Rock pleure ses idoles, où le Rap se commercialise à la cadence des pétages de plombs de Kanye, un grand coup de Doc Martens dans le champ musical ferait le plus grand bien, c’est pas les Pussy Riots qui vont me contredire. En espérant avoir suscité des vocations.