Mexique : Les groupes d’autodéfense, entre protection et dérive7 min read

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Alors que la violence gangrène le pays, alors que le terme de « police » n’est plus synonyme de sécurité, la population réagit et s’organise. Si dans la tradition weberienne l’Etat doit détenir le monopole de la violence légitime, cette affirmation n’est plus vraie au Mexique.

Mais alors qui détient vraiment le pouvoir dans ce pays aux territoires divisés et où la violence est la seule force reconnue ? Lutter par la violence contre la violence, un paradoxe ? Pour les citoyens mexicains du Michoacán, s’organiser en groupes d’autodéfense (milices citoyennes) est leur dernier espoir contre la brutalité endémique des gangs contre laquelle l’État agit peu.

États du Mexique avec une présence de groupes d'autodéfense ©Xnabil Flores
États du Mexique avec une présence de groupes d’autodéfense ©Xnabil Flores

L’échec de l’État dans sa mission de protection de la population face aux gangs

Le président du Mexique Enrique Peña Nieto se trouve face à un immense défi : la prolifération des cartels qui détiennent désormais une partie du pouvoir. Pour combattre ce phénomène, il a annoncé en décembre 2013 la création d’une police d’élite nationale de 10 000 hommes. Cependant, le problème demeure et devant l’échec de la police nationale (tout aussi gangrénée), les citoyens s’organisent. Peña Nieto dit vouloir prioriser l’économie et les politiques sociales pour assurer la sécurité. Une approche qui constitue un changement de tactique face à celle de l’ancien président Felipe Calderon. Pour combattre les cartels, celui-ci pourchassait en priorité leurs dirigeants.

Que faire face à la faillite avouée de l’Etat ? Comme le précise Mike Virgil (un ancien chef international des opérations pour le renforcement de l’administration contre la drogue aux Etats-Unis) « les groupes d’autodéfense se sont créés en partie à cause de la frustration contre le gouvernement mexicain » qui a échoué à assurer la sécurité et le développement économique de certains endroits du Mexique, « particulièrement les zones rurales ».

Groupe d'autodéfense en patrouille ©AFP
Groupe d’autodéfense en patrouille ©AFP

La mise en place de groupes de citoyens prêts à tout pour défendre leur territoire

Comme les paramilitaires en Colombie, les groupes d’autodéfense au Mexique ont vite pris une ampleur spectaculaire. Dans l’État du Michoacán (au sud-ouest du Mexique) ces groupes se sont unifiés sous l’égide du docteur Mireles dans un but précis : lutter contre le gang des Caballeros Templarios, un des sept cartels les plus puissants du Mexique. « L’heure est venue de savoir comment nous voulons mourir : en nous battant pour la vie, car nous sommes déjà tous des survivants » disait-il.

Faire partie d’une milice, un acte citoyen ? A priori oui, ces milices sont aujourd’hui nécessaires à la sauvegarde de la sécurité dans de nombreux villages. La plupart des membres des groupes d’autodéfense ne reçoivent pas d’argent et y participent en plus de leur métier. Mais les miliciens à temps plein qui défendent des points stratégiques sont rémunérés, à hauteur de 200 pesos (l’équivalent du salaire d’un ouvrier agricole). Peut-on alors parler des milices comme d’une institution à part entière avec son administration et ses leaders ? Une sorte d’armée citoyenne contre le pouvoir central et contre les gangs ?

Quelle armée sera la plus forte ?

Oui, ces milices se sont clairement opposées à l’État central en justifiant leur légitimité d’action par la légitime défense. Ils sont d’ailleurs à l’origine de plusieurs succès reconnus nationalement : l’exécution en mars 2014 de Nazario Moreno Gonzalez, le leader des Knights Templar, ou celle de son successeur Servando Gomez, connu sous le nom de « La Tuta »,  en février 2015. Les milices populaires étaient alors le dernier rempart contre les gangs !

Cependant en juin 2014, quelques mois après un accident d’avion (accident ou sabotage ?), le docteur Mireles a été arrêté par les autorités fédérales et se trouve aujourd’hui derrière les barreaux. Le mouvement s’est alors effondré, en apparence, mais a été repris par l’Etat qui a repris à son compte la rage des citoyens.

Au centre, José Manuel Mireles, chef de la milice de Michoacan ©Reuters
Au centre, José Manuel Mireles, chef de la milice de Michoacan ©Reuters

La dérive des groupes d’autodéfense, nouvel enjeu étatique

Si on ne peut nier les gains de sécurité acquis au niveau local, ces groupes peuvent rapidement dévier. Dans Metal Coffins : The Blood Alliance Cartel, Vigil explique que ces groupes d’autodéfense ont soudainement commencé à s’engager dans des activités criminelles, exactement comme les paramilitaires en Colombie des années 1990.

Voici donc l’immense problème : la dérive. Il n’est pas admissible qu’une milice citoyenne privée inflige une sanction corporelle ou enferme une personne « pour la réflexion ». Non, la prison est une institution purement étatique et un mode de sanction exclusif à l’État. Or celui-ci est intervenu bien tard et entre temps, les maras en ont aussi profité pour agrandir leur territoire en infiltrant les milices.

Le retournement de situation s’est produit avec l’arrestation du docteur Mireles : l’État souhaitant transformer ces milices privées en police locale contre l’avis du docteur. Ce dernier dénonçait en effet la création d’un nouveau gang légal encore plus gangréné que les milices citoyennes. Cependant, son arrestation a marqué la fin de son mouvement citoyen au Michoacán. La plupart des membres ont rejoint la police locale, ce qui leur a permis d’être protégés légalement et de recevoir une arme de la part de l’État.

Si l’État est intervenu, on peut que regretter que ce soit tardivement et surtout il n’a pas complètement anéanti la force de ces milices citoyennes. Car de l’expression « légitime défense », on peut vite glisser vers celle de « crime organisé ». Mais le désarmement de ces milices n’est pas allé de pair avec celui des maras qui continuent à agir.

Faut-il une coopération entre État et milices ?

Beaucoup préconisent, comme au Pérou ou au Costa Rica, une coopération renforcée entre l’État et la milice, qui serait reconnue par une loi qui encadrerait et, le cas échant, punirait les actions de cette dernière. Le tout est d’éviter les abus. En effet, il ne faut pas oublier que les milices se sont créées contre les gangs mais aussi contre l’État ! La transformation des milices en « police » aura des conséquences. Et sauf un succès très proche, nous allons vite découvrir que cette nouvelle institution est toute aussi gangrénée que l’État ou la police nationale.
La force des milices était leur indépendance. Or, si la population mexicaine a aujourd’hui besoin de sentir l’État présent et actif pour de nouveau croire en cet idéal de justice étatique, il faut avoir confiance en ceux qui font la loi. Recruter le premier venu dans la police locale n’assure nullement la sécurité et la confiance.

Si l’État tente de reprendre la situation en main, on peut légitimement se demander aujourd’hui qui a le pouvoir au Mexique : les gangs ? La population ? L’État ? Le rêve de la paix et de la sécurité est un combat quotidien et l’État doit apprendre à composer avec de nouvelles armes, comme les milices, plutôt que de se les approprier complètement.


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