Guerre des drogues aux Philippines

Philippines : War on drugs vue par des juristes

 

C’est un mois et demi qui vient de s’écouler aux Philippines, voyage mêlé de rencontres et d’expériences inoubliables, dans un pays d’une rare beauté qui n’a d’égale que la gentillesse légendaire de ses habitants.

Lors d’une de nos balades au cœur de la bouillonnante Manille avec Pedrito, un ami philippin, nous ne pouvons faire 2 rues sans être encerclés de ces fameuses fresques murales, farouchement anti-drogue, et dans lesquelles on y voit, entre autres, des seringues et des crânes, des jeunes zombifiés avec la faucheuse en fond, des slogans aux phrases chocs « drug= death and violence ! » « Zone free of Drug dealer ». On questionne notre ami : « Tu ne trouves pas que ça en devient obsessionnel ? », « Pas du tout, Merci à Duterte d’avoir sauvé notre pays, on était en train de devenir un Narco-Etat ! » nous répond Pedrito, s’ensuit une longue conversation fort intéressante, Pedrito, comme beaucoup de phillipins, est un fervent défenseur de Duterte.

L’article concernant les Philippines portera sur la politique anti-drogue et sur les éléments orbitant autour de celle-ci. Nous allons essayer ici de vous dépeindre une situation complexe, difficile à appréhender découlant de la présidence du nouveau président.

affiche de campagne

Les Philippines, est un pays-archipel d’Asie du sud-est (plus de 7000 îles !), se démarquant de la région par une culture atypique mêlant catholicisme (sauf Mindanao), tradition et occidentalisme.  Ce pays est au centre des attentions depuis le lancement de « la guerre anti-drogue » du président Duterte, largement relayée dans nos médias. Pour autant, la connaissance sur le sujet reste assez limitée, la plupart des médias occidentaux se contentant de relayer le nombre de morts sans pousser plus loin l’analyse. Il sera question ici de tenter humblement de décrire une situation complexe ayant conduit au massacre actuel.

  • L’avènement d’un phénomène

L’arrivé de Rodrigo Duterte au poste de président des Philippines a rapidement été au cœur des polémiques du fait de ses déclaration virulentes dîtes « Macho-populo-médiatiques ». Comme promis lors de sa campagne électorale, il lance en Juin 2016 une politique anti-drogue d’une extrême violence dont les chiffres sont terrifiants.

Selon les sources officielles, depuis le lancement de sa politique, 4000 personnes soupçonnées d’être trafiquants de  drogues ou toxicomanes ont été tués lors « d’opération légitime de police », on y ajoute 2100 personnes reliées à la drogue mortes sans être le résultat d’opération policière.

Ce chiffre est contesté par les ONG international qui estiment que le bilan est d’au moins 10 000 morts dont la majorité sont sans liens avec les opérations de police, sans compter l’augmentation exponentielle des populations carcérales, dont les conditions sont catastrophiques. Pourtant, un an après le début de cette violente campagne, 85 % des personnes interrogées par l’organisme de sondage Social Weather Stations (SWS) se disaient satisfaites des résultats des opérations.

Le constat étant fait, attardons nous sur les éléments contextuels qui ont conduits à une telle situation. Il faut savoir déjà que la drogue est de façon générale en Asie du Sud-Est un sujet assez épineux, ce type de politique touche toute la région. Les peines pour consommation, détentions ou ventes de drogues, peuvent rapidement conduire à des peines de prisons à vie, voir à la peine de mort.

La région d’Asie du Sud-Est est un haut lieu de production de drogue, dans la fameuse région du Triangle d’Or, on y produit en en quantité industrielle opium et Méthamphétamine. Le trafic de consommation interne est très important et absorbe une grande quantité des stocks. La Méthamphétamine est drogue la plus populaire après le cannabis, appelée « shabu » aux Philippines et en Indonésie, « yaba » en Thaïlande, « bhul bhulya » en inde. Très bon marché, cette drogue touchait au départ plutôt les populations jeunes et étudiantes ainsi que les touristes, avec un développement en parallèle de la généralisation des divertissements nocturnes de type occidental. Elle s’est par la suite grandement popularisée dans les couches pauvres de la population (cibles désormais privilégiées) des chauffeurs routiers aux agriculteurs, en passant par le marché de la prostitution. En effet cette drogue est dotée de propriétés stimulante et euphorisante, aidant pour ces usagés à supporter les conditions de travails difficiles.

Cette forte consommation de drogue, contraste avec les législations des pays concernés, qui sont parmi les plus répressives au monde. Elles sont la conséquence de 2 piliers post coloniaux dénoncés par les instances de l’ASEAN :

   – La construction d’un Etat basé sur une bureaucratie défectueuse ayant conduit inévitablement à une corruption généralisée.

    – Une législation répressive très influencé par la période coloniale créant une série de loi despotique favorisant la criminalisation au détriment de la réhabilitation.

Aux Philippines, selon Dangerous Drug Board il y aurait 1,8 millions de consommateurs régulier de drogue en 2016 (Duterte assure qu’il y en a 3 millions), et 4,8 millions de Philippins auraient déjà essayé cette drogue au moins une fois dans leur vie sur une population de 100 millions d’habitants. Ce buisness représente 8,4 milliards de dollars et les principaux marchés seraient dominés par les cartels Chinois et Mexicains.

A ce trafic il faut y ajouter la corruption élevé dans le pays notamment dans la fonction publique (police et juge notamment), affectant la lutte contre le trafic de drogue « les narcotrafiquants ont beaucoup d’argent, et il faut beaucoup de convictions pour ne pas succomber aux pots de vins versés » déclare le Colonel Espino de la Police Nationale Philippines à un journaliste.

Paradoxalement, dans un pays où la liberté d’expression et de la presse existent réellement, ce phénomène est presque quotidiennement décrit, analysé et dénoncé.

C’est à l’origine d’un grand « ras le bol » des philippins vis-à-vis de la drogue qu’ils considèrent comme un fléau. Pourtant, les chiffres sont moins élevés que dans d’autres pays de la région, la Thaïlande notamment.

Vielle église espagnole avec le Mont mayon en arrière plan
  • répression et justice

Le plus étonnant lorsque l’on se plonge dans le cas philippin, c’est que la législation liée aux narco trafic est la plus clémente de la région ! En effet le rapport de 2015 par l’ONG  « Harm Reduction international » sur « les peines de mort liées à l’usage ou la vente de drogues » classe sept pays dans la catégorie « états à forte application » dont y figure la Chine, la Malaisie, le Vietnam, l’Indonésie et Singapour, loin devant les Philippines.

Selon « l’Acte Complet Sur Les Drogues Dangereuses » de 2002, aux Philippines, les pénalités pour la possession de petites quantités de cannabis sont des peines planchers de 12 ans de prison et la culture de plants de cannabis peut valoir une peine de prison à vie. Mais la vente et la distribution ne peuvent  pas entrainer l’exécution, suite à l’abolition de la peine capitale après la chute de la dictature de Marcos en 1986. En effet, Les Philippines était l’un des seuls pays de la région à avoir aboli la peine de mort. Cependant la situation risque d’évoluer puisqu’un un projet lancé en 2016 par le gouvernement Duterte vise à la rétablir.

Notons aussi que les Philippines sont sous la juridiction de nombreux accords internationaux, le pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), Le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels (PIDESC), dans lesquelles sont prohibés les violences faites aux vendeurs ou consommateurs de drogues et les meurtres extrajudiciaires. Duterte tente de se défaire de ces chaines, il a en effet annoncé quitter la Cour pénale internationale en mars 2018 alors que celle-ci avait ouvert un “examen préalable” sur la politique anti drogue.

Donc, Duterte pour organiser sa lutte contre les drogues a dû agir dans un cadre extra judiciaire et extra légal.

  • La méthode Duterte

Alors que nous avions vu au Cambodge, comment des règles pouvaient être inefficaces sans contrôle de l’Etat, nous voyons à présent comment le gouvernement cherche volontairement à éviter les lois contraignantes, respectées jusqu’à lors.

Lorsqu’il était maire de Davao, plus grosse ville de Mindanao, Duterte laissait déjà paraître les grands traits de sa politique anti-criminalité. Plus de 1400 personnes ont été tuées à Davao durant son mandat, par ce qu’il appelle des « milices citoyennes », qui agissaient dans un cadre extra légale, du même type de ceux qui opèrent aujourd’hui dans toutes les Philippines.

Aux présidentielles de 2016, Duterte s’est fait élire avant tout grâce à son programme anti-drogue « double canon » se voulant en 2 approches :

  • La première est le « Project Thokang » signifiant « toquer aux portes », l’objectif des policiers philippins est donc littéralement de toquer aux portes des vendeurs ou consommateurs de drogues identifiés et de les arrêter ou de les tuer en cas de résistance.
  • La seconde approche est nommée « Project HVT» pour High Value Target qui vise les personnalités proéminentes de la drogue, les narcotrafiquants ou les personnalités impliqués dans le trafic.

L’obstacle majeur qui s’est dressé face à Duterte est le cadre législatif Philippins, très contraignant pour les forces de polices et l’objectif du gouvernement. Duterte a donc du ruser pour l’éviter.

Dans un premier temps, en se servant de la procédure encadrant les missions menées par les policiers et les unités spéciales anti drogues, qui ont le droits à l’usage de la force si le suspect se défend, il est très difficile de savoir dans quel contexte les policiers ont ouverts le feu, et il est certain que parmi les 4000 victimes, beaucoup ont été tués de façon totalement arbitraire par des exécutions sommaires déguisés en « opération de police ». De nombreux témoignages recueillis vont dans ce sens. La police, qui travaille à partir de listes non vérifiées de consommateurs ou de trafiquants présumés de stupéfiants, fait irruption dans des logements et abat des personnes non armées, dont certaines s’apprêtent à se rendre. De plus, l’usage quasi systématique de preuves falsifiées est régulièrement dénoncé. Dans les rapports d’incident mensongers rédigés ensuite, les policiers affirment souvent qu’on leur a tiré dessus en premier. Comme le déclare Amnesty international dans son rapport du 31 janvier 2017 « Les homicides imputables à la police sont favorisés par les pressions qui émanent du sommet de l’État, notamment l’ordre de « neutraliser » les trafiquants présumés, et par les avantages financiers, qui ont créés une économie informelle de la mort. ». Un haut gradé a déclaré que les policiers se font payer une prime par tête.

Pancarte à l’entrée d’une ville indiquant “ville sans drogues”

Dans un second temps, il faut ajouter les « vigilants », milices constituées de citoyens, de policiers, voire d’anciens rebelles communistes ou musulmans… elles ont ouvertement été encouragées par Duterte, et ont fait au moins autant de mort voir plus que la police national. Elles sont dénoncées par des ONG comme Human Right watch d’être directement liés aux forces de polices, ces dernières donnant les ordres et rémunérant à la prime, quand ce n’est pas directement elles qui agissent sous couvert d’anonymat. En effet, la sous-traitance est très courante, les policiers n’ayant pas assez de preuve pour y aller eux-mêmes ou pour une raison X, font appels aux milices, en leur donnant une partie de la rémunération qu’ils obtiendront du gouvernement, se crée alors un commerce pernicieux, dans lequel les exécutions sommaires sont monnaies courantes. Les milices opèrent en « riding by tandem », 2 sur un scooter, celui de derrière armé, ils tirent sur la cible dans la rue et prennent la fuite, pour l’instant à part quelques ouvertures d’enquêtes, aucune de ces milices n’a été condamnée. Un touriste sud-coréen s’est fait tuer dans une de ces opérations.

Dans un pays où de nombreux fondements judiciaires ont été remplacés par l’arbitraire, la peur des autres augmente : une majorité de Philippins soutiennent Duterte, mais, simultanément toujours selon Social Weather Stations, 78% craignaient d’être à leur tour ou un de leurs proches, victimes d’une exécution extrajudiciaire.

De surcroît, la plupart des puissants « Drug Lord » Chinois ou Mexicains, sont trop généralement trop puissants pour être susceptible d’être la cible de la police anti-drogue. Comme le dénonce Amnesty International dans son rapport « If you are poor, you are killed », la politique de Duterte touche principalement les consommateurs et les petits dealers, à savoir les plus démunis. Dans son étude, elle s’est penchée sur 50 exécutions, la majorité des victimes étaient des classes populaires vivant dans les banlieues des grands centres urbains.

Les arrestations de plus grande ampleur contre les grands narco trafiquants et politiciens corrompus se font plus rares, ils ne sont pourtant pas en reste comme pour ce maire de Quezon City qui transportait dans une ambulance 500Kg de Métamphétamine… Pourtant les dénonciations ne manquent pas envers les politiciens ou agents publiques corrompus, et pour l’instant seulement quelques arrestations notoires ont eu lieu.

Une opposante nous a dit quelque chose d’assez juste : « Au lieu de couper les racines de l’arbre du narco trafique, Duterte ne fait qu’en enlever les feuilles… ».

  •  Une politique aux antipodes

Tandis qu’en occident on ne parle uniquement que de la « war on drug », nous aurions aimé faire une rapide digression pour dresser un portrait un peu plus nuancé du gouvernement. Déjà, selon Éric Frécon, chercheur associé à Asia Centre« il existe quelques garde-fous constitutionnels, telles l’impossibilité de se présenter pour un second mandat au-delà de quatre années passées au pouvoir ou encore la procédure de destitution, plus facile à mettre en place qu’aux États-Unis ».

enfants jouant en bas d’une église délabrée

 

Ensuite, alors que Duterte se présente comme particulièrement violent contre la drogue, il se montre avisé et pacificateur sur nombre d’autres points.

  • Dans un pays profondément influencé par le pouvoir de l’Eglise, le président s’est vu devenir son ennemi, prônant l’autorisation du divorce, le financement du planning familial ainsi que le mariage homosexuel.
  • Duterte se veut aussi le défenseur d’une transition écologique! Il a pour cela nommé au poste de ministre de l’environnement et des ressources naturelles Mme Regina Paz Lopez, fervente militante qui a la volonté d’arrêter toute exploitation minière dans le pays, catastrophe écologique. Dans cette optique le gouvernement a ordonné la fermeture de 23 mines sur les 41 en exploitations et annulé 71 des 311 contrats d’exploration. Un exploit dans un pays dans lequel les lobbys sont dirigés par des clans puissants très présents sur la scène politique.
  • Enfin, il apparaît comme le plus crédible pacificateur des guérillas en cour aux Philippines, en effet ayant été le maire durant 22 ans de la principale ville de Mindanao, au sud de l’archipel, Duterte a tissé des liens forts avec les milieux rebelles tant musulmans que communistes, ce qui lui a attiré une grande sympathie au niveau national. En effet deux des plus vielles guérillas du continent, pour lesquelles aucun des gouvernements n’a trouvé de compromis, elles auraient causées à elle 2, la mort de près de 200 000 personnes depuis la fin des années 1960… Les discussions avec la guérilla islamiste ont repris en Aout 2016, Duterte ayant publiquement défendu l’idée de transformer les Philippines en république fédérale. Quant à la guérilla communiste elle aussi se trouve en phase avec de nombreuses décisions du président, notamment une réforme agraire réelle ou encore la lutte contre les atteintes graves à l’environnement dont les guérillas accusent les multinationales d’en être les principales responsables. Grâce à ce réchauffement des relations, les pourparlers ont repris.

Comme l’explique François-Xavier Bonnet géographe et chercheur associé à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec) « Pour l’heure, seule la campagne contre la drogue est visible. Les réformes structurelles proposées par M. Duterte sont nombreuses et ambitieuses, mais elles ne donneront des résultats que sur le long terme et sans doute au-delà des six ans de son mandat, non renouvelable. »

POUR ALLER PLUS LOIN :

https://www.hrw.org/report/2017/03/02/license-kill/philippine-police-killings-dutertes-war-drugs

https://www.cairn.info/revue-esprit-2017-2-page-39.htm

https://www.cairn.info/revue-herodote-2003-2-page-163.htm