GUERRE – Le Collectif Jolke sur scène orchestré par Samuel Bataille

« Cette pièce évoque une guerre, dont on ne connaît pas le nom, et la façon dont elle transforme les humains, ceux qui la font et ceux qui ne la font pas, les adultes comme les enfants. » Clotilde Campagna, chargée de diffusion.

Éclairé par une performante mise en scène, le texte, sombre, se dévoile finement au travers d’une palette d’émotions. C’est une guerre imaginaire qui nous est donné a voir, sans forme, dans un prisme onirique et déjanté où est mis en spectacle des êtres touchés à vifs.

Dramaturge et metteur en scène suédois, Lars Norén, né en 1944, écrit la tragédie de la Guerre non pas du point de vue de l’Histoire – on ne connaît ni les vainqueurs, ni les vaincus – mais du point de vue de l’Homme. Il questionne cette tempête à partir des débris qu’elle laisse. Il ne situe pas précisément son action, elle est entre la Bosnie, le Rwanda, l’Irak, dans la capitale de la douleur universelle : Un père revient de la guerre, aveugle. Il retrouve sa femme et ses deux filles. L’une d’elle est devenue prostituée, et l’autre plus jeune, tente de poser un regard neuf sur un monde en ruines.

De cette narration, cinq jeunes comédiens questionnent ce qui reste quand tous les repères que l’on a ont disparu. Le ton est souvent dur, parfois mélancolique, parfois léger, parfois presque joyeux à l’idée d’un futur meilleur. Les acteurs hurlent, crient dans une danse en transe.

Mise en scène par Samuel Bataille au côté d’Ivan Pontavice et de Noé Lovie, le tableau se compose petit à petit dans l’oppression, le vice. On goûte à l’amertume des vies arrachées à leur doux quotidien.

Le minimalisme de la scène tout en fragilité se révèle comme reflet des sensibilités froides et crues des personnages. Nous vivons avec eux dans un rythme soutenu, par une respiration saccadée, une fragilité des liens familiaux, une naïveté consciente. C’est ici un grand tissage éclaté qui ne demande qu’à reprendre forme. 

L’univers coloré mais dramatique provoque un contraste dans la mise en scène et offre une vision très juste des évènements. On se raccroche au réel mais l’horreur est partout : aucun refuge. A la fois historique et actuel, le sujet parait plutôt banal. Mais essayer de vivre n’est pas une mince affaire sans la couleur d’un lendemain.

« Peut être que je vais et je viens, en croyant que tout est comme autrefois, alors que ça n’est plus le cas. Mais il n’y a peut être pas grand chose à voir. Peut être, en fin de compte, il faut se montrer reconnaissant de ne pas être obligé de voir comment c’est devenu. »

Tableau égaré de fin de guerre, la scène apporte un nouveau souffle à ce huis clos famillial. Sur des passages sombres et grinçants, le ton des acteurs se met en place dès les premiers mots : strident ! On peut ainsi palper l’angoisse de ce monde, l’angoisse de la guerre, l’appréhension du passé et du futur. Le présent est un rêve.

« Je n’ai jamais été aussi heureuse que pendant cette année-là, malgré la guerre, la faim, la saleté, la peur. Je remercie la guerre… » Personnage de A.

Le dégout, visuel et affectif, la saturation extrême des sonorités et des lumières nous perd dans un microcosme d’effroi. Ceci est l’intimité d’un foyer meurtri par la guerre, où se jouent la monstruosité et la folie de l’histoire. Pourquoi ne partent-il pas ? Qu’est ce qui retient une famille brisée dans un paysage pauvre et déshumanisé ? Le père ne voit plus et la famille ne veut plus voir. Ils errent dans leur mensonge de vie, esseulés, où une vérité candide et enfantine rêve encore. Une volonté de lutter et de partir.

« Quand je serai grande, je resterai toujours seule. Alors je pourrai tout le temps faire ce que je veux. »

Ce cadre est magnifiquement froid, une mémoire collective est là, de vieux démons remontent : on ne veux pas les voir mais ils sont là. L’univers déroute et terrifie, il passionne. Le spectateur en voyeuriste ne sait s’il faut leur donner raison ou bannir. Le jeu tout en souplesse, nous emporte dans cette guerre : on crie on souffre, on éprouve l’ivresse de mourir et l’ivresse de vivre.

L’individualité de l’Homme et son égarement. Un schéma de bêtises. La soleil s’éteint et alors ? Le nouvel an se prépare vide et sans nom. Les cicatrices de la guerre sont incontournables : elles se révèlent dans les conversations et les gestes les plus ordinaires.

« Ce projet rentre donc en écho avec les cris et les espoirs des migrants qui ont connu l’horreur dans leur pays et affluent aujourd’hui aux portes de l’Europe. Ici, il ne sera donc pas question de trouver une vérité de la guerre, mais avant tout de montrer les traces que la tempête guerre a laissé, à la manière d’un hommage à l’humanité en lutte, dans toute sa complexité, et dans toute sa souffrance. » Samuel Bataille

Comme le metteur en scène l’explique très bien, cette pièce a d’autant plus de sens aujourd’hui : on y vit, on accueille, on repousse, on bannît la guerre mais elle est là. 

Ainsi, la mise en scène et le jeu des acteurs tentent de poser un regard neuf sur un monde en ruines. Une pièce qui montre les choses et nomme l’innommable. Un passage existentielle et un éveil obligatoire : qui n’a jamais connu la guerre ?

Un drame émouvant se jouait le 27, 28 et 29 octobre au Théâtre de Ménilmontant. La Plume de Céryx attend avec impatience la prochaine création du collectif Jolke, cette première mise en scène fût un succès !

© Crédits photos: Eléonore Roux Kwauka