(In)sécurité publique, le vrai bilan de la prison6 min read

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Vous reprendrez bien une part d’insécurité ? C’est la question que semblaient se renvoyer mielleusement certains candidats à l’élection présidentielle, lors du débat du 20 mars dernier. Emmanuel Macron et Jacques Cheminade préconisent respectivement 15000 et 10000 places de prison supplémentaires. Dans une optique similaire, François Fillon projettait d’en créer 16000. C’est 24000 places de moins que ce que Nicolas Dupont-Aignan ou encore Marine Le Pen souhaitaient mettre en place.

« Impunité zéro », « tolérance zéro » ou encore « laxisme judiciaire » revenaient d’ailleurs inlassablement dans les joutes verbales des candidats à l’élection présidentielle. S’agit-il d’un enjeu sociétal de taille ? La délinquance en France est-elle croissante ? Inquiétante ? Sommes-nous plus en danger que par le passé ? Ce qui est certain, c’est que le débat de l’insécurité capte les foules en ce qu’il concerne tout un chacun. Amplifié, dramatisé, le sujet est devenu un véritable argument de vente dans la course aux bulletins de vote : effrayer pour mieux régner. La sévérité promise se veut rassurante et cartésienne. Pourtant, le discours sécuritaire est avant tout fondé sur la peur, et la peur est irrationnelle. Une rapide analyse s’impose donc : les conséquences effectives du système carcéral français sur la sécurité publique et un aperçu de ses alternatives.

 

L’inefficacité chiffrée de la prison sur la délinquance

La criminalité en France est-elle réellement en hausse ? Selon l’Institut médico-légal de Paris, le taux des homicides volontaires constatés en Ile-de-France a chuté de 65% ces vingt dernières années. Il est en baisse constante depuis les années 1980. En 2014, l’Office central de lutte contre le crime organisé enregistrait un niveau très faible de braquages, jamais atteint depuis 1996.

A l’inverse, certaines infractions connaissent une recrudescence, telles que les débits frauduleux, dont la proportion a doublé entre 2011 et 2015. Ces délits, bien que plus fréquents qu’auparavant, ne semblent pas correspondre aux horrifiants mythes de l’insécurité, suggérés par les invités du Grand Débat et acclamés par les médias.

Dans le même temps, la répression pénale est plus forte, ce qui apparaît comme illogique si les actes répréhensibles sont moindres. Par exemple, le nombre de condamnations avec emprisonnement en raison de violences s’est vu multiplié par six depuis 2000. Cela suit la prolifération de lois pénales impliquant l’emprisonnement, qui créent de nouvelles infractions sanctionnables. C’est une lancée que s’empressent de suivre les programmes présidentiels : rétablissement de peines minimums dites « peines-planchers », durcissement du traitement des mineurs, sévérité accrue pour les récidivistes, etc.

Pourtant, le bilan de l’incarcération est plutôt mauvais : 61% des personnes sanctionnées d’emprisonnement ferme récidivent dans les 5 ans. Parmi elles, celles qui ne bénéficient d’aucun aménagement de peine sont encore plus susceptibles de réincarcération. Le taux est bien plus faible lorsque le recours à l’emprisonnement n’est pas utilisé : sursis simple ou avec mise à l’épreuve, suivi socio-judiciaire, assignation à résidence sous surveillance électronique, travail d’intérêt général, contrainte pénale, etc. Les outils permettant d’esquiver l’incarcération ne manquent pas.

La prison à la française semble peu satisfaisante. Elle échoue à garantir la sérénité publique d’une part, et s’empêtre dans l’irrespect des droits fondamentaux des prisonniers d’autre part (droit de vote, droit au respect de la dignité humaine, etc).

 

Vers une abolition de la prison ?

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ». Citation attribuée à Victor Hugo, la formulation originelle serait en fait « ouvrir une école aujourd’hui, c’est fermer une prison dans vingt ans ». L’idée de pédagogie au secours des écarts de conduite est alors inscrite dans le temps et s’éloigne, n’en déplaise à Natacha Polony, d’un idéal purement mû par la « bonne conscience » et agité comme « gage de grandeur d’âme ».

Si des alternatives à l’emprisonnement sont évoquées, c’est bien que la prison ne satisfait pas son rôle social. La privation de liberté n’est sécurité que temporairement pour le monde extérieur. Une fois sortis, les ex-détenus sont affaiblis émotionnellement, psychologiquement, économiquement, ce qui les pousse à nouveau à la faute. Il ne s’agit pas d’excuser les comportements répréhensibles, mais de considérer d’un point de vue purement pragmatique qu’entasser des êtres humains dans 9m², 22 heures sur 24, ne favorise ni la réflexion, ni la réinsertion.

C’est dans cette optique que Gabriel Mouesca, ancien Président de l’Observatoire International des Prisons (OIP) et lui-même ex-détenu, affirme que l’abolition du système carcéral ne relève pas de l’utopie.

Selon des analyses conduites par l’OIP, certains facteurs d’inégalités expliquent très directement le passage des individus par la case prison ferme. Lutter contre l’inégalité hors des murs relèverait donc de la lutte abolitionniste ! Dans l’absolu, une société dénuée d’inégalités n’aurait donc plus réellement besoin d’incarcérer. C’est une théorie qui peut sembler simpliste, idéaliste, si elle n’est pas visualisée sur le long terme. D’ici à l’égalité parfaite, les communautés humaines ne seront peut-être jamais aptes à se passer de la prison. La désengorger reste cependant possible, en faire un lieu empreint de restructuration plutôt que de barbarie également.

Pour cela, les peines effectuées en milieu ouvert, trop peu utilisées, doivent être privilégiées. L’emprisonnement deviendrait ainsi, enfin, la solution de dernier recours. Ces peines alternatives permettant en plus des économies, puisque les journées de prison sont très coûteuses. Les financements ainsi récupérés pourraient être directement réinjectés afin d’améliorer les conditions de vie des détenus, si déplorables que la France a été maintes fois condamnée par la Cour européenne des droits de l’homme à ce sujet.

La Présidente du Genepi, une association œuvrant au décloisonnement carcéral, préconise par ailleurs l’impossibilité d’incarcérer des mineurs. En effet, la prison recrée, selon elle, le cercle vicieux du système éducatif, qui a déjà échoué dehors. Finalement, toutes aussi nécessaires l’une que l’autre, peut-être réforme éducative et réforme carcérale iraient-elles de pair.


Pour aller plus loin:

  • Rapports d’activités 2015 de l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales
  • Données recueillis par l’Institut médico-légal de Paris
  • Propos recueillis de Gabriel Mouesca, ancien Président de l’Observatoire International des Prisons 
  • Prévention de la récidive et individualisation de la peine – Chiffres-clefs
  • L’industrie de la punition – prison et politique pénale en Occident, N. Christie
  • Prisoners on criminology : convict life stories and crime prevention, W. Tregea
  • Sociologie de la prison, P. Combessie
  • The effects of custodial vs. non-custodial sentences on re-offending : a systematic review of the state of knowledge, M. Killias
  • Prison : l’écrou et ses vices #Datagueule 61
  • Guide Prison-Justice (Genepi)