Je ne suis pas Alep

Je ne suis pas Alep.

Je ne suis pas Alep parce que #JeSuis a été trop utilisé et ne rend pas compte de la situation de façon appropriée.

Parce que #JeSuis derrière mon écran de télévision et pas dans les rues dévastées. Et parce que #JeSuis en sécurité à lire des articles et à visionner des adieux pendant qu’un véritable génocide a lieu.

Nous ne pouvons qu’imaginer l’hécatombe. Sans ressentir la chaleur des bombes, la vision des corps, le désastre humain, l’essence des tragédies historiques qui plane lourdement dans l’air.

Il ne s’agit plus d’un événement ponctuel et imprévisible tel qu’un attentat, qui, bien que tout aussi effroyable, ne peut que très difficilement être anticipé et évité. Il s’agit d’une guerre qui dure depuis six longues années, visible depuis les fenêtres à double-vitrage éthique de l’Organisation des Nations Unies. 

« Nous, peuples des Nations Unies, [sommes] résolus à préserver les générations futures du fléau de la guerre (…), à proclamer à nouveau notre foi dans les droits fondamentaux de l’homme (…) et à ces fins, à unir nos forces pour maintenir nos forces pour maintenir la paix et la sécurité internationales (…). »

C’est beau, c’est lyrique, c’est idéaliste, c’est le Préambule de la Charte des Nations Unies de 1945, et c’est faux.

Alep n’est pas un échec de l’Organisation des Nations Unies en tant qu’institution fonctionnelle, mais bien l’énième preuve que l’Organisation des Nations Unies est fondamentalement mal construite. Les bilans respectifs du conflit yéménite et de la zone de Gaza le démontrent.

En témoigne la première de ses multiples contradictions : l’Organisation est « fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres » (article 21 de la Charte). En d’autres termes, les Etats sont tous égaux. Pourtant, seuls cinq siègent de façon permanente au Conseil de sécurité qui prend des décisions (article 27 de la Charte). Ces cinq Etats disposent d’un droit de veto, c’est-à-dire qu’ils sont en pouvoir de bloquer les décisions qui auraient permis une action onusienne. Cette faculté a d’ailleurs été largement utilisée tant que les Etats-Unis que par la Russie ainsi que par la Chine, avortant les initiatives proposées en faveur des civils aleppins.

Et si on réformait les Nations Unies ? Et si on supprimait le droit de veto au Conseil de sécurité ? La France et le Mexique ont tenté de remédier à cette inefficacité chronique par un aménagement du droit de veto, qui ne pourrait être usité lorsqu’une « situation ou des crimes de masse sont constatés ». Cette initiative a été saluée et soutenu par 80 pays membres des Nations Unies. Plusieurs propositions de modification interne du Conseil de sécurité, organe décisionnel des Nations Unies, ont été suggérées. Dans cette bagarre d’intérêts régionaux, seule la paix internationale semble ne pas avoir de représentant, et aucune mesure dans le sens d’une modification n’a été prise.

 

Le serpent se mord la queue et il pleut des bombes. Pourquoi ? Quelle justification préférentielle accorde à la France, la Russie, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et la Chine un statut permanent et un droit de blocage ? L’histoire. « Ce privilège est un pur fruit de l’histoire puisqu’il s’agit des puissances de 1945, date de signature de la Charte des Nations Unies », comme l’explique la professeure en droit international Rossana Deplano.

L’histoire ? La même histoire qui, toujours selon la Charte, « deux fois en l’espace d’une vie humaine a infligé à l’humanité d’indicibles souffrances » ? Cette histoire dont est née la volonté de créer l’Organisation des Nations Unies pour que les drames humains ne se répètent pas ?

Si la résolution 377 laisse entrapercevoir une intéressante potentialité d’action pour l’Assemblée générale des Nations Unies, organe au sein duquel tous les Etats membres de l’Organisation peuvent s’exprimer, l’intervention de l’Assemblée générale ne donnerait lieu qu’à une simple recommandation, c’est-à-dire une disposition hélas sans valeur directement obligatoire ou contraignante.

« Incohérence » semble beaucoup trop faible pour exprimer la blague institutionnelle qu’est devenue le rêve de paix des Léon Bourgeois et autres Président Wilson.

L’ONU a échoué parce que les souverainetés nationales des Etats – soit des égocentrismes à dimension étatique – l’ont emporté contre la solidarité humaine internationale.