#JeSuisAlep, mais #PourquoiSuisJe ?

Après #JeSuisIstanbul, #JeSuisBruxelles, #JeSuisGarissa, #JeSuisPalestine ou encore #JeSuisParis et, malheureusement, bien d’autres #JeSuis, voici que #JeSuisAlep s’invite sur les réseaux sociaux. C’est l’inattendu slogan #JeSuisCharlie, devenu un véritable cri de ralliement suite aux attentats survenus à Paris en janvier 2015, qui a fait de cette formulation un moyen de témoigner sa solidarité et d’afficher publiquement son soutien à une ville ou un pays frappé par d’importantes pertes humaines.

On retrouve la même idée sous-jacente avec les « We are not afraid[1] » suite aux attentats londoniens de 2005, les « Todos ibamos en ece tren[2] » de 2004 après les attentats de Madrid, le fameux « We all are Americans[3] » suite à l’attaque des tours du World Trade Center en septembre 2001 ou encore le très célèbre « Ich bin ein Berliner[4] » de John Fitzgerald Kennedy en 1963, manifestant son soutien à la population d’Allemagne de l’Ouest.

Finalement, qu’il s’agisse d’un message à propension mondiale (« We all are Americans » et « Je Suis Paris ») ou au contraire, d’un communiqué à échelle plus réduite ayant vocation à dénoncer une certaine révolte à deux vitesses (« Je suis Beyrouth » et « Je suis Garissa »), l’intention est celle d’un message fort d’identification, d’une volonté de se montrer allié.

L’interrogation qui se pose, finalement, est #PourquoiSuisJe ? Et en l’occurrence, #PourquoiSuis-JeAlep ? Que traduit cette formulation, hélas tristement fréquente, qui ressurgit à chaque drame d’ampleur ? Pourquoi se « sent-on » l’autre, victime d’une catastrophe ? Ce n’est plus le simple support, le geste d’empathie qui est en question, mais bien l’être, car par ces mots hautement symboliques, on devient l’autre.

A cet égard, la notion de crime contre l’humanité est révélatrice. Définie par le Statut de Rome de la Cour Pénale Internationale de 1998, l’incrimination existe en réalité depuis 1945 et est établie par la Charte de Londres, instrument du procès de Nuremberg. Le texte liste une série de crimes (notamment meurtre, extermination, réduction en esclavage ; l’énumération n’est elle-même pas exhaustive) et confère le caractère de crimes contre l’humanité aux actes « commis dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique lancée contre toute population civile et en connaissance de cette attaque ». L’expression est quant à elle apparue suite au génocide Arménien en Turquie de 1915, qui est la forme la plus extrême de crime contre l’humanité.

Seul crime imprescriptible du droit français, il se démarque par son but : il s’agit de tuer pour tuer, et non de tuer en vertu d’intérêts personnels, collectifs voire militaires ou territoriales. C’est, comme le souligne André Frossard, « tuer quelqu’un sous prétexte qu’il est né » puisque la population en cause est persécutée pour des motifs qu’elle ne choisit pas : une couleur, une ethnie, une classe sociale, un caractère inné dont on ne peut se défaire. C’est en cela que le crime contre l’humanité, malgré son aspect systématique, se distingue du crime de masse : il n’y a pas de mobile préexistant au crime puisque le mobile, c’est-à-dire le caractère inné et persécuté, est le crime.

Le terme « crime contre l’humanité » prend alors son sens le plus entier en ce que l’humanité devient catégorie juridique indivisible. Puisque nos caractéristiques les plus profondément humaines et les plus aléatoires sont visées, c’est l’humanité elle-même qui est ciblée. Comment, dès lors, ne pas se sentir personnellement attaqué par un tel acte ? Par sa déshumanisation d’un groupe d’individus, le criminel contre l’humanité nous rappelle brutalement notre condition.

Si #JeSuisAlep aujourd’hui, c’est parce que des hommes, des femmes et des enfants ont été massacrés sans que les perpétrateurs de ces ignominies ne soient animés par des motifs autres que la volonté d’une disparition systématique.

Si #JeSuisAlep, si nous sommes nombreux à être indignés, bouleversés, décomposés, c’est que l’atteinte à l’Humanité nous touchent en ce que nous appartenons  intrinsèquement au même groupe que les individus tués en Syrie.

Lorsque Bergson affirme que « l’avenir de l’humanité reste indéterminé, parce qu’il dépend d’elle », il y a dans l’utilisation de ce pronom singulier une acception essentielle. L’Humanité, n’en déplaise à ses déclinaisons multiples, est un concept unique. Le crime contre l’humanité – le massacre d’Alep, à l’instar d’autres horreurs passées – forme en cela un point de non-retour. L’humanité nous appartient : ne la perdons pas, ne la laissons pas s’évanouir pour n’avoir su comprendre que #NousSommes un seul et unique ensemble.

[1] « Nous n’avons pas peur »

[2] « Nous étions tous dans ce train »

[3] « Nous sommes tous Américains »

[4] « Je suis un Berlinois »