Journal de bord d’un rédacteur en chef : On gagne ou on perd une heure ?

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(C’est drôle qu’on mette une indication de temps dans un article sur le temps)

Il est trois heures pile lorsque mes mains tapent sur le clavier les premiers mots de ce texte. Les yeux brillent, je viens de trouver la splendide photo que l’on proposera pour cet article avant même d’avoir décidé ce que j’y mettrais.

Il s’agit de Hermione Granger (Emma Watson) et Harry Potter (Daniel Radcliffe) dans ce film que toute personne raisonnée a du voir, à savoir Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban !

On passe notre vie à vouloir lutter contre le temps, à courir derrière… Oups, je m’arrête, jette un oeil, non, c’est bien évident, il n’est pas trois heures pardon, il est deux heures. Où en étais-je ? Ah oui, le temps. On passe notre vie à vouloir lutter, à lui permettre de s’écouler plus vite quand on s’ennuie, à tenter de le ralentir quand on s’amuse.

D’ailleurs, vous êtes vous rendu compte de la force de cette théorie de la dilatation du temps ? Je n’entrerai pas dans les détails. D’une part car ils dépassent ma stricte connaissance du sujet et qu’ils portent sur les transformations apportées par la théorie de la relativité restreinte d’Einstein sur les travaux de Newton. D’autre part, car j’aimerais bien augmenter la durée de lecture des articles, et qu’une telle digression risquerait fortement de déranger le lecteur lambda que vous êtes (le mépris est offert par la maison, c’est bien connu, il n’y a que les journalistes qui pensent)

Passons ! Donc quand on s’ennuie, le temps est plus long, quand on s’amuse, le temps passe plus vite. Du moins, c’est notre conscience du temps qui change. Le temps, lui, est immuable, je n’irai pas jusqu’à dire qu’il est absolu (parce que cela m’engagerait dans un débat physique que je ne souhaite pas lancer, comme vous le savez si bien), mais nous avons tous la même horloge.

Quand bien même notre relation au temps diffère, l’horloge est la même. 

J’en viens donc maintenant à l’intérêt premier de ces quelques lignes : le changement de temps, ou du moins, le changement d’heure, l’heure étant la monnaie du temps. Et c’est ce sujet qui nous importe ! Celui du changement d’heure, donc de la monnaie du temps. D’ailleurs n’allez pas imaginer que le temps aurait un portefeuille et qu’on pourrait lui voler sa monnaie. 

Au passage, je profite de cette tribune libre pour éviter un syllogisme bien dérangeant. J’imagine bien que les plus téméraires auront remarqué ceci : si monnaie = temps, et que monnaie = argent, alors temps = argent ? Non les amis, le temps ne se monnaye pas. Le temps se mesure, l’expression monnaie, je vous le concède, n’était pas la plus préférable. 

Disons donc que l’heure est au temps ce que la monnaie est à l’argent, un moyen de le mesurer.

Enfin… pas vraiment en fait, disons que l’heure est un moyen d’établir le temps écoulé entre plusieurs événements. D’où la construction de notre système où il y a toujours un avant et un après. On positionne le lundi après le dimanche et avant le mardi. 

A partir de ce principe, réfléchissons un instant.

Si le temps est infini, les heures aussi sont infinies. Alors pourquoi passons-nous notre vie à courir après le temps ? Parce que le débile qui a créé la société dans laquelle nous vivons a monétisé le temps, si bien que le syllogisme du début est devenu une réalité. 

Tout est temps, le temps est tout. Nous sommes payés en fonction du temps que l’on passe dans l’entreprise, nous payons des services en fonction du temps où on les utilise, la nourriture que nous consommons, nous la consommons pour vivre, donc pour gagner du temps…

Le temps s’est monétisé jusque dans les coulisses de nos sociétés, il en irrigue les racines. 

Mais l’heure, en elle-même, l’horaire, qu’en est-il alors ? C’est une création de l’homme, tout comme le calendrier. Nous nous sommes créés nos propres limites, nos propres règles.

L’adage biblique est en ce sens particulièrement beau :

Il y a temps pour toute chose, un temps pour naître et un temps pour mourir, un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté, un temps pour tuer et un temps pour guérir, un temps pour démolir et un temps pour construire, un temps pour pleurer et un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser“. 

Il y a un temps pour toute chose, et notre temps nous l’utilisons car il structure nos vies. L’heure n’est plus une mesure, elle est devenu l’instrument d’une contrainte. Et cela ne relève plus de l’humain au sens noble, cela relève de l’idéologie, de la construction sociale.

Dans certains espaces du monde, le temps n’est pas une ligne, il est considéré comme un cercle de répétitions éternelles. Loin de la pensée biblique qui “évenementialise” et rend le sujet du temps unique, le temps est autrement considéré comme une boucle infinie. 

J’aimerais que l’on épouse un instant cette conception du monde pour former notre opinion : par conséquent, que l’on puisse gagner une heure ou la perdre n’y changera rien, que l’on puisse dormir une heure de plus ou de moins n’y changera rien, il faudra continuer d’aller travailler, continuer de vivre et le seul changement que l’on ressentira se retrouvera sur nos montres et dans nos horloges.

Pourquoi m’enquierais-je alors de ce changement d’heure, s’il ne signifie rien ? Et si nous pensions ensemble à la société idéale, celle où le temps n’aurait plus de sens, où tout ce qui relève du temps serait gratuit ?

Oui, je le crois, vivre doit être gratuit, dormir doit être gratuit, courir et danser doit être gratuit, chanter doit être gratuit.

Avez-vous regardé ce film, Time Out, où le temps se monnaye directement ? C’est l’exact inverse de la société qu’il nous faut. Aujourd’hui, le temps se vend indirectement. Là-bas, le concept même de vie est payant. La monétisation du temps a pris le pas sur le temps lui-même. Les individus travaillent pour vivre au lieu de vivre. 

Et si nous avions cette chance, comme Hermione Granger, de disposer de ce retourneur, de pouvoir l’utiliser gentiment pour être au four, au moulin, et à la plage ? Les changements d’heures alors n’auraient plus de sens. D’ailleurs, vous saviez que nous avons été contraint de changer notre horloge sous l’Occupation allemande ? Et que nous payons donc aujourd’hui la décision d’Hitler.

Si le temps est à ce point un enjeu politique, il nous faut faire payer l’Allemagne aujourd’hui pour cette décision qu’elle a prise et sur laquelle nous avons objectivement du mal à revenir. 

Le changement d’heure, ne l’oublions pas, a aussi été adopté pour des raisons d’économies. Comme l’explique un site dont le titre est farfelu “Face à la flambée des prix de l’énergie, il a fallu aligner les heures de travail sur les heures d’ensoleillement, afin de faire des économies.” 

Il y a donc deux spécificités à notre changement d’heure.

Si avec tout ça, vous vous demandez encore si on a gagné ou perdu une heure, c’est bien que vous n’avez pas compris le sens de mon message, que je résumerais de ces mots que j’ai retrouvé par hasard sur un vase à Florence “Dum loquor, hora fuguit”, littéralement “Pendant que je parle, le temps fuit”.

Alors, ne perdez pas votre temps, et vivez !