Justin Trudeau, un beau peintre réalisant un mauvais tableau9 min read

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« O Canada ! », cette simple expression respire la liberté, les terres sauvages et glacées qui recouvrent tout le continent nord américain. Seulement, aujourd’hui le symbole du Canada n’est plus la feuille d’érable mais un homme, Justin Trudeau.

Idole des réseaux sociaux, symbole du monde libre, défenseur des minorités, voisin direct des États-Unis, il apparaît comme l’antithèse parfaite de Mr Donald Trump, physiquement et même politiquement. Mais le tableau ne serait-il pas trop beau ? La perfection trop parfaite ?

Un parcours (a)typique

Né le 25 décembre 1971 à Ottawa, la capitale canadienne, et fils de Pierre-Eliott Trudeau, ancien premier ministre canadien et dirigeant du Parti libéral canadien considéré comme un pionnier du Canada actuel, il prit naturellement goût aux voyages (et au pouvoir ?) durant son enfance. Après avoir obtenu un baccalauréat canadien en littérature, il poursuit ses études pour devenir enseignant. Son parcours est alors assez discret mais après la mort de son père en 2000, son requiem résonna sur la principale radio du Canada.

A partir de cet instant tout s’accélère, il dirige en premier lieu un groupe de travail sur la jeunesse dans une commission ayant pour objectif le renouveau du parti libéral, et en 2008 il se présente officiellement aux élections fédérales et remporte sa circonscription.

Néanmoins, le parti libéral est amené à laisser le devant la scène au parti conservateur et Trudeau concentre sa critique du nouveau gouvernement sur des sujets tels que le multiculturalisme, la jeunesse et l’immigration. Ce n’est donc pas un hasard si les migrants et les jeunes ainsi que les minorités se sentent relativement proche de ses discours.

Fort d’une expérience familiale et politique solide, il devient le 23ème premier ministre du Canada le 4 novembre 2015.

Justin Trudeau dans les bras de son père

Une image trop parfaite

Ainsi, Trudeau est aujourd’hui un symbole. Cela est principalement dû à sa communication politique, laquelle lui donne une image solide face à différents chefs d’Etats, notamment Trump et sa fameuse poignée de main. Certains journaux canadiens, comme le Journal de Montréal, le qualifient comme « nouveau leader du monde libre » après la fin de mandat d’Obama et la montée des extrêmes en Occident.

Souvent vu comme une simple coquille vide, c’est pourtant mal le connaître. Tout ceci est orchestré dans un souci de respect et de transparence bien calculé. Il fait tout simplement usage des outils modernes qui lui sont offerts, comme Twitter ou encore Facebook, où il est passé maître des belles déclarations textuelles ou orales adressées au peuple canadien. Mais il touche toutes les communautés, dans toutes les langues.

Le monde « libre » le voit donc comme un modèle et même son hommage à Fidel Castro, ancien ami de son père, n’a pas été finalement une si mauvaise idée dans la mesure où cela a pu touché un auditoire politique plus large.

Récemment, lors de son entretien avec Donald Trump, le premier ministre canadien n’a pas abordé publiquement le sujet du décret anti-musulman du président américain. Une partie de l’opposition de gauche, notamment le Nouveau Parti démocratique, le lui a fortement reproché, voyant cela comme un consentement implicite contredisant la grande politique d’ouverture de Trudeau, dans les faits et dans les mots.

Un grand pragmatique

Trudeau aime montrer qu’il n’est pas et ne fait pas comme les autres et son gouvernement est le meilleur moyen pour le prouver. La parité est respectée et toutes les religions sont représentées, ce qui est absolument honorable mais relève essentiellement d’un calcul politique. Sur le papier, son gouvernement n’a rien d’exceptionnel, 45% de politiciens de carrière, 19 % d’administrateurs privés mais aussi de grands humanistes.

Harjit Sajjan, ministre de la défense nationale, sikh, faisant partie de cette belle vitrine, a officié pendant la guerre d’Afghanistan en tant qu’agent des renseignements canadiens, participant avec les services américains à la remise de prisonniers dont certains ont ensuite été torturés. Évidemment, ces actes ne remettent pas en cause toute la politique de Trudeau, mais l’appui apporté par cet homme au gouvernement américain dans des opérations illégales, gâche le tableau.

Le Canada était d’ailleurs en 2014 le sixième exportateur d’armes au Proche-Orient, mais contrairement à ce qu’on pourrait s’attendre d’un gouvernement qui cultive une image pacifique, le commerce d’armes est resté florissant. Allié de l’Arabie-Saoudite, un important contrat a été conclu et le Canada a pu progresser dans la hiérarchie et occupe aujourd’hui la deuxième position des marchands de canons de la région. Cet accord de commerce particulièrement alléchant résulte d’une libéralisation de la législation permettant au gouvernement de faire ces ventes de façon discrétionnaire, alors qu’auparavant des consultations étaient nécessaires auprès de l’État central.

Harjit Sajjan, ministre canadien de la Défense

 

Le futur responsable d’un désastre écologique et social

Cependant, Trudeau n’a certainement pas compris que le réchauffement climatique était bien réel. En effet, il a donné son autorisation pour différents projets d’oléoducs et autres prospections concernant les sables bitumineux sur les terres de l’Ile de Vancouver et de Clyde River, appartenant respectivement aux Tsleil-Waututh et aux Inuits.

Mais ce n’est pas la décision en elle même qui est inadmissible. En effet, le premier ministre canadien a promis aux populations autochtones du territoire canadien de leur offrir un droit de veto portant sur tous les projets miniers traversant leurs terres. Cette promesse résultait directement de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones qui réclame le consentement des populations concernées pour « tout projet ayant des incidences sur leurs terres ou territoires et autres ressources », mais rien de surprenant, celle-ci n’a pas été respectée.

L’actrice américaine Jane Fonda a d’ailleurs accusé le premier ministre de ne pas respecter les accords de Paris en autorisant ces projets d’oléoducs. Sa déception est grande et reflète une partie de l’opinion canadienne et mondiale, qui mettait de grands espoirs en M.Trudeau. Elle résume cela assez bien en déclarant : « Nous savions à quoi nous attendre avec Trump, mais Trudeau? Quelle déception ».

Profit, profit, profit …

Ces retournements de veste, les politiques hasardeuses et les promesses non respectées, peuvent facilement s’expliquer. Trudeau n’est pas un révolutionnaire, au contraire, le Canada est un réservoir d’énergies fossiles formidable et des milliards de dollars sont investis chaque année dans le pétrole (comme en 2015 où 3,3 milliards de dollars y ont été affectés par le gouvernement canadien). La très célèbre revue scientifique Nature précise que, pour que les accords de Paris soient respectés, le Canada doit abandonner 85% de ses ressources pétrolières présentes dans son sous-sol.

Néanmoins, les contrats ont été signés et la catastrophe approche, le profit étant le seul véritable motif, l’excuse de la création de nouveaux emplois n’est que poudre aux yeux et démagogie. Et cela, alors que dans sa campagne Trudeau critiquait le gouvernement précédent pour des objectifs trop faibles avec une réduction de seulement 30% des gaz à effet de serre, alors que les accords de Paris prévoient de 40% à 70% d’ici à 2050.

Mais malgré cette ratification, les nouveaux projets sont signés au nom de « l’ouverture vers de nouveaux marchés », l’argent est donc le cœur du problème.

L’ami des grands accords de libre-échange

Finalement, Mr. Trudeau et sa politique ne sont rien de plus qu’une caricature, reflétant ainsi les bons et les mauvais côtés de notre système actuel. Défenseur des libertés et des minorités, il est aussi un atout pour les grandes multinationales de tout pays, un fervent croyant en les traités de libre-échange qu’il mène avec succès comme le CETA.
Il a récemment limogé Stéphane Dion, ministre des affaires étrangères suite à l’élection de Donald Trump. En effet lors de la campagne américaine, Mr. Dion avait ouvertement critiqué les propos du président américain, alors candidat, qui parlait déjà de son décret anti-musulman. Le ministre a été remplacé par une grande socialiste … Chrystia Freeland, ancienne journaliste pour The Economist et négociatrice de l’accord du CETA avec l’Union européenne. Son rôle sera de faire peser les intérêts du Canada lors de la renégociation de l’accord de libre-échange nord américain (ALENA) que Mr. Trump souhaite rediscuter, les intérêts du Canada s’entendant comme le maintien absolu de cette politique de libre échange.

Donald Trump et Justin Trudeau

 

Aujourd’hui le Canada apparait comme l’eldorado de la démocratie et des libertés, mais ce n’est qu’un mirage. Mr. Trudeau, à l’image de Mr. Obama et aujourd’hui, de Mr. Macron, n’est qu’en partie un beau papier cadeau ne contenant aucune surprise. Évidemment , et à raison sur certains points, il apparaît comme « l’anti-Trump », le bouclier de la démocratie et de la mondialisation dans touts les sens du terme. Cependant le danger est réel, et les populations pour de bonnes ou de mauvaises raisons ne sont pas toutes dupes, les clivages évoluent et le terreau des extrémismes devient plus fertile, arrosé par les mensonges et les paillettes d’une politique libérale.

Mais après tout, ce n’est pas si grave, car comme le dit M. Trudeau, la précarité est un « fait de la vie », fatalité quand tu nous tiens …