La pacification des favelas : fantasme ou réalité ?9 min read

Catégories Amérique latine, Contributions, International

La criminalité est un problème majeur en Amérique du Sud, un fléau qui encore aujourd’hui touche brutalement toute la société latinoaméricaine. L’association des termes « Amérique du Sud » et « criminalité » vous feront instinctivement penser aux cartels et au trafic de drogue, à Pablo Escobar et la cocaïne colombienne etc. C’est certes un cliché, mais qui reste malheureusement d’actualité. Le narcotrafic demeure une industrie bien-portante et les cartels sont toujours aussi puissants.

Néanmoins, il serait ridicule de réduire la criminalité à ces seuls clichés car ce sont en fait toutes les autres composantes de la criminalité qui en font un problème particulièrement épineux en Amérique du Sud. La corruption, l’inefficacité de la police, les violations continues des droits humains par l’armée et les forces de l’ordre, les liens étroits entre cartels, politiciens et police, …
Actuellement les journalistes continuent à être assassinés, les enfants à être utilisés comme tueurs à gage, les populations rurales à être délaissées par la police, les policiers à être corrompus et à assassiner en toute impunité, …Quels sont les trois premiers pays avec le taux d’homicide volontaire le plus haut du monde ? Le Salvador, le Honduras et le Venezuela. Toutefois, on remarque un début de prise de conscience, l’indignation de personnes autres que les victimes de la criminalité. C’est ce que nous ont montré les
nombreuses critiques et oppositions à la brutalité du programme de « pacification » des favelas ou le retentissement international du massacre des 43 étudiants d’Ayotzinapa. Malheureusement ces scandales médiatiques ou politiques s’arrêtent le plus souvent au stade de la dénonciation.

Mais cette criminalité normalisée ne doit pas sombrer dans l’indifférence, c’est pourquoi nous souhaitons participer de notre humble manière à mieux faire connaître les causes et conséquences de la violence en Amérique du Sud. Ce sera le but de cette première série d’articles du pôle international : dépouiller le sujet des clichés au mieux humoristiques, au pire offensants, dépasser la fascination pour le criminel et l’apitoiement pour la victime, offrir une analyse systémique de la criminalité.

Marti Blancho


Désireux de flatter le peuple en lui distribuant du pain et en organisant des jeux, les dirigeants brésiliens ont délibérément repris cette pratique courante des empereurs romains pour s’attirer la bienveillance de l’opinion populaire.

JMJ, JO et Coupe du Monde: des enjeux considérables

L’organisation des Journées Mondiales de la Jeunesse (JMJ) en 2013, de la Coupe du Monde de football l’année suivante puis des Jeux Olympiques (JO) en 2016 ont fait grand bruit. Le plus grand État d’Amérique Latine eut ainsi l’honneur d’accueillir en son sein les évènements les plus emblématiques pour son peuple : la religion (catholique) et le football.

Tant au niveau sportif que politique, le gouvernement brésilien se devait de faire bonne figure en « nettoyant » ses bidonvilles situés non loin de Rio de Janeiro, ville hôte. Il était impératif de sécuriser cette métropole qui est l’une des plus importantes du continent américain : deuxième plus grande ville du Brésil, elle représente plus de 10% du PIB brésilien.

En fonction de 2003 à 2011, le Président Lula da Silva sait que le bilan de son mandat dépend en grande partie de la pacification des favelas. Dilma Roussef – son successeur issu du même parti politique (Parti des Travailleurs) – reprend le flambeau en 2011 en faisant de l’organisation de ces trois évènements la condition sine qua non de la réussite de son mandat.

Les enjeux sont également économiques et sécuritaires. A court terme, l’organisation de tels évènements ont des retombées économiques non-négligeables via l’énorme investissement dans les infrastructures et la création de milliers d’emplois. Véritables zones de non-droit dans lesquelles il résulte impossible de s’aventurer seul, les favelas doivent ainsi être arrachées aux trafiquants et revenir sous le contrôle de la force publique.

De l’origine des favelas

Organiser ces évènements, c’est aussi et surtout savoir recevoir. Or, la situation dans laquelle se trouvait le Brésil en 2007 au moment de sa désignation pour être le pays hôte des plus grands évènements footballistique, sportif et catholique du monde n’était guère satisfaisante. Criminalité, pauvreté, drogues, trafics d’armes, prostitution… Les favelas étaient dans une situation critique.

Apparues vers la fin du XIXème siècle, les favelas se sont développées progressivement, notamment par l’accroissement de la pauvreté et de l’urbanisation qui ont provoqué une exclusion spatiale sans précédent. La fin de la dictature militaire en 1985 a entraîné une recrudescence du trafic de drogue – véritable fléau de ces lieux ultra défavorisés.

Contrairement aux idées reçues, ces quartiers touchés par une extrême pauvreté ne sont pas marginaux au Brésil mais bel et bien omniprésents. Près de 6% de la population brésilienne vit dans les favelas soit 12 millions d’habitants. Par exemple, un quart des habitants de Rio de Janeiro vit dans une favela.

Des moyens clairement mis en place

Pour ce faire, le secrétariat d’État de la sécurité publique de la ville de Rio de Janeiro a mis en place un « programme de pacification » visant 1,5 million d’habitants assuré par près de 10 000 policiers. Les autorités brésiliennes firent d’abord appel à l’armée – en lançant des raids pour endiguer le trafic de stupéfiants et d’armes – puis la police via la mise en place d’unités sur place : les Unités de Police Pacificatrice (UPP).

Il s’agit d’une police de proximité implantée dans certains bidonvilles de Rio de Janeiro. Celle-ci est chargée de désarticuler des mafias très bien organisées qui contrôlaient ces territoires jusqu’à former de véritables États parallèles.

Répertoriées au nombre de 763, il y a pléthore de favelas à Rio de Janeiro. Les autorités se fixèrent pour objectif d’en sécuriser près d’un tiers. En outre, reprendre le contrôle des bidonvilles situés aux alentours des zones résidentielles et à fort potentiel touristique était la priorité. Vous l’aurez compris, n’est plus seulement en jeu la sécurité de la population locale mais aussi et surtout celle des millions de touristes prévus.

Un programme social fut lancé avec l’aide de la mairie (programme Rio + social) et du Programme des Nations Unies pour les Établissements Humains. Le but clairement affiché étant de sortir tous ces gens de la misère et de les extraire de l’enfer que représentent ces bidonvilles. Cela passe inévitablement par des aides sociales et par l’école, véritable vivier permettant aux jeunes de s’émanciper de leur condition sociale.

« Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons » haranguait Victor Hugo. Il semblerait que le gouvernement brésilien en ai fait son objectif.

Des changements positifs mais contrastés

Les statistiques de l’Institut de sécurité publique (ISP) révèlent en effet que le taux d’homicides volontaires dans les favelas avec UPP a baissé de 76 % entre 2007 et 2015. Il est ici important de mettre en exergue le grand retour du service public dans de nombreux bidonvilles (ramassage des ordures, éclairage public eau et électricité) auparavant quasi-absents. Une diminution de trafic d’armes est aussi à souligner.

Toutefois, ce résultat est à nuancer. Le taux d’homicide reste extrêmement élevé (19 victimes pour 100000 habitants en 2014) à Rio de Janeiro mais il ne s’agit pas du fait le plus préoccupant. En se concentrant uniquement sur la ville de Rio de Janeiro et uniquement sur une partie des favelas, les autorités brésiliennes ont d’une certaine façon mis la poussière sous le tapis en déplaçant le problème. Il apparaît, en effet, que la situation des agglomérations aux alentours a clairement empiré (Baixada Fluminense par exemple).

Économiste spécialisé sur les questions de criminalité et de « sécurité citoyenne » en Amérique Latine et dans les Caraïbes, Nicolas Garcette soupçonne un « déplacement de la criminalité vers le reste de l’État ». En faisant de Rio de Janeiro, la vitrine du pays, les autorités brésiliennes n’ont réglé que partiellement les problèmes que posent les favelas.

N’aurait-il fallu pas se concentrer sur l’intégralité des favelas ? La situation n’était-elle pas assez grave pour décider d’y mettre fin une bonne fois pour toute ?  Il aurait fallu intégrer toutes les favelas au dynamisme urbain pour l’extraire de sa marginalité qui est propice à l’émergence de tout type d’organisations illégales mafieuses.

Des abus incontestables

Touchée par la chute du prix du baril de pétrole, l’économie brésilienne qualifiée d’émergente est désormais en crise. Cette crise a eu de lourdes conséquences sur le budget alloué à la Sécurité Publique puisqu’il fut réduit de manière drastique. Cependant, le problème est avant tout institutionnel. Le Brésil, comme de nombreux pays d’Amérique Latine, voit les cas de corruption de ses dirigeants s’additionner chaque jour. Lula da Silva et Dilma Roussef sont d’ailleurs poursuivis pour corruption et détournement de fonds.

Historien des favelas et maître de conférences à l’université catholique de Rio de Janeiro, Rafael Soares Gonçalves dénonce également une corruption de la police. Il invite à « repenser les politiques actuelles notamment par un changement profond au sein de la police ». L’argent en jeu est considérable. De nombreux policiers ont profité de cette situation pour s’enrichir via la vente d’armes  notamment.

Experte en sécurité pour Amnesty International, Renata Neder fait écho aux violences policières qui ont rythmé ces années de « pacification ».  Rio de Janeiro fut le théâtre de multiples expropriations et déplacements de population au nom des prétendus intérêts d’urbanisation que cache la pacification. Délogés de force à coup de bombes lacrymogène et de gaz irritant, les habitants historiques de ces favelas ont subi des abus de droit injustifiables.

On peut donc être perplexe face au bilan de la politique de pacification. Il y eut des résultats positifs mais le fond du problème est – malheureusement – loin d’être résolu. Les prochains dirigeants brésiliens sauront-ils mettre fin à l’avenir à ce fléau ? On peut aussi en douter…

Maxime Perchais