Il y a deux ans, le 4 novembre 2015, l’ancienne Ministre de la Santé, Marisol Touraine, annonçait une ouverture progressive du don du sang aux hommes homosexuels et bisexuels pour le printemps 2016. Avancée sociale, progrès minime ou grandiose hypocrisie, qu’est-il advenu de cette annonce controversée ?

Une pâle évolution et d’éclectiques réactions

Depuis 1983, une circulaire dite Relative à la prévention du SIDA par la transfusion sanguine empêchait purement et simplement les hommes homosexuels et bisexuels de faire don de leur sang. Suite à la déclaration de Marisol Touraine, un arrêté du 11 juillet 2016 a effectivement élargi l’accès au don de sang.
Désormais,
les hommes homosexuels et bisexuels ont l’opportunité d’être donataires dès lors qu’ils remplissent la condition sine qua non d’une abstinence sexuelle de 12 mois consécutifs.

Si cette exigence a déchaîné l’admonestation courroucée de nombreux internautes, la direction de l’Etablissement français du sang a plutôt bien accueilli cette « très bonne mesure ». Quant au collectif Inter-LGBT, il a félicité l’initiative et exprimé sa satisfaction, tout en émettant quelques (timides) réserves. Le Défenseur des droits a pour sa part salué la fin d’une discrimination.

“Décevant” est un doux euphémisme pour qualifier ces réactions timorées, à la limite d’une lâcheté outrageuse. Prôner que l’achèvement d’une discrimination est en marche lorsqu’une condition restrictive est ajoutée en raison de l’orientation sexuelle du donneur relève au mieux de la bêtise, au pire d’une fallacieuse mauvaise foi. Jacques Toubon, Défenseur des droits, s’est inscrit en contradiction totale avec l’édifiante tribune de l’un de ses prédécesseurs, Dominique Baudis, qui avait très justement rappelé fin 2011 qu’une telle discrimination fondée sur le seul critère de l’orientation sexuelle est contraire à la Charte européenne des droits fondamentaux (article 21), entre autres textes consécrateurs des droits humains.

Bref, le « pays des droits de l’Homme » a encore frappé.

Des conditions restrictives et intrusives

La condition des douze mois consécutifs d’abstinence sexuelle préalables au don mérite que l’on s’y attarde. Si la France n’a pour l’heure pas été condamnée par la Cour européenne de Strasbourg, l’institution protectrice de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales (CESDH), c’est que celle-ci ne sanctionne pas les restrictions à l’accès au don du sang, tant que ces limites sont justifiées et proportionnées. La Cour de Strasbourg laisse donc le soin au juge, en l’occurrence français, de déterminer ce qui est justifié et proportionné.

 

Si l’on s’attaque au critère de proportionnalité, le sarcasme outré des internautes est assez parlant. A première vue déjà, le bon sens nous souffle que la durée de douze mois semble excessive. On peut oser espérer – pour eux – qu’une abstinence sexuelle aussi longue n’est pas fait courant. La restriction revient, de facto, à exclure une majorité d’hommes homosexuels et bisexuels. « L’ouverture » du don du sang à cette frange de la population se réduit considérablement et devient une exception, ou un sacrifice extrêmement motivé. Plus encore, cette disposition véhicule l’idée dérangeante qu’une relation sexuelle entre deux hommes est nécessairement à risques. Donc, un bon homo, c’est un homo qui ne couche pas ?

Quant au critère de justification, l’idée n’est pas là de décrédibiliser le principe de précaution. Une prudence légitime doit évidemment être observée. La sécurité des receveurs reste une priorité indiscutable. Ce qui est contestable en revanche, c’est la catégorisation hautement stigmatisante d’un groupe de personnes en fonction de leur orientation sexuelle et non de leurs comportements individuels, ainsi que l’évoque Jean-Luc Romero.

Mais du coup, on fait quoi ?

Et bien on pourrait commencer par objectiver le critère. Parlons de « pratiques » ou de « comportements à risques » plutôt que de « populations à risques ». Déconstruisons l’atmosphère saturée de clichés ambiants qui entoure la problématique de la transfusion sanguine. Les couples homosexuels masculins ne pratiquent pas nécessairement les rapports anaux, que l’on sait plus susceptibles de conduire à une contamination. Les couples hétérosexuels et homosexuels féminins n’y sont pas systématiquement rédhibitoires. Enfin, l’imprudence en matière de sexualité ne se place sous l’égide d’aucun monopole et tous les publics sont concernés par l’irresponsabilité et l’absence de protection contre les maladies sexuellement transmissibles.

Accordons la même confiance aux citoyens sans distinction. L’accès au don du sang est, dans les faits, subordonné à un court test auquel les réponses ne sont ni vérifiées ni vérifiables. Alors que certains donneurs sont présumés de bonne foi quant aux informations fournies sur leur vie sexuelle, les hommes homosexuels et bisexuels n’ont pas l’occasion d’attester d’une conduite sexuelle consciencieuse. De plus, des tests sont effectués en laboratoire avant les transfusions.

Inspirons-nous d’autres modèles. L’Italie, l’Espagne, la Pologne et la Suède autorisent le don du sang sans aucune restriction semblable à celle instaurée en juillet 2016. En 2012, ces quatre pays souffraient de taux de séropositivité inférieurs à celui de la France. Preuve supplémentaire qu’il est plus que temps de résoudre des contradictions inhérentes à l’accès au don du sang, et de se montrer cohérent avec un discours qui se veut anti-stigmatisant envers la libre sexualité de tout un chacun.