A la suite des tragiques attentats terroristes du vendredi 13 novembre 2015, la réponse du gouvernement français fut une réaction précipitée et irréfléchie, purement politique et médiatique. En effet, pourquoi lancer des attaques aériennes alors que Daech est à son apogée ? C’est une réaction émotionnelle et directe : Daech attaque la France, attaquons Daech. On se croirait en octobre 2001, lorsque la coalition menée par les Etats-Unis envahit l’Afghanistan en réaction aux attentats du 11 septembre. La situation est la même, en 2001 Bush déclarait la guerre contre le terrorisme, le 16 novembre 2015 Hollande s’engage dans une guerre contre le terrorisme djihadiste”. Sauf qu’aujourd’hui, après l’échec des États-Unis dans leur honorable mission de démanteler Al-Qaïda, nous savons pertinemment que des bombardements et une offensive armée traditionnelle sont loin d’être la solution.

L’autre question est “pourquoi ne pas avoir agi avant ?”. La communauté internationale était plus que consciente du risque extrême que représentait Daech, pas seulement au Moyen-Orient, mais dans le monde entier. Pourtant, peu (voire rien) n’a été fait pour contrer le développement de Daech. Au contraire, l’organisation terroriste doit, en grande partie, sa montée en puissance à la politique d’ingérence des États-Unis et de leurs alliés à travers l’OTAN.

Daech, descendant direct d’Al-Qaïda

Revenons donc rapidement sur la genèse de Daech. C’est en août 2003 qu’on commence à entendre parler d’opérations terroristes réalisées en Irak par un groupe mené et créé par le terroriste jordanien Abou Mousab al-Zarqaoui. En 2004, Zarqaoui rejoint Al-Qaïda et renomme son organisation Al-Qaïda en Irak (AQI). Quand Zarqaoui est tué en 2006 lors d’une frappe américaine, Abu Hamza al-Muhajer devient alors le nouveau leader. Ce dernier se rapproche d’autres groupes pour former l’État Islamique d’Irak (EII), la filière locale d’Al-Qaïda dirigée par Abou Omar al-Baghdadi. En 2010, Abou Hamza et Abou Omar sont tués dans un bombardement américain. Ainsi, Abou Bakr al Baghdadi devient le grand chef de l’EII.

En mai 2011, en pleine guerre civile syrienne, Abou Bakr envoie un contingent, dirigé par Abou Mohammed al-Joulani, en Syrie pour s’installer au nord du pays. Joulani est aussi aidé par Zawahiri, grand ponte d’Al-Qaïda. Se crée donc le front Al-Nosra, composé à la fois par des membres de l’EII et d’Al-Qaïda. Mais alors que la guerre en Syrie prend de l’ampleur, Abou Bakr cherche à asseoir son statut de leader du mouvement et déclare donc en avril 2013 que Joulani est sous ses ordres. Sauf que Joulani n’est pas du même avis et refuse la subordination de son groupe à l’EII. Joulani demande alors à Zawahiri de trouver une solution au conflit. Ce dernier n’y arrive pas et ordonne alors à Abou Bakr de confiner ses opérations à l’Irak et à Joulani de s’occuper de la Syrie. Abou Bakr refuse, ce qui entraîne la séparation entre Al-Qaïda et l’EII, alors renommé État Islamique en Irak et au Levant (EIIL, ISIS en Anglais, ou Daech). S’en suit la montée en force de l’organisation d’Abou Bakr qui attire une énorme masse de recrues étrangères, de groupes rebelles locaux ainsi que nombre d’ex-membres d’al-Nosra.

Tout cela montre bien que Daech n’est pas apparu de façon spontanée : Al-Qaïda a joué un rôle majeur dans le développement exponentiel de l’État Islamique. Or, Al-Qaïda doit beaucoup aux États-Unis d’Amérique. En effet, la CIA a financièrement beaucoup aidé (plus de 20 milliards de dollars) et matériellement, le groupe terroriste dans les années 80 afin de chasser les troupes de l’URSS d’Afghanistan. Sauf que cette aide des États-Unis ne s’est pas arrêté avec l’expulsion des russes d’Afghanistan.

Un néocolonialisme déguisé en interventions antiterroristes

Sous le couvert de la lutte contre le bloc communiste, les États-Unis (et le Royaume-Uni) ont commencé à s’ingérer dans la politique de l’Afghanistan et du Moyen-Orient, par extension. Et cela que ce soit directement par des envois de fonds ou d’armes, ou indirectement en soutenant la politique de l’Arabie Saoudite. De 1994 aux attentats du 11 septembre 2001, les États-Unis et le Royaume-Uni, avec le Pakistan et l’Arabie Saoudite, ont continué à aider financièrement et militairement Al-Qaïda.

Ces liens entre Al-Qaïda et les États-Unis (et leurs alliés) ont un fondement économique : l’Arabie Saoudite étant un pays stable, principal fournisseur de pétrole des pays occidentaux et allié majeur des États-Unis dans la région, ces derniers en soutiennent la politique. Car être l’allié de l’Arabie Saoudite implique bien évidemment des liens économiques avec le premier producteur mondial de pétrole. Les États-Unis sont donc prêts à tout pour ce pétrole, même financer économiquement une dangereuse organisation terroriste. Le livre de Geral Posner Why America Slept: The Failure To Prevent 9/11 révèle que les États-Unis ont eu de multiples chances de capturer ou de tuer Ben Laden, mais n’ont jamais agi. Le gouvernement américain était notamment au courant d’un accord secret entre Ben Laden et l’Arabie Saoudite signé en avril 1991. Celui-ci établissait que Ben Laden, alors assigné à résidence en Arabie Saoudite, pouvait quitter le territoire avec toute sa fortune et continuer à être financé par le régime saoudien à la seule condition qu’il ne s’attaque pas à l’Arabie Saoudite.

L’autre raison de ce copinage entre les États-Unis et les Talibans est qu’en aidant ces derniers, le gouvernement américain espérait qu’ils prennent le pouvoir et transforment le pays en un allié stable, similaire à l’Arabie Saoudite. L’administration Bush et Clinton cherchait à imposer une stabilité qui permettrait de construire l’oléoduc trans-afghan (Trans-Afghanistan Pipeline), concurrent direct au réseau régional de pipelines du trio Russie, Chine et Iran. Sauf que quelques mois avant le 11 septembre 2001, les Talibans ont rejeté cette demande.

Même après les attentats de New York, Madrid et Londres, les États-Unis et le Royaume-Uni ont directement (ou via l’Arabie Saoudite) contribué au financement, de groupes islamistes radicaux syriens, irakiens et libanais. Des groupes dont la plupart des membres se sont aujourd’hui regroupés sous le drapeau noir de Daech. Le but est toujours le même : déstabiliser les forces qui ne coopèrent pas économiquement avec les États-Unis et le Royaume-Uni, c’est-à-dire le gouvernement chiite Iranien et la Syrie, alliés de la Russie. Le gouvernement américain voulant à tout prix se débarrasser de la forte influence qu’avait l’Iran sur la région.

Cet interventionnisme économique et politique qui a tout du néocolonialisme est déguisé par une lutte politique contre le terrorisme. Se crée alors une sorte de boucle favorable à l’ingérence aggressive des puissances occidentales au Moyen-Orient : l’interventionnisme génère des groupes terroristes contre lesquels il faut combattre, et cette “guerre contre le terrorisme” justifie l’interventionnisme. Sauf que cette lutte ne s’opère que sur le front militaire (bombardements, attaques de drones, …). Les gouvernements occidentaux ne s’en prennent pas aux réseaux de financement de Daech car cela consisterait à s’attaquer à l’Arabie Saoudite et à la Turquie sur le plan économique et politique.

Une fois analysée la situation du Moyen-Orient à travers le prisme économique on se rend compte de la schizophrénie des gouvernements occidentaux qui veulent “intervenir” dans la région afin d’arrêter un mouvement terroriste qu’ils aident depuis les années 1980. Ainsi, deux facettes semblent se dessiner dans cette lutte contre Daech (et Al-Qaïda auparavant) : l’une est morale et politique : c’est un interventionnisme justifié par la volonté d’aider la région en la débarrassant de Daech; l’autre est purement économique, dénuée de quelconque considération morale ou éthique et se traduit par une forme de néocolonialisme, indifférent au sort des populations locales.

 


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