Läétitia habitée. Incarnation d’un fait divers6 min read

Catégories Contributions, Culture, Littérature

11 Rendre son flou à la séparation entre littérature et histoire, c’était le projet de Jablonka dans son vivifiant essai, L’histoire est une littérature contemporaine (Seuil, 2014). L’historien et écrivain faisait bouger les lignes. Une Histoire qui s’appuie sur une écriture et un raisonnement. Une écriture littéraire vue comme une construction expérimentale enrichie de connaissances – une « prise de possession du monde » écrivait Perec. 

 Entre ces deux sphères qui s’entrecoupent, Jablonka cherchait une expérience hybride et dynamique, post-disciplinaire : « mettre en oeuvre une méthode dans une écriture ». C’était un essai bouleversant comme peuvent l’être les thèses intellectuelles audacieuses : un changement de perspective qui donne le vertige. Il fallait un terrain pour déployer un tel élan.

 En 2011, Läétitia Perrais, 18 ans, était enlevée près de Pornic, devant la maison de la famille qui les accueille elle et sa soeur depuis plusieurs années. Délaissées, placées en foyer, elles trouvent chez leurs parents d’accueil un foyer stable et rassurant. Läétitia suit un CAP et trouve un travail dans un petit hôtel du coin : une réussite prometteuse pour cette fille qui vient de loin, c’est-à-dire juste à côté. 

 Mais à mesure qu’avance l’enquête, les strates de misère s’ajoutent comme de la poussière collante. Un meurtrier, délinquant marginal et drogué, rapidement identifié, qui vit dans une sorte de décharge : un non-lieu où les valeurs n’ont pas lieu. Le viol de Läétitia mais aussi de sa mère par un père violent, adorateur de ses filles mais incapable de l’exprimer sans que sorte une colère sourde, détachée de tout objet – la plus intense. 

 Des enfants et des femmes livrés à des prédateurs. Une famille d’accueil rassurante, îlot de calme dans ce paysage dévasté, puis la découverte des attouchements du père d’accueil sur la soeur de Läétitia. L’homme strict et protecteur n’a peut-être comme seule différence avec les autres de caresser sur le canapé confortable d’un pavillon. Rien n’est stable, la violence sourde ressurgit. 

 La vie de Läétitia Perrais est l’histoire tragique d’une jeune fille banale d’un milieu glauque et oublié. « La jeunesse périurbaine, celle des cars de ramassage et des CAP, n’a pas d’emblème ». On pense à l’électorat blanc pauvre et marginal de Trump aux EtatsUnis, laissé sur le bas-côté des grandes routes américaines et du rêve américain qui trace vers la côte. Ils ont quitté l’école tôt, savent souvent à peine lire et écrire, vivotent de petits boulots et parfois d’alcool. La violence est quotidienne, même cachée – les dominations.  

 Comme dans un roman, on sent la tension qui s’installe. Les juges, enquêteurs, journalistes qui tombent dans ce fossé viennent de loin, bien plus loin que les quelques centaines de kilomètres qui séparent Pornic de Nantes, Rennes ou Paris. Deux milieux se croisent sans se voir. Des déterminismes les retranchent chacun dans un camp. 

 L’oeuvre de Jablonka est ambitieuse : réduire le fossé par l’enquête et l’empathie. Mais l’intellectuel parisien, comme le lecteur, peut-il pénétrer les marges autrement qu’en étant paternaliste ? Il y a dans les mots de Jablonka une gêne assumée, des propos lyriques et larmoyants sur la pauvreté qu’il découvre. 

Mais cette gêne est animée par une force optimiste et bouleversante. Le constat d’un échec, et l’espérance un peu confuse d’un meilleur monde possible. On veut croire qu’il existe une justice et de grands principes, que de belles victimes innocentes sont à sauver dans une tempête de violence, de misère, d’attrape-nigaud médiatique et d’imbroglio politique. 

 Läétitia est un thriller moral dont la matière est véritable et documentée ; Jablonka, une sorte de justicier de Western dont les mots sont le revolver. Et comme dans tout Western, il travaille à la fois pour et contre la société. 

 Dans le déroulé entremêlé des faits et de l’enquête, on sent se rencontrer les éléments qui produisent les explosions émotionnelles et lancent la machine médiatique. Les journalistes arrivent par paquets, les télévisions siègent dans la ville. Dans tout le pays, on scrute ce petit milieu clos et ses protagonistes émouvants et folkloriques. 

 Le Président Sarkozy fait du suspect un « présumé coupable » et reproche à la justice de l’avoir laissé libre. Les magistrats défilent à Rennes et dans tout le pays, c’est inédit, lançant un débat sur les moyens de la justice et notamment du contrôleur judiciaire noyé parmi des milliers de dossiers au lieu des quelques centaines qu’il est sensé traiter. Pour Jablonka, « au lieu d’analyser le problème à froid, le président a choisi la politique du bouc émissaire, qui consiste à désigner les coupables au sein de la société et à annoncer des ‘’sanctions’’ en réponse à des ‘’fautes’’ individuelles et collectives ».

 L’historien s’oppose à la morale simplificatrice de l’homme politique, au réductionnisme émotionnel des médias aussi. Aux émotions collectives assurément. C’est à la science de restaurer la nuance et la complexité. Et de rappeler les faits : l’assassin n’était, jusqu’à la soirée fatale, qu’un paumé adepte des vols mal organisés. Il est devenu en quelques heures, pour la société, un monstre qui a découpé sa victime pour mieux en cacher le corps. 

 L’émotion d’une situation révoltante, la pauvreté sociale mise sous le tapis, la « logique accusatoire et (la) rhétorique compassionnelle » de l’exécutif, les difficultés de l’institution judiciaire… « Dans une société en mouvement, le fait divers est un épicentre. » Jablonka veut dépasser l’air de commérage futile qui entoure souvent le fait divers. Il y voit la possibilité d’une étude raisonnée. Il s’agit de la circoncire au phénomène social, et pour cela de « comprendre, ouvrir et dissiper l’affaire »

 Mais en se saisissant de Läétitia pour son brillant exposé, Jablonka met à jour la contradiction de son entreprise. De longs passages lyriques et empesés cherchent à donner corps à cette jeune fille qui devient icône, éclat pur d’innocence, sacrifiée sur l’autel de la société (dirait le poète en mission). La réflexion est vite submergée par l’émotion, happée par une bourrasque – et il en est souvent question à Pornic. 

 Comme une lanterne dans la tempête, Läétitia éclaire le brouillard. Elle faseye aux vents contraires, dans le tumulte de la société et des évènements. Jablonka la rend encore plus brillante, rayonnante. Mais elle reste une lueur enfermée, trop protégée peutêtre, enveloppée par le regard parfois mièvre de l’historien. Le rêve hybride de Jablonka a ce défaut d’être l’un et l’autre à la fois, ni l’un ni l’autre aussi, et au final peut-être rien de précis. Mais l’imprécision, l’inclassable, le frémissement, le douteux… ça a un charme fou.

Matthieu Febvre-Issaly www.matthieufebvreissaly.com

Ivan Jablonka, Läétitia ou la fin des hommes, Seuil, 2016.

©AFP Ivan Jablonka