“L’Afrique des routes” au Quai Branly : Et si l’Afrique avait une histoire ? La réponse de Chirac à Sarkozy

© Exposition “L’Afrique des routes” – Musée du Quai Branly


Le drame de l’Afrique vient du fait que l’homme africain n’est pas encore assez rentré dans l’histoire. […] Le problème de l’Afrique, c’est qu’elle vit trop le présent dans la nostalgie du paradis perdu de l’enfance. […] Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a pas de place […] pour l’idée du progrès.

Ces mots sont de Nicolas Sarkozy dans son fameux discours de Dakar (Sénégal), le 26 juillet 2007.

Moins d’une dizaine d’années plus tard, c’est Jacques Chirac, à travers le Musée du Quai Branly qui semble porter la contradiction. L’exposition « L’Afrique des routes » commence d’ailleurs par ces mots clairs « L’Afrique a une histoire ».

L’Afrique et l’Occident, chronique d’une opposition idéologique

A travers ce rassemblement d’œuvres, de sculptures, de peintures et de costumes, la réponse semble toute trouvée : Oui l’Afrique a une Histoire, non pas celle écrite de l’Occident mais celle orale et visuelle des souvenirs, de l’art et du quotidien.

Pour Marc Bloch, « tout est source » en Histoire. La frise chronologique ne commence pas au premier texte, elle commence à la première image, à la première trace, à la première preuve. Qu’elle puisse être factuelle, matérielle ou imaginaire, c’est cette trace qui marque le point de départ.

Dans son entretien au Monde, Catherine Coquery-Vidrovitch, la commissaire associée de l’exposition, explique qu’elle veut briser le « problème idéologique de l’Occident » qui ne cesse de considérer l’Afrique comme un continent sans Histoire.

L’Afrique et sa vocation mondialisée : par-delà l’économie, l’homme

Les objets africains, de même que les hommes qui quittent le continent, ont beaucoup voyagé et traversent encore les frontières. L’homme primitif est africain, il est l’alpha de nos existences, l’oméga de notre Humanité et le delta de la condition humaine.

L’exposition nous pousse donc à considérer l’homme africain et le continent comme une source, comme le berceau des civilisations, comme la terre nourricière enfin. S’il y avait encore une Gaia, elle pourrait prendre le visage de la Mère Afrique.

Le concept de mondialisation bien moderne ne semble d’ailleurs pas pouvoir s’appliquer à l’Afrique. Si d’un point de vue économique les pays ont aujourd’hui une difficulté à exporter – compréhensible, au regard de l’Histoire récente, il vaut mieux considérer la mondialisation dans un temps plus long.

En 2006, alors qu’il était interrogé par l’Express sur une exposition sur la relation entre les différents royaumes de l’Antiquité, l’archéologue Laurent Vaxelaire disait « C’est la mondialisation avant l’heure. »

L’Homme primitif, l’Histoire initial, l’alpha de nos existences

L’Homme primitif naît donc en Afrique, dans le Tchad actuel, donc en Afrique de l’Ouest. Les archéologues estiment cette apparition à – 7 Millions d’années, datation approximative à laquelle on a retrouvé le crâne fossile d’hominidé.

Il faut compter cinq millions d’années plus tard la première expansion humaine hors de l’Afrique et remonter à -200 000 pour marquer l’apparition de l’Homo Sapiens.

Cette Histoire initiale est alors marquée, dès -100 000, par la découverte des premiers bijoux (découverts à Blombos dans l’actuelle Afrique du Sud).

Dès lors, les routes se tissent comme l’araignée construit sa toile. Et de cette Arbre-Monde Africain jaillit la civilisation. L’exposition « L’Afrique des routes » revient alors sur ce développement fulgurant des cultures locales et des grandes avancées techniques.

Vers -200 par exemple, les berbères sahariens, indépendants de Carthage, introduisent le dromadaire depuis la corne de l’Afrique et l’imposent comme moyen de transport pour le commerce caravanier.

Les routes d’Afrique, ce continent au cœur du Monde

L’exposition se décline alors sous les multiples routes qui se sont construites au fur et à mesure de l’Histoire du continent.

Les routes des matières précieuses et des matériaux de première nécessité, les routes de migrations, les routes de la colonisation qui occupent une place pré-pondérante dans l’espace muséographique.

L’Homme Noir au-dessus de l’Homme blanc ?

On revient ainsi doucement à la colonisation dans son sens le plus virulent et le concept des « Trois C ». Les « Trois C » sont : Christianisme, civilisation et commerce.

Le premier prend sa source dans la religion et dans son caractère conquérant (expliqué par Michel Onfray dans son dernier livre Décadence).

Le second est une obscurité qui naît de la philosophie des Lumières et de la mission civilisatrice que Jules Ferry résume en ces mots « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis à vis des races inférieures […] parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont un devoir de civiliser les races inférieures. »

Le troisième, enfin, est sans doute le pire mal qui a pu frapper le continent : le commerce inégal avec le colonisateur, le commerce des hommes, le commerce des richesses contre la pacotille, le commerce et son impôt, le commerce et l’esclavage, le commerce dans sa forme la plus virulente, le commerce en somme.

Si ces « trois C » sont la base de la colonisation et qu’ils ont ouvertement détruit le continent, ils lui ont malgré cela donné une Histoire. Non pas celle, victimaire d’un Homme noir en-dessous de l’Homme blanc, mais celle de l’Homme noir en tant qu’héros de sa propre liberté.

Si nous ne devons notre liberté qu’à nous-même et qu’à nos propres lois, l’Histoire de l’Afrique nous enseigne avec beaucoup de justice que certains ont été opprimé par les nôtres et qu’il y a bien là matière à reconnaître dans leur liberté durement acquise les fruits d’une bataille longue et difficile qui forge un continent.

Elle est là, l’Histoire de l’Afrique.