La La Land, ou la réincarnation de Gene Kelly en Ryan Gosling

Comment apprécier, aujourd’hui, un film sur-vendu par les médias américains, et si loin du bon vieux film d’auteur français ? Ce matin, le nouveau film de Damien Chazelle, La La Land, faisait la une du quotidien 20 Minutes, sous l’accroche de “Bla Bla Land”.

Qui est donc ce réalisateur que le cinéma américain considère être l’enfant prodige d’Hollywood ? À peine sorti d’Harvard, et avec Whiplash en 2014, ce jeune réalisateur de 32 ans en a mis plein la vue à son public, l’épatant en tournant ce long métrage (presque en huis clos), en une semaine (Whiplash étant l’adaptation de son propre court métrage à succès précédent.)

Mais comment ne pas être écœuré par un casting aussi classe, aussi attendu, aujourd’hui, peut-être, que Ryan Gosling et Emma Stone, tous récompensés aux Golden Globe Awards d’il y a trois semaines. Meilleurs acteurs, meilleur réalisateur, meilleure comédie, meilleure bande originale, tous ces prix ne peuvent que nous inquiéter, ô nous public français au cinéma si humble.

D’autant plus qu’après le renouveau des comédies musicales tenté ces dernières années, entre le cyniquo-gore Sweeney Todd (2007) de Tim Burton, ou les carton-pâteux Misérables (2012) de Tom Hooper, on était prêts à voir s’éteindre le feu de la comédie musicale contemporaine. A-t-on vraiment envie, aujourd’hui, d’aller voir des Parapluies de Cherbourg of California ?

L’équipe de La La Land à la 74ème cérémonie des Golden Globes le 8 janvier 2017

Bref, scepticisme à l’idée d’aller voir une grosse production hollywoodienne, aux acteurs dansants, chantants et colorés, aux décors bariolés et kitch. Mais grosse curiosité quand même (et il semblerait que ce film ai ranimé les braises presqu’éteintes du cinéma clinquant et musical des années 1950…).

Le film commence alors, par un époustouflant plan séquence et une scène à l’ambiance joviale. C’est plutôt plaisant, mais assez traditionnel dans le genre de la comédie musicale.

Scène suivante, les personnages recommencent à chanter et danser pour exprimer leur joie de vivre. C’est joli, certes, et les plans sont très impressionnants, mais on aimerait bien une histoire sérieuse.

Et puis ça démarre, enfin, vraiment. Oui c’est kitch, un peu. Mais qu’est-ce que c’est bien. N’étant pas moi-même une grande amatrice de comédies musicales (tolérant la Princesse et la Grenouille ou Mamma Mia), j’avais peur.

Mais étant véritable amatrice de cinéma, je me suis envolée. Tout au long de ce film, on ressent la joie que l’équipe a voulu exprimer en réalisant ce film, comme un hommage à tout ce que le cinéma a pu construire. Entre plans séquences, jeux de décors, transitions musicales et lumineuses épatantes, je suis, comme tous les autres spectateurs, sortie de la salle avec un sourire béat.

Le scénario est tout aussi brillant. Bien sûr, il n’est pas intéressant de tout détailler ici, mais l’appréciation générale constatée à la sortie était la même chez tous. Ce Damien Chazelle est un génie. On pourrait avoir peur d’être confronté à la nunuche histoire d’amour d’Emma Stone et Ryan Gosling, mais non. Le résultat est bien plus imprévisible. L’équipe ne s’est pas attardée sur des scènes communes de romance ou de séduction à rallonge (que l’on trouve dans tous les films aujourd’hui), mais s’est consacrée à exposer la beauté de la vie et de ses aléas. On y trouve presque un message philosophique sur la difficile combination de son bonheur avec celui des autres.

C’est beau, c’est doux, c’est en fait très simple et essentiel. Il n’y en a pas trop. C’est même parfois drôle ; l’histoire est pleine d’allusions, de clins d’œils, on voit même John Legend jouer un personnage auquel on ne s’attendrait pas.

C’est aussi amusant de voir l’intouchable Ryan Gosling danser sur des claquettes et chanter. Presqu’aussi improbable que pour Jean Dujardin dans The Artist (2011).

D’ailleurs, c’est à peu près le même effet que nous fait ce film. Un genre mort (le cinéma muet pour The Artist), oublié et qu’on aurait cru impossible à rendre accessible de nouveau. Pour Hazanavicius comme pour Chazelle aujourd’hui, les maisons de production ont cru en des projets fous, des projets de renouveau, de point de vue moderne sur un genre démodé par l’apparition de nouveaux moyens de réalisation, qui auraient pu rendre ce genre de projets dramatiquement lourds. Et, pourtant, tout y est parfait.

Ces films ne frôlent pas une seconde l’ennui, le raplapla et le out-dated. Au contraire ; ils reflètent plus que jamais le succès d’un travail d’équipe mené par un réalisateur rêveur et de son équipe de compositeurs, de techniciens et d’ingénieurs.

Les images restent gravées dans notre esprit, on ne veut pas les oublier. Et la musique, pas entêtante à notre bonne surprise, oscille entre des airs gais ou mélancoliques, entre des orchestres pimpants ou un piano seul. Il est même difficile d’éviter de réécouter la bande originale en boucle après… Et Chazelle nous fait, comme dans Whiplash, retomber amoureux du jazz qui, lui aussi, semble parfois être en voie de disparition.

Paradoxalement, entre traditions cinématographiques et musicales, ce film est véritablement une œuvre avant-gardiste, fraiche et, bizarrement, follement moderne. Non, ce film n’est non pas “Bla Bla Land”, mais bien une comédie presque tragique sur la difficile ascension aux rêves, et donne bon espoir pour le cinéma de demain comme pour celui d’autrefois, puisque certains génies semblent être capables de concilier les deux.