Le Ciel attendra : radicalisations, actions et préventions sur grand écran5 min read

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Le Ciel attendra : radicalisations, actions et préventions sur grand écran

Le Ciel attendra, pourquoi ne fallait-il surtout pas attendre pour le voir ?

C’est un voile qui est désormais levé sur le tabou de l’embrigadement des adolescentes en France. Dans le film, l’approche de la réalisatrice, si elle peut se dévoiler partielle, illustre seulement mais délibérément le parcours de deux jeunes lycéennes sans lien avec la religion précipitées dans l’intégrisme. La réalisatrice focalise sa réflexion sur l’irrationalité de ce basculement. Ainsi, ce n’est pas un message politique de proscription des amalgames qui est délivré mais bien une prévention subtile contre l’enrôlement djihadiste sur internet via les réseaux sociaux. Faire la démarche de voir Le Ciel attendra, c’est se confronter à l’impuissance des adolescents encore idéalistes, quelque soient leurs origines. Ils font face à une propagande qui mise sur les contradictions de notre mode de vie occidentale, par le biais de la théorie du complot, de l’illustration de la dégradation de nos valeurs ou encore de notre implication en Syrie.

L’intelligence du film réside entre autre dans l’orchestration de l’impuissance au sein de cette guerre contemporaine des idées. Enfants, mais également parents, apparaissent sans défense. C’est ici la place de l’Etat qui est questionnée, son efficacité implicitement déniée et enfin son rôle explicitement suppléé par les associations de déradicalisation.

« Que fait mon pays pour tous ces enfants qui sont en train de partir, de basculer ? »

Le film pose la question mais n’y répond pas. Le silence est cependant lourd de sens, puisqu’il se fait l’écho d’une incapacité organique de l’Etat à prévenir des actes terroristes aux fondements psychologiques. Pourtant, les mesures prisent par le gouvernement sont nombreuses comme en témoigne le site gouvernemental dédié à la lutte contre la menace terroriste.

Un dispositif de prévention de la « radicalisation violente » est en marche, l’état d’urgence apparaît par ailleurs sur le site comme l’un de ses piliers permettant de « prendre des mesures renforcées pour préserver l’ordre public et prévenir de nouveaux attentats terroristes. ».  Dans ce contexte, les jeunes sont les premières cibles de cette politique gouvernementale, car les premières victimes :

« Plus de 1 000 Français ou résidents en France sont connus pour être allés en Syrie ou en Irak. Si 149 d’entre eux y sont morts, 592 d’entre eux y sont toujours et 250 sont revenus en France après un séjour sur zone. Ces départs constituent une menace inédite pour la sécurité de tous. Pour y faire face, le Gouvernement a mis en place un dispositif global de lutte contre les filières terroristes et la radicalisation violente »

L’action de l’Etat apparait multiple : sensibiliser (« comprendre le terrorisme »), réprimer (« l’arsenal législatif anti-terroriste »), dissuadermesures visant à empêcher les déplacements et les expulsions »), prévenir (« numéro vert : 0 800 005 696 »).

Pour autant, l’Etat est un acteur absent dans Le Ciel attendra. Incapable de ramener les enfants partis, tout comme il a été incapable de les en empêcher. Capable cependant d’arrêter une adolescente active dans un réseau d’embrigadement mais incapable de la ramener à la raison. C’est alors que le travail associatif apparaît comme la doublure de l’Etat, palliatif par défaut, il comble le vide laissé par ce dernier. 

« Apprendre à vivre sans raisonnement, sans rationnel. »

Les actions menées par les associaciations se manifestent dans Le Ciel attendra comme unique remède face à la déradicalisation. Le spectateur assiste à une vraie thérapie puisque le basculement dans la radicalité est présenté comme un processus rapide alors que le retour à la raison s’illustre par sa lenteur, sa douleur et la brutalité du sevrage du seul lien social construit, celui de l’islam radical. Car en effet, parents et enfants se déchirent et se retiennent en créant une tension permanente maintenue par cet « apprentissage » de la compréhension de la radicalité dont Dounia Bouzar, est l’instigatrice.

Les projecteurs sont ainsi braqués sur la directrice générale du Centre de prévention des dérives sectaires liées à l’Islam (CPDSI), qui joue son propre rôle dans le film. Marie-Castille Mention-Schaar a souhaité partager avec le spectateur l’importance des associations qui accompagnent le processus de déradicalisation, à l’image de ce qu’elle a pu ressentir en suivant les séances de la CPDSI dans le cadre de la préparation de son film. Car dans l’intérêt des familles et des radicalisées, l’assignation à résidence est souvent préférée à la prison, ce qui place les parents dans une situation d’une importance fondamentale au regard du malaise de leur enfant. Les associations de déradicalisation y sont présentées comme les interlocuteurs privilégiés, d’une part en expliquant aux familles comment les rabatteurs djihadistes volent l’identité des jeunes recrues, et d’autre part, qu’ils tentent de raviver cette identité perdue.

C’est malheureusement sur ce point qu’une critique peut être adressée à Marie-Castille Mention-Schaar, la volonté de réalisme, en s’inspirant du vécu d’une jeune radicalisée et en choisissant Dounia Bouzar pour faire implicitement sa propre publicité, tourne au documentaire de prévention. Il est dommage que la figure associative emblématique en la matière, dont je salue avec le plus grand respect l’action, tienne le même discours dans le film et dans son interview pour le ministère de l’intérieur.

C’est pour cette raison, que je réitère ma recommandation, qui est d’aller voir Le Ciel attendra ! A condition de faire abstraction de son esprit pro-gouvernementale pour profiter pleinement de sa force poétique.