Le nouveau libéralisme, autoritaire et violent14 min read

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François Hollande souhaitait marquer l’histoire. Il y entrera bel et bien, mais par la petite porte. Il sera celui qui a succédé à Nicolas Sarkozy comme le président de la Ve République le plus impopulaire (4 % des personnes interrogées satisfaites par son action). L’impopularité a transcendé l’alternance politique. Les deux partis alors majoritaires dans leur camp respectif ont massivement déçu les Français, qui les ont régulièrement sanctionnés dans les urnes. Devons-nous y voir une génération de femmes et d’hommes d’État parfaitement aveugles aux espérances politiques de leurs compatriotes ? Doit-on blâmer les grandes écoles qui forment nombre d’entre eux ? Est-ce la faute des appareils partisans ? Est-ce une question de composition sociologique des gouvernements ? Que rôle joue le libéralisme là-dessus ? Ces questions, qui sont régulièrement débattues, sont pour la plupart pertinentes, mais s’éloignent de l’aspect politique « brut », qui est pourtant majeur. Chacune d’elle porte sur un domaine précis, sur un facteur isolé de ce grand ensemble qui aboutit à l’impopularité générale de nos gouvernements successifs depuis au moins 10 ans. Rares sont les personnes qui ont cherché à comprendre ce qui fait l’unité fondamentale de la période qui nous concerne. Aussi, proposons une nouvelle voie d’analyse : à une question politique, répondons par une étude politique.

La fin des grandes figures ?

François Mitterrand, avec la modestie qui fut sienne, estimait à la fin de son second septennat : « Je suis le dernier des grands présidents. Enfin, je veux dire, le dernier dans la lignée de De Gaulle. Après moi, il n’y en aura plus d’autres en France… A cause de l’Europe… A cause de la mondialisation… A cause de l’évolution nécessaire des institutions. Dans le futur les présidents seront des comptables. » (Le Dernier Mitterrand, Plon, 1997). Aujourd’hui reconnu comme tel, François Mitterrand semblait avoir raison sur un point : il est « le dernier des grands Présidents ». Mais qu’en est-il de son analyse concernant l’extinction de cette espèce disparue ? Il y a quelque chose de visionnaire et de fataliste à la fois dans cette phrase. Revenons, pour mieux la saisir dans son entièreté, au fondement – dans l’imaginaire collectif – d’une grande figure politique.

Chaque moment marquant qui rythme notre histoire politique depuis plus de deux siècles est une rupture profonde. La rupture politique, c’est le moment où la direction politique du pays ne subit plus les pratiques de la société, mais où elle les diriges. La Grande Révolution donne un projet politique, ouvre une nouvelle civilisation : l’éducation, la liberté, la citoyenneté, l’égalité, l’émancipation, la fraternité. La vision politique façonne la vie et l’orientation du peuple, l’État crée la Nation. Aussi, gardons-nous de trop personnifier l’État. Donner à une idée politique ou à un moment politique un visage humain permet des moyens mémo-techniques efficaces. Mais le personnage politique, sans l’adhésion massive du peuple qu’il dirige, n’est plus rien.

L’État est donc plus qu’une simple personne, c’est un ensemble cohérent d’institutions, qui perdure grâce à la masse qui les supporte et à la minorité qui les dirige. Quand l’une ou l’autre de ses composantes choit, c’est le régime qui s’effondre. Louis XVI n’est plus l’État quand le peuple de Paris prend les armes. L’État est ailleurs, et nous commençons seulement à le concevoir aujourd’hui. Il y a des personnages forts, hauts en couleur, qui marquent l’histoire par leur domination sur les autres – qu’ils soient partie intégrante de la minorité dirigeante ou de la masse laborieuse. Les Robespierre, Napoléon, Jaurès, de Gaulle ont existé et influé sur le cours historique, mais ils ne nous intéressent pas dans l’absolu. Pour déconstruire le mythe des grandes figures, il faut s’intéresser aux idées portées par les personnes. Nous apparaît alors un dénominateur commun entre ces hommes : une vision politique portée sur le long terme, fondatrice d’une civilisation. Une vision féconde en projets, avec l’État comme acteur central de cette construction.

Du libéralisme au néolibéralisme : la fin d’une civilisation ?

En ayant pour objectif de réduire au maximum l’intervention de l’État dans les domaines économiques et sociaux, le néolibéralisme pose le vieux problème de l’organisation humaine auto-régulée, dégagée des contraintes dirigistes. Avant lui, les concepts d’anarchisme, d’autogestion, de communisme posaient aussi ces interrogations sur la scène politique. Force est de constater que c’est le néolibéralisme, la pensée la plus tardivement exprimée par rapport aux précédentes, qui l’a emporté. En revanche, les modèles antérieurs s’interrogeaient sur des formes de civilisation concrètes à mettre en place. Les économistes néolibéraux, au contraire, sont captifs du temps immédiat qu’exige le profit financier, et n’arrivent pas à dégager au-delà des remèdes austères une vision de civilisation à long terme. Avec le néolibéralisme s’est engagée une nouvelle ère, dont nous sommes les produits. Elle implique une contradiction majeure : cette école de pensée est issue de l’héritage libéral politique et économique. Initialement défendu par ceux qui siégeaient à gauche dès la Révolution, jusqu’en 1848, le libéralisme était un moyen de s’émanciper du système féodal oppresseur tant il enfermait les individus dans des structures sociales closes qui correspondaient à des devoirs ou des privilèges particuliers. La liberté politique de l’individu était un moyen de se dégager de l’arbitraire judiciaire d’Ancien Régime. Mais le néolibéralisme a quasiment renié cet héritage libéral politique pour consacrer le libéralisme économique. En voulant affaiblir l’État, il en crée en réalité un autre, dont le siège est à La Défense plus qu’à l’Elysée, qui n’est pas issu d’une représentation démocratique, mais d’un entre-soi fait de reproduction sociale et de richesses abondantes.

L’État, pour se protéger, a le monopole de la violence. Bien souvent, il partage cette violence pour sauvegarder les intérêts des entreprises : Clemenceau et d’autres avant lui envoyaient l’armée pour tirer sur les grévistes, on envoie maintenant les CRS protéger les assemblées générales d’actionnaires du groupe Bolloré. Le système économique actuel a donc le choix d’une double violence : la violence au travail, sociale, issue de la hiérarchie oppressante dans l’entreprise, de la demande de rendement incessante qui amène tant de burn-out et de suicides (dans les entreprises publiques comme privées) ; ainsi que la violence physique, dite légitime, car du fait de l’État.

Le néolibéralisme a donc marqué un tournant autoritaire, en consacrant l’économie en place et en essayant de supprimer toute tentative d’opposition à ce système. Ainsi en était-il lorsque Franz Olivier Giesbert annonçait en mai dernier « La France est soumise aujourd’hui à deux menaces qui, pour être différentes, n’en mettent pas moins en péril son intégrité : Daech et la CGT. », n’hésitant pas ensuite à oser parler de prise d’otages des Français par les syndicalistes, quelques mois à peine après celle du Bataclan (les victimes ont dû apprécier). Pierre Gattaz, traitant les mêmes cégétistes de « voyous », ne fit pas non plus dans la dentelle. Manuel Valls assume ce tournant autoritaire lorsqu’il évite – à coup de triple-usages de 49.3 – de faire voter une loi par la représentation nationale, afin d’échapper aux « blocages institutionnels », même si la loi était largement refusée par la population française. Notre modèle qui se vante d’être une démocratie libérale fait pourtant de la démocratie un obstacle, « un blocage » (selon M. Valls et J.-M. Le Guen). En prônant le dialogue social, on réprime violemment et on insulte de terroristes les syndicalistes qui usent de moyens légaux pour défendre leurs droits. Le néolibéralisme rompt en cela avec le libéralisme : il passe outre les libertés individuelles pour faire du droit au profit un droit inaliénable. Pour imposer leur idée d’une économie « libérée des contraintes », les néolibéraux bafouent ce qui nous protège des contraintes que nous assigne l’économie actuelle… jusqu’à ce que l’on considérait comme acquis : la démocratie. Empiriquement, on peut donc constater que le néolibéralisme est un système profondément violent, autoritaire et contradictoire avec le projet « libéral » qu’il prône.

Devant cette déchéance de la cohésion nationale, devant le délitement de la démocratie et de nos libertés fondamentales qui ont construit notre nation, que propose cette école de pensée ? L’égoïsme comme fondement de l’humanité, comme intrinsèque à l’humain. Le libéralisme depuis Adam Smith a eu le souci de remplacer la construction sociale par le naturel, pour justifier de l’évidence de leur système. Il existerait donc un gène égoïste, et peu importe les travaux d’Alain Testart sur Le communisme primitif. Pour Nicolas Sarkozy, mieux encore, il fallait chercher en 2007 et 2008 dans les laboratoires scientifiques un gène de la délinquance. Comme c’est pratique ! L’égoïsme naturel justifie le système économique et l’affaiblissement de l’État, la délinquance innée légitime la répression sans limites. Là aussi, le néolibéralisme tente la révolution des consciences en niant que c’est le système dans lequel vivent les individus qui forge les mentalités de ces mêmes individus.

La gestion comptable comme débouché politique

Mais comment arriver à convaincre la population avec un projet si néfaste ? Tout d’abord, il faut parvenir à effacer la souveraineté populaire, au nom des lois du marché prétendues plus fortes que les contraintes démocratiques. Ainsi, Martin Schulz (SPD) qui présidait le Parlement européen lors de l’élection de Syriza en Grèce déclarait en substance que peu importait le choix des Grecs, le gouvernement élu devrait rembourser les dettes. Les intérêts des créanciers avant ceux du peuple. La liste est longue : TAFTA, CETA, Traité de Lisbonne, TSCG et « règle d’or budgétaire » qui vise à limiter le déficit public à 3 % (chiffre totalement arbitraire qui varie selon les pays), renflouement des banques à hauteur de plusieurs centaines de milliards d’euros… Quand est-ce que le peuple a été consulté sur ces choix précis qui nous engagent pourtant en tant que futurs ou actuels contribuables et en tant que citoyens ? Confisquer la voix de ceux que l’on prétend défendre pour se l’approprier et la remodeler à loisir est une vieille idée, mais toujours très actuelle.

La deuxième étape du processus comptable consiste à faire primer les chiffres – bons de préférence – sur ce qu’ils représentent réellement. Là aussi, c’est une stratégie d’effacement : supprimer les visages des chômeurs, leurs souffrances, leurs difficultés et parler du chômage, terme plus générique, plus abstrait, mieux manipulable. Les tenants de cette école ne parlent pas des pauvres et des conditions de ceux qui vivent avec 513€ par mois (équivalent du RSA), mais parlent de la pauvreté et de son coût. Qu’est-ce qu’une dépense publique ? C’est une redistribution directe vers les ménages (plus de la moitié des dépenses publiques) ou vers les entreprises (CICE, pacte de responsabilités…). C’est l’emploi d’un fonctionnaire ou d’un contractuel de la fonction publique, qu’il soit magistrat ou technicien de surface dans un collège, policier, professeur, infirmier ou éboueur. Une dépense publique c’est en fait de l’argent mis en commun puis redistribué. Est-ce acceptable dans un système économique qui prône l’égoïsme comme fondement économique ?

La dépense publique est vue comme un coût à supprimer par ceux qui pensent que mieux l’État s’affaiblit, mieux les structures capitalistes peuvent le remplacer (soins payants, mutuelles, banques, sociétés qui gèrent la retraite par capitalisation, écoles privées…). Pour les néolibéraux, et pour une bonne partie des médias qui sont sous leur influence, ceux qui bénéficient de l’argent public sont suspects : fonctionnaires, bénéficiaires d’aides sociales (dits « assistés » dans le langage néolibéral). Au contraire, les revenus publics dirigés vers les entreprises sont mieux accueillis.

L’influence néolibérale s’insère donc dans notre propre lexique, parfois inconsciemment. C’est finalement assez normal : Lagardère et Dassault possèdent à eux deux plus de 40 % de la presse écrite, Bolloré tente de détruire les derniers contre-pouvoirs médiatiques influents – s’ils en étaient, Lagardère détient un tiers des groupes éditeurs de manuels scolaires (dont Hachette). Lorsque la société est perfusée au système médiatique (détenu par les privilégiés du système économique), les hommes politiques doivent suivre le pas. On préfère cependant ériger en héros les chefs d’entreprise et décrédibiliser les personnes politiques.

Mais tant que la démocratie perdure, les néolibéraux doivent composer avec. Se créent alors plusieurs représentants de ce courant néolibéral, plusieurs partis politiques, qui simulent de sérieux désaccords. Ainsi naquit le centre, qui politiquement n’a jamais existé. Comme dit l’adage, une guerre se mène à deux camps. Le troisième finit toujours par se rallier. Et puis, on nous montre la séquence politique quinquennale : le duel entre les deux finalistes du second tour. Entre N. Sarkozy et F. Hollande, en 2012, point de divergences de fond : il fallait réduire les dépenses publiques (à l’époque, François Hollande utilisait encore le terme « stabiliser », avant de les réduire de 50 milliards d’euros, soit de faire pire que son prédécesseur). Lionel Jospin privatisa plus que la droite en son temps… Là aussi, la liste est longue mais révélatrice : la « gauche » (synonyme médiatique : le PS), la « droite » (synonyme médiatique : Les Républicains) et le centre (qui ne couvrant aucune réalité ne mérite pas de synonyme) sont tous d’accord pour baisser les dépenses publiques. Quelques nuances ici et là parsèment leurs discussions policées, pour le spectacle qu’exige le traitement médiatique des élections.

Qu’est-ce que l’État pour notre système économique, politique et médiatique ? Une somme d’acteurs qui dessinent un projet commun ? C’est une version idéalisée. L’État est à présent un ensemble de variables, de dépenses et de recettes qu’il convient d’équilibrer, comme s’il s’agissait d’une entreprise. Le rôle de l’État actuellement n’est donc plus d’assurer le bien commun mais d’assurer l’équilibre des comptes. La volonté initiale issue de la Révolution française de faire de l’État le moteur d’une société nouvelle fondée sur le bonheur émancipé a donc été abolie, à notre insu.

Effacer l’État pour mieux gommer la souveraineté populaire, le projet collectif civilisateur dont il est le porteur. Écarter la démocratie pour mieux délégitimer l’État et la représentation nationale. Bientôt, effacer des ressources naturelles entières pour satisfaire l’appétit vorace de ce système économique. Enfin, rendre impossible l’alternative, comme le pensait Thatcher. Voilà ce qui caractérise notre époque. C’est une révolution qui se trame depuis des années, et chacune de ses composantes s’affaire avec empressement. Elle est certes moins spectaculaire, moins sanglante que les révolutions antérieures, mais tout aussi profonde et violente. Tocqueville disait que l’aristocratie deviendrait dans la démocratie moderne l’équivalent des dirigeants du monde industriel. Les privilèges que l’on croyait abolir avec la démocratie se sont donc perpétués.

L3 Histoire - Paris 1. Militant de gauche, élu UNEF en UFR 09 (Histoire).