L’écriture inclusive, vers une nouvelle égalité?9 min read

Catégories Contributions, Inégalités de genres, Société

 

Loi du 4 aout 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, loi du 27 janvier 2011 relative à la représentation équilibrée des femmes et des hommes au sein des conseils d’administration et de surveillance des sociétés, #EllesFontYouTube, … L’inégalité femme-homme est un sujet quotidien. Mais plus encore si l’on s’aperçoit que même notre langage n’est pas neutre et influence notre manière d’appréhender la société sans que l’on en soit conscient-e.

Ne me dites pas que vous ne vous êtes jamais posé-e la question de savoir pourquoi le masculin l’emporte toujours sur le féminin ! Vous savez, cette règle de grammaire fondamentale que l’on apprend en primaire. Première inégalité que l’on intériorise, que l’on accepte sans rien dire. Oui le masculin est supérieur, eh bien quoi ? C’est l’histoire de la langue française qui l’a voulu, on ne va quand même pas changer nos traditions !

Lisez Michel Foucault (1970) et vous comprendrez pourquoi il faut parfois accepter une évolution :

Le discours n’est pas simplement ce qui traduit les luttes ou les systèmes de domination, mais ce pour quoi, ce par quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer.

Je reprendrai cette citation pour vous montrer la spécificité de l’écriture inclusive, mais avant nous reviendrons sur les raisons qui ont fondé cette démarche.

Le discours évocateur de nos mentalités

Je le sais, beaucoup se disent : encore une qui écrit sur l’inégalité homme-femme en proposant des idées futiles au lieu d’aller au fond du problème ! Cependant le problème est plus important que les inégalités salariales, il faut envisager la société plus globalement. Or le langage est quelque chose que l’on utilise tous les jours, à chaque seconde, il forge notre manière de penser. Par les mots que nous utilisons, par les concepts que nous décrivons, notre cerveau résonne/raisonne d’une certaine manière (Vous n’envisagerez pas les caméras de surveillance de la même manière si on parlait de caméras de protection!).

Le discours condense ainsi les transformations en cours au sein d’une société : il les reflète certes, mais les configure également. En ce sens, il témoigne et participe à la construction et à la perpétuation d’inégalités et de stéréotypes de sexe, tel·le·s que nous les observons au quotidien.

Les quelque 150 nouveaux mots ajoutés tous les ans au dictionnaire de la langue française montrent l’incorporation d’un langage » jeune ». Alors pourquoi la féminisation de la langue est-elle si lente ?

Le « troll » est par exemple rentré dans le dictionnaire

Des langues profondément masculines

La langue française est terriblement masculine. La primauté du masculin sur le féminin s’est imposée au XVIIème siècle et a été justifiée ainsi : « lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l’emporte » (Abbé Bouhours, 1675) ou encore : « le genre masculin est réputé plus noble que le féminin à cause de la supériorité du mâle sur la femelle » (Beauzée).

En fait la culture française (et même occidentale) est masculinisée, il suffit de regarder le droit de vote, ce « suffrage universel » pour lequel les femmes n’ont pu participer qu’en 1944 !

La langue française est phallocentrique, ne le nions pas

Certain·e·s me diront que le masculin a pris la tournure d’un neutre dans de nombreux cas. Mais non ! Le français a deux genres : le masculin et le féminin, le neutre n’existe pas. Enfin sauf pour l’Académie française qui perdure à écrire que  « L’instauration progressive d’une réelle égalité entre les hommes et les femmes dans la vie politique et économique rend indispensable la préservation de dénominations collectives et neutres, donc le maintien du genre non marqué chaque fois que l’usage le permet. Le choix systématique et irréfléchi de formes féminisées établit au contraire, à l’intérieur même de la langue, une ségrégation qui va à l’encontre du but recherché. » Le masculin serait neutre, il l’emporterait, rien ne serait à changer !

Malgré cette opposition, les questionnements sur le langage inclusif ne datent pas d’hier

Dès 1898, Hubertine Auclert demandait si, pour faire face à l’Académie Française, « une élite féminine ne pourrait pas […] constituer une Assemblée pour féminiser les mots de notre langue, rectifier et compléter le dictionnaire, faire enfin que le genre masculin ne soit plus regardé, dans la grammaire, comme le genre le plus noble. […] L’omission du féminin dans le dictionnaire contribue, plus qu’on ne croit, à l’omission du féminin dans le code (côté des droits) » (Le Radical, 18 avril 1898).

Echec ! Ainsi, le masculin prévaut encore largement dans notre langage. Dès lors, pas étonnant qu’il prédomine aussi nettement socialement. La langue française témoigne et participe à la construction, l’intériorisation et la perpétuation d’inégalités et de stéréotypes de sexe.

Les trois règles essentielles de l’écriture inclusive

Qu’est ce donc que cette fameuse écriture inclusive ?

Mots-clés est une association créée spécialement pour développer l’usage de l’écriture inclusive. Ils en ont fait un manuel dans le but d’agir sur les inégalités à travers le langage.

L’écriture inclusive désigne l’ensemble des attentions graphiques et syntaxiques qui permettent d’assurer une égalité de représentations des deux sexes.  Trois conventions d’écriture ont été formalisées dans le manuel.

En quoi consistent-elles ?

Accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres :

La plupart des noms de métiers ou titres existent au féminin, mais lorsqu’on souhaite « bien parler » il est préférable de les utiliser au masculin. Pourquoi dire « Madame le ministre » ou « ce professeur » pour une femme ? Est-ce réellement plus dégradant d’utiliser le féminin ?

Je pense plutôt que c’est une marque de respect, une reconnaissance de la personne telle qu’elle est réellement : une femme ! (De mon point de vue cela s’applique aussi pour les femmes de ménages, comme pour tous ces noms de métiers réputés féminins).

Cette première règle est aujourd’hui en pleine révolution, le terme « directrice » devient courant, mais faut-il plutôt dire « auteure » ou « autrice » ? Ces flous linguistiques rendent l’usage de ces termes moins facile à appréhender et donc moins courant. Sachez que si vous trouvez ces nouveaux accords laids, c’est seulement par manque d’habitude, le mot concombre ou crustacé est-il plus beau que celui d’autrice ? Contrairement à acteur-ice, les noms de métiers artistiques ont été féminisés, mais pas ceux « intellectuels réservés aux hommes ».

User du féminin et du masculin, que ce soit par l’énumération, par ordre alphabétique…

Le but est d’inclure le féminin dans les tournures où l’on utilise le masculin universel. Cela peut se faire par le biais d’une parenthèse, d’un tiret, d’une barre oblique, de majuscules ou de points médians. Personnellement (et c’est le courant majoritaire) utiliser le point médian est le plus simple car cela ne représente pas un point de ponctuation qui a déjà sa particularité et, contrairement au majuscule ou aux parenthèses, cela ne renforce pas la présence du féminin dans le mot.

Vous pouvez désormais commencer votre mail par « Ami-e-s sénior-e-s, ou invité·e·s ou employer des termes épicènes, qui ne changent pas au masculin et au féminin. Ce qui vous semble le plus logique, mais pensez à intégrer le féminin !

À noter : sur Windows, le point médian se créé en appuyant simultanément sur Alt et 0183. Compliqué ? N’hésitez pas à appliquer un raccourci clavier ! Personnellement, il me suffit de taper deux fois de suite le symbole § pour qu’il soit transformé en -.

Ne plus employer les antonomases du nom commun « Femme » et « Homme »

On peut citer l’expression « droits de l’Homme » qui serait remplacée par « droits Humains » ou « droits humains ». Comme le rappelle le Guide pratique pour  une communication publique sans stéréotype de sexe, le mot « homme » dans  la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme a longtemps servi à écarter juridiquement les femmes du droit de vote.

Les rédacteurs-ices de la déclaration onusienne de 1949 voulaient écrire « Man Rights » et ce fut la seule femme présente, Eleanor Roosevelt, qui se battit pour que soit adoptée la formulation « Human Rights »,  afin de couvrir également les droits des femmes. Expression que la France a traduite  par « Droits de l’Homme », contrairement au Québec francophone par exemple qui écrit plus couramment « Droits de la personne humaine ».

Sa reconnaissance ?

L’usage de ces quelques règles est de plus en plus courant. Certes le discours pourra vous sembler lourd au début, mais tout est question d’habitude.

Le guide a été approuvé par le Haut Conseil à l’Egalité entre les hommes et les femmes en 2015 et se trouve accessible depuis le site du gouvernement, le Ministère des familles, de l’enfance et des droits des femmes. L’écriture binaire est petit à petit reconnue et trace son chemin.

S’il est vrai que le point médian implique un changement plus ample de notre société, reconnaître chaque nom de métier au féminin et au masculin est un petit effort. Mais il permet une réelle valorisation de chacun-e individuellement (qu’il soit homme ou femme) dans la sphère sociale.

Non, cette évolution ne changera pas drastiquement la place de la femme dans la société, mais chaque petit caillou qui nous ramène au Petit poucet est bon à prendre. Reconsidérer la femme comme une membre à part entière, qui a sa place dans une société où l’histoire nous trace une aventure d’hommes est essentiel. La marque de respect n’est plus le seul « noble masculin » mais plutôt le « noble féminin ET masculin ».